Chronique d’un chômeur productif – Partie 7

Avec Morgane, on installe le stand. Un drap noir tout chiffonné étendu sur la table – pour faire pro. Énorme pancarte « soutenez les médias libres et indépendants » suspendue aux grilles derrière nous. Bulletins d’adhésion – photocopiés gris clair – en pile, bien accessibles. Anciens numéros fièrement posés sur un présentoir. Devant, une boîte à dons. On a même préparé le café !

C’est la deuxième fois que je viens à Tam-Tam, le festival du 4 Bis à destination des jeunes rennais, (vous savez ? Celui de la Partie 1 de ma chronique) sauf que cette fois, c’est moi derrière la table. Me revoilà là, mais bien changé. Physiquement au point de départ après un an hors de l’emploi, à Noctambule, à questionner le travail dans une chronique mensuelle. Ça me fait quelque chose. J’en suis où maintenant ? J’attends les jeunes derrière le stand pour leur parler de Noctambule, de tout ce travail que l’on produit, de l’indépendance éditoriale et financière, et de l’auto-gestion. Mais ça me questionne : moi, j’en suis où ? 

Partie 7 : To work or not to work, that is the question

Il y a un fossé entre la théorie et la pratique. Posé comme ça, ça paraît évident. Mais après tout ce temps passé à vous justifier que je travaille, à écrire là-dessus, il faut bien me rendre à l’évidence : personne ne reconnait le chômage productif comme un boulot sérieux. Pas de reconnaissance du travail, pas de salaire. Ça ne fait pas rêver les foules. Pourtant, ne pas travailler, c’est-à-dire refuser de produire de la valeur pour le capitalisme qui tue les travailleur.euse.s et détruit la planète, c’est une ambition politique qui doit s’organiser collectivement. 

Personnellement, je suis « chaud patate », mais je vois bien que je ne suis qu’une goutte dans l’océan de lutte nécessaire pour imposer une réorganisation structurelle totale du type « nouveau statut du travail salarié » de la CGT, ou « Salaire à Vie » du Réseau Salariat. Par contre, la question de l’après Pôle Emploi se pose à moi de plus en plus, et ça c’est très perso, et pas collectif du tout… Cette année était-elle une parenthèse ou un réel changement de vie ? Pour moi, tout de suite, c’est « stop ou encore ».

« Encore », c’est complexe. Mon confort de vie actuel n’est pas compatible avec mon objectif politique. J’ai besoin d’argent. J’ai un appartement en centre-ville, une voiture à assurer. Je vais au cinéma souvent, au théâtre, au musée. J’ai plusieurs abonnements, Internet, téléphone, des charges fixes élevées : environ 1200 €. Il va falloir revenir à l’essentiel, questionner mon habitat, ma mobilité, mon alimentation, mes loisirs, passer de l’autre côté du miroir… (ce qu’a fait Simon dans le Noctambule N°25, vous vous rappelez ?). Il faut décider ça, et c’est chaud quand même… 

Ou alors, c’est « stop ». Et là pareil, c’est chaud. Je renonce à un an de réflexion sur ce que je veux ou ne veux plus, à toutes ces belles idées révolutionnaires. Je retourne au turbin et, sans doute, j’en souffre à nouveau. « Stop », c’est fermer la parenthèse. 

Ça me fait penser à cet extrait de Lewis Carol où le chat du Cheshire dit à Alice : « Dans cette direction-ci habite un Chapelier ; et dans cette direction-là habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l’un ou à l’autre : ils sont fous tous les deux ».

Et pourtant, toute cette histoire de travail hors de l’emploi, ces péripéties avec Noctambule, en formation aux Francas, et dans plein d’autres endroits qui ont occupé mon année plus que je ne l’aurais espéré, toutes ces expériences qui m’ont permis de dire au monde entier : « Regarde, je les mérite mes allocs ! », ça m’a donné envie d’y retourner, un peu, au gagne-pain. Juste ce qu’il faut : une photo par-ci, une formation par-là. Au gré des rencontres mon hostilité envers le monde du travail s’est transformée. En indulgence. Chez ces gens que j’ai croisé·e·s, j’ai vu qu’on pouvait donner du sens à son travail, y expérimenter d’autres pratiques. On peut refuser les diktats du management, s’organiser structurellement en opposition au capitalisme. Ça me motive à essayer. Et puis j’ai acquis une légitimité. 

J’ai ressenti dans mon corps le travail, j’ai ressenti le chômage, et je suis légitime à en parler. Comme vous. Comme celles et ceux qui vivent les mêmes situations, qui subissent les mêmes oppressions. Nous sommes légitimes à en parler, à trouver des communs, à nous associer, à nous révolter, à essayer des choses, à transformer les pratiques et à sauver le Monde.

Au fond, peu importe qu’on travaille ou qu’on ne travaille pas, tant qu’on sauve le monde… Pour ma part, je sens que cette nouvelle année va être bien productive : au travail ou au chômage, bénévole ou salarié, en créant une micro-entreprise capitaliste ou en adhérant à une coopérative de travailleur·euse·s, peu importe comment, dès lors que partout, et dès que possible, je participe à transformer collectivement les pratiques au travail pour aider à limiter la souffrance et les oppressions. Allez, au boulot !

Le festival Tam-Tam ferme ses portes et on replie le stand. Il n’y a plus personne dans les allées. Notre liste de contacts, griffonnée sur un coin de table, est remplie de numéros de téléphone. Il y aura du travail pour tout le monde ! À Noctambule, on ne connaît pas la crise… En remettant les derniers numéros du journal dans leur boîte en carton, je me dis que, quand même, ça aura été une chouette année !

Cet article a initialement été publié en juin 2019 dans le numéro 27 de Noctambule


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