Une semaine en «état de guerre»

Avec ses éditions spéciales coronavirus, comment le journal de France 2 nous parle de cette «guerre» ? Du 17 au 23 mars, j’étais devant mon ordinateur pour un petit décryptage. En temps de guerre comme de paix, leur monde version “urgence sanitaire” n’est pas très social.

Depuis l’allocution d’Emmanuel Macron du 16 Mars, le JT de 20H de France 2 est en «état de guerre» . Il s’agissait, dans un premier temps de prendre soin des plus vulnérables. Il a laissé place à un discours plus anxiogène, consistant à rappeler que tout le monde est vulnérable, répété par plusieurs membres du gouvernement (Édouard Philippe, Gérald Darmanin, Olivier véran en tête). Mais dans le journal télévisé, comment se traduit la parole des plus vulnérables ?

Le contraste saisissant

Mercredi 18 Mars, le 20H s’ouvre sur le confinement avec pour fond d’écran : une avenue des champs Elysées vide. Anne-Sophie Lapix – présentatrice du 20h du lundi au vendredi – se lance :

« Les rues se sont vidées, vous verrez ces images spectaculaires de nos villes désertées »

40 minutes plus tard, le sujet inévitable de l’économie arrive. Jean-Paul Chapel – le spécialiste de la chaîne de ces questions – nous parle de baisse d’impôts pour « les salarié·es et indépendant·es qui pourraient voir leurs revenus baisser ». Il les guide en détaillant toutes les étapes.

« Ils sont susceptibles d’être contaminés par le coronavirus, mais leur confinement est délicat, ce sont les sans abris impossible évidemment de les regrouper. Beaucoup d’organismes humanitaires s’en inquiètent et réclament des hébergements individuels »

Anne-Sophie Lapix

Un homme sans abri explique :

Vous ne pouvez pas aller vous abriter dans les bibliothèques, vous ne pouvez aller nulle-part. C’est que la rue. Et après quand vous passez devant la police‘Bonjour, vous allez où ?’, ‘Chez moi.’, ‘Où ?’, ‘Dans la rue.’”,

S’en suit un médecin de l’association « Médecin du monde » au soin dans un camp de migrant·es parisien.

si le coronavirus arrive dans ce lieu, effectivement, à très au risque de diffusion, la seule solution logique serait une mise à l’abri dans des structures correctes, avec un nombre restreint de personnes

1 minute 46 secondes de reportage… 15 seconde de parole pour diffuser un message urgent pour le médecin ! Sans que cela soit repris par Anne-Sophie Lapix. Après cela, le sujet sur l’économie, avec un spécialiste en plateau, a eu 1 minute 18 secondes de temps de parole. Et sur le plateau qui plus est, avec tous les moyens à disposition – graphiques et visuels.

Si il y a un contraste criant entre l’introduction et la conclusion du journal, l’écart en terme de temps de parole, entre ces deux informations aux urgences variables, témoigne d’un parti pris assez brutal du 20H. Priorité à l’économie sur la solidarité, vous l’aurez compris !

Économie ou solidarité : qui est à plaindre ?

Lors de la semaine du 16 mars, en rubrique « solidarité », l’émission s’est d’avantage souciée de savoir comment allait l’économie et quels secteurs profitaient de cette pandémie.

On voit que l’économie s’adapte à la demande, mais aussi, et heureusement, aux besoins urgents. On parle notamment de la production de gel hydroalcoolique, ou de masque en tissus ou en cuir. Le confinement ne fait pas s’arrêter l’économie, bien au contraire.

#restezàlamaison, #onvousrépond

En plateau tous les soirs aux côtés d’Anne-Sophie Lapix la semaine et de Laurent Delahousse le week-end, un Médecin généraliste : Damien Mascret.

Il s’avère être également journaliste, diplômé de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Un atout pour la prise de parole, mais aussi pour la chaîne, qui à le luxe d’avoir un «journaliste couteau-suisse», «expert plateau». Michel Cymès serait déjà dépassé ?

Le #onvousrépond est tout droit sorti des équipes de la chaîne « France info » : en période de guerre, c’est donc le grand 20H de France 2 qui se met à copier le contenu de sa petite chaîne d’info en continue. Voilà l’urgence, mais aussi la pauvreté de l’information offerte par le service public en ces « temps de guerre ». Dans les moyens donné au public, entre l’Hôpital et l’Information : même constat, pas même combat !

20H du 17 mars : Confinement et solidarité pour les retraité·es

L’actualité de « la réforme des retraites » continue sur France Télévisions. Comme invité exceptionnel, le Premier ministre, Édouard Philippe. Dans ce journal, des sujets qui parlent économie (indemnisation des salariés et le chômage partiel) et solidarité (voisins solidaires avec les personnes âgées).

« Solidarité sur le palier et à l’échelle du quartier. Le créateur de la « fête des voisins » a prévu tracts et affichettes pour permettre aux Français de s’entraider. « La solidarité, c’est extrêmement simple. Ce sont des petits gestes au quotidien : aller faire des courses pour une mamie âgée, promener son chien parce qu’elle ne peut pas sortir

Atanase Périfan, Président de Voisins solidaires.

La vision de solidarité du 20 heures, la solidarité en temps de guerre sanitaire c’est relayer le coup de communication d’une association spécialisée dans la «fête des voisins». L’association de voisinage invite même à télécharger un kit de voisinage sur leur site. Dans des temps classiques, leurs actions de solidarités sont associées à des « moments festifs et conviviaux ». Pas étonnant en somme qu’ils paraissent en décalage avec l’urgence de la situation.

20H du 19 mars

Comme invité : Gérald Darmanin, Ministre de l’action et des comptes publics. La question se pose donc, va-t-on parler solidarité ?

  • 2 sujets « solidarité » ont été abordés ce soir là :

Anne-Sophie Lapix présente le bilan en chiffre, au soir du 19 mars, sur le nombre de places en réanimation :

5000 hopitaux publics, 7000 établissements privés et une réserve sanitaire de 3800 personnes (personnels de santé répondant au téléphone)

20h du 19 Mars 2020 – France 2

Pour la présentation du week-end, place à Laurent Delahousse. Dans le 20H du vendredi, on parle encore de solidarité, à la sauce France 2.

“Solidarité à Nice: les jeunes viennent en aide aux personnes âgées confiné·es”.

20H du Week-end – France 2

C’est le week-end, me direz-vous. Comme en «temps de paix», le 20H éloigne les téléspectateur·ice·s des réalités urgentes, sanitaires et sociales.

Laurent Delahousse ouvrant son journal du samedi par un bilan sanitaire :

14 459 cas confirmés par les tests, 562 décès

Invité en duplex sur France 2, le directeur de l’ARS – Agence Régionale de la Santé – Aurélien Rousseau fait un appel au personnel médical :

« Si on respect le confinement on ralentit la progression du virus  c’est un acte très simple, citoyen, il y a des gens, tous les soirs et c’est très émouvant, qui applaudissent les soignants, on peut applaudir et en restant chez soi », « rester confiné·e est un acte direct, concret et utile pour protéger le personnel de santé ».

France 2, lundi 23, 20 heures.

Dans le discours de France 2, il semble y avoir des priorités :

c’est l’une des maisons de retraite les plus touchées par l’épidémie de Covid-19 : l’Ehpad Fondation Rothschild à Paris (12e) compte 16 morts et 81 personnes contaminées.

Le journal télévisé se permet d’envoyer un journaliste en direct devant l’établissement. Un temps de parole de 50 secondes : pour donner de la visibilité à un établissement privé, le service public a les moyens. En prime, Pascal Champvert, Le président de l’Association des Directeurs au service des Personnages Âgées à droit lui à 3 minutes 34 secondes : le compteur a explosé.

« L’immense majorité des personnes âgées qui sont décédées en France étaient à leurs domiciles, mais il commence à y avoir des résidents qui vivent en établissement. Il y en aura d’autres, c’est assez inévitable, nous sommes en guerre contre un affreux virus.»

Heureusement que des gens se battent encore pour une mobilisation nationale  : voici la tribune qui a circulé dans plusieurs médias indépendants : Bastamag, Reporterre, Mediapart. Et voici un extrait d’Arrêt sur Image, dans le Matinaute du 27 mars, animé par Daniel Schneidermann :

Des jeunes du quartier font les courses d’octogénaires confiné.e.s dans leurs appartements. Et ça se passe où ? En Seine-Saint-Denis. Comment donc ? Dans le neuf-trois, cette vaste zone de non-droit, cet essaim d’intégristes ? Ce doit être une erreur ! Eh non. Et c’est même TF1 qui nous le montrait, dans la nouvelle quotidienne de 7 à 8,

Pour une chaîne publique de grande écoute, il est donc de bon ton d’informer en détournant des réalités. Des sujets sur la solidarité qui sont en décalage avec l’urgence sociale. Seuls les sujets sur l’hôpital sortent du lot des déceptions. France 2 informe sur une urgence à deux vitesses. Le poids de l’économie écrase celui de la solidarité.

Pendant ce temps, des trentenaires, qui ont la vie devant eux, se retrouvent à prendre des risques au travail. Des sans-abris et migrant·es restent dans les rues exposé·e·s, vulnérables, et même verbalisé·e·s : tou·te·s les personnes vulnérables ne sont pas confiné·es…

Certes, il y a quelques « belles images », où du troc se met en place : l’exemple d’une vieille dame donnant les œufs de ses poules à sa voisines qui la ravitaille en course alimentaire par exemple. Mais c’est trop gentil pour que ce soit cette réalité là qui domine en France dans le contexte actuel. Respecter les gestes barrières et se laver les mains reste une solution sans condition d’âge. Pourtant, avec le 20H, le tout le monde est vulnérable n’est pas d’actualité.

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