Chronique d’un chômeur productif – Bonus

Cette première année hors de l’emploi est pour moi éprouvante. Si j’ai le sentiment d’enfin être utile, de produire un travail qui a du sens, et d’avoir le temps de vivre une année émancipatrice, je garde à l’esprit que cette situation ne peut durer qu’un temps. Comment faire, en effet, pour continuer l’expérience à la fin de ma période de chômage ? Sans le salaire de 1350€ que me verse Pôle Emploi, quel avenir pour le chômeur productif ?

Si les rencontres que j’ai faites me confortent dans des pistes individuelles, proposer une réelle transformation sociale, une révolution du travail, semble encore loin d’être à l’ordre du jour dans la sphère syndicale ou politique. Et il est difficile de l’accepter.

Pourtant, des propositions pour sortir du capitalisme comme celles du Réseau Salariat sur le « salaire à vie » me semblent à la fois désirables, concrètes et inspirantes. Je propose d’essayer d’en faire une description à travers ma lecture de l’ouvrage de Bernard Friot : Vaincre Macron (La Dispute)

Fiche de lecture : Vaincre Macron, Bernard Friot (La Dispute)

Le sociologue et économiste Bernard Friot travaille depuis les années 90 sur l’histoire des institutions sociales du XXe siècle, et notamment sur la question du salaire.

Pour Bernard Friot, le salaire est un outil révolutionnaire, au sens où, en se substituant au contrat de louage d’ouvrage, le contrat de travail reconnaît les travailleurs·euses comme des producteurs et productrices de valeur économique (et pas seulement comme des êtres de besoins). Pour Bernard Friot, le salaire est une institution anticapitaliste du travail, « au sens où elle rend possible, dans des droits qui s’imposent à des employeurs, la reconnaissance des travailleurs […] comme légitimes à revendiquer d’en avoir la maîtrise en contradiction avec le monopole de la bourgeoisie ».

Le premier chapitre du livre décrit comment la classe ouvrière a imposé à partir de 1946 et sous la pression du PCF et de la CGT, ce que Bernard Friot appelle « les institutions communistes du travail » : 

  • La cotisation sociale qui constitue le moteur du système : elle socialise une part de la valeur ajoutée produite par le capital grâce aux cotisations salariales et patronales,
  • L’investissement socialisé qui permet de subventionner massivement nos propres moyens de production (la santé, l’éducation, EDF, les services publics…) sans avoir recours aux banques privées ni au crédit (c’est comme ça qu’on a financé la construction de centaines de collèges, de lycées, d’universités et d’hôpitaux),
  • La propriété d’usage des outils de production par les travailleurs·euses, qu’ils gèrent eux-mêmes, permise par l’investissement subventionné grâce aux cotisations sociales,
  • Le salaire à la qualification (via le Code du travail, le statut et les conventions collectives), qui reconnaît le droit à un salaire attaché à la personne en fonction de sa qualification, et non pas de son poste ou de sa performance économique, limitant le rapport de domination du capital sur le travail. 

Bernard Friot explique aussi que le caractère subversif des institutions communistes du travail est encore aujourd’hui bien visible puisque la cotisation représente 35 % de la valeur ajoutée (500 milliards d’euros), et que 450 milliards d’euros du PIB échappent encore au marché (la santé, l’éducation…).

Le second chapitre présente ce que Bernard Friot appelle la « réforme », ou contre-révolution capitaliste. Il y présente l’acharnement avec lequel, depuis la création du marché commun européen en 1957, le capitalisme combat la révolution communiste d’après guerre. En effet, le but du capitalisme « vise à conforter le pouvoir de la bourgeoisie sur la production dans ses deux dimensions décisives : le régime de propriété, en restaurant la propriété lucrative et le crédit ; et le statut du producteur, en instituant des droits capitalistes à revenu et à carrière à la place des droits communistes de salaire à vie ». Cette « réforme » est selon lui incomprise par le mouvement social qui se focalise sur la répartition de la production (des richesses), et non sur la maîtrise de la production elle-même, ce qui provoque la défaite actuelle du mouvement ouvrier. Finalement, en nous soumettant au double chantage de l’emploi et du crédit, le capitalisme tient nos vies en otage, et nous prive de toute liberté de décision sur notre travail. L’enjeu de la lutte sociale, selon lui, est donc la définition de ce qui a de la valeur et de ce qui n’en a pas : qui produit quoi, et comment.

Dans le troisième chapitre, Bernard Friot propose de reconquérir la maîtrise sur la valeur pour, comme le nom de l’ouvrage l’indique, vaincre Macron et proposer une réelle sortie du capitalisme. L’idée est de poursuivre et généraliser le « déjà-là » communiste. Et cela passe par des droits nouveaux pour le travail : reprendre la souveraineté sur la valeur, centrer la démocratie sur le travail et étendre le modèle du régime général de la Sécurité sociale à toute l’économie. 

Il fait la démonstration qu’une part importante de l’économie fonctionne déjà sous ce modèle, et notamment à travers la subvention et le statut de la fonction publique. Il précise : « si l’on ajoute aux 5,5 millions de fonctionnaires la moitié des retraités qui ont une pension proche de leur salaire (soit environ sept millions), les libéraux de santé, les salariés à statut et ceux des branches avec droit à carrière, c’est environ dix-sept millions de personnes, le tiers des plus de 18 ans, qui ont aujourd’hui, peu ou prou, un salaire à vie, fondé sur une qualification personnelle ». 

Pour le généraliser, il propose trois nouveaux droits :

  • Le droit au salaire à la qualification personnelle, à vie, à partir de 18 ans, dont le montant est défini par le niveau de qualification. Il reconnaît à chaque individu la qualité de producteur de valeur car il est attaché à la personne et non au poste de travail. Ce nouveau droit permet de déconnecter le salaire de l’emploi (donc d’en finir avec le chômage) et de rendre attractifs les milliers d’emplois que le système capitaliste ne valorise pas aujourd’hui car pas assez rentables (aide à la personne, production d’une agriculture biologique et locale, transition énergétique, œuvres culturelles, production industrielle de biens durables et recyclables, gestion des déchets…).
  • Le droit à la copropriété d’usage de l’outil de production (sur le modèle appliqué aux secteurs de la santé, de l’éducation et des services publics EDF-GDF, ou des coopératives), et le devoir de participer à sa gestion démocratique. 
  • Le droit (et le devoir) de participer à la gestion des caisses publiques d’investissement financées par les cotisations sociales, et ainsi décider des orientations et du financement de l’économie : quelle production valoriser ? Dans quel but ? Est-ce utile ou nécessaire ?… 

Ces droits reconnaissent à chacun·e sa contribution utile à la société, en la ou le rendant libre de décider quoi et comment produire, et en lui donnant les moyens matériels d’existence qui lui facilitent cette prise de responsabilités.

Finalement le projet politique décrit par Bernard Friot dans vaincre Macron est à la fois utopiste et réaliste. S’il propose des pistes de mise en pratique par étapes, sa proposition est loin de faire l’unanimité, même au sein du Parti Communiste français et de la CGT. Pourtant cette lecture amène un éclairage nouveau à l’histoire du mouvement ouvrier et de notre protection sociale, ce qui a été pour moi essentiel dans la construction de mon engagement militant. Faire revivre l’héritage du mouvement ouvrier, travailler à la conscience de classe, celle des producteurs, pour retrouver l’ambition de reprendre la main sur notre travail, c’est le sens de cette chronique : je veux être chômeur, productif, ouvrier, travailleur, utile, émancipé. Je veux décider du travail que je produis. Et vous ? Autoentrepreneur·euse ou petit·e patron·ne, fonctionnaire, salarié·e, cadre supérieur·e ou retraité·e, et si on décidait tou·te·s  de choisir ce qu’on produit ?

Sources :


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