Chronique d’un chômeur productif – Partie 6

Tandis que le mois de juin avance, les rédacteur.ice.s rebouchent les stylos plume, les relecteur.ice.s rangent les lunettes anti-fautes, les webmaster.ice.s déconnectent enfin… On peut dire que ça sent les vacances et à l’heure où vous lisez ces lignes, nous on sirote un verre, bronzant sur des transats. Mais avant cela il nous faut finir la diffusion de ce 26e numéro (ndlr : cet article a été initialement publié dans le numéro papier de juin 2019).

Alors ici, on lâche rien ! Une bonne année vient de s’écouler et, avant la pause, la rédaction fait le bilan pour réfléchir à son avenir. Noctambule, ce n’est pas du loisir, c’est du travail : une équipe organisée qui produit régulièrement du contenu éditorial pour faire vivre un média grand public. Alors, c’est sûr, ce travail ne fait pas vivre d’actionnaires, ni même les journalistes, mais il est plaisant. C’est fou, quand on y pense, ce paquet de gens motivés pour travailler ensemble à un projet qui ne leur amène aucun revenu. Pourquoi se donner tant de mal pour sortir le journal à l’heure ou pour le vendre sous la pluie ? C’est que ce travail ne produit pas que de la valeur économique (vente du journal, abonnements…), il produit une valeur immatérielle : culturelle, éducative, humaine. Noctambule produit des savoirs, de la rencontre, du commun. Moi, en tout cas, c’est ça que j’aime produire. Et plus le temps passe pour moi au chômage, plus je comprends qu’en fait, travailler c’est construire du commun avec d’autres. C’est ça qui fait défaut dans l’organisation traditionnelle du travail. Et c’est pour ça qu’à Noctambule, je me sens bien.

Partie 6 : Qu’est-ce qu’on fait ensemble, on travaille à quoi ?

La scène se déroule au Parc du Thabor. On est samedi, le temps est chaud. L’équipe de Noctambule a rendez-vous à 10h. Bien sûr, j’ai 20 minutes de retard. Je retrouve Maïlys, co-présidente de l’association, et son ami Lucien à l’entrée Saint-Melaine. J’ai les bras pleins de trucs, elle me dit : « Ah oui, quand tu dis que tu prépares un atelier, tu rigoles pas ! ». Je pose l’énorme cabas Carrouf rempli de matériel divers, mi-feutres, mi-picnic. Un grand rouleau de papier dépasse ostensiblement du sac. Je souffle : « Je suis prêt ! On va bien travailler ». C’est le jour de la Noctamteuf : toute l’association se retrouve pour un week-end convivial, et pour bosser un peu aussi. Et quoi de mieux qu’un après-midi au Soleil pour papoter du futur de Noctambule ? Sharka, rédactrice, nous rejoint et l’équipe s’installe en face de l’orangerie, sur la prairie ombragée. Tout le monde est arrivé. L’atelier peut commencer. 

Je propose la consigne : « À mon top ! », on se range du plus petit au plus grand. Je suis du côté des petits. Celle-là c’était l’échauffement. On change : « selon la couleur de nos yeux ». D’un seul coup toute l’équipe se regarde, et ça fait tout drôle de se regarder pour la première fois. On dessine le dégradé des regards, un peu plus bruns, un peu moins bleus. On prend conscience les uns des autres. « Maintenant, on se range selon notre ancienneté dans Noctambule ». Elouen, qui a participé à la création du média, fonce à un bord, Sharka de l’autre. Marianne se place au milieu : elle est là depuis plus d’un an et elles est membre du bureau, chargée des partenariats. « Selon la place qu’a Noctambule dans notre emploi du temps ». C’est drôle, les positions ne varient pas tellement. « Selon la place qu’a Noctambule dans notre vie ». Cette fois les rangs sont chamboulés. Certain.e.s descendent vraiment, moi je remonte beaucoup. « Selon celle qu’on aimerait lui donner ». Les langues se délient : Elouen explique que Noctambule prend beaucoup trop de place dans sa vie et que cette situation lui pèse. Il voudrait être soulagé de cette charge, notamment en partageant mieux les responsabilités et une part du travail qu’elles impliquent. Sharka raconte qu’elle est de plus en plus attachée à ce média mais qu’elle ne se sent pas légitime à prendre davantage de responsabilités. Marianne pense qu’il est important de ne pas trop s’attacher à un projet associatif pour ne pas y mettre toute son énergie, ne pas avoir l’impression de se sacrifier pour « la cause ». L’équipe échange beaucoup, ça devient passionnant ! 

Je dispose sous le pin 3 affiches et une tripotée de feutres. Chaque espace de discussion propose une question simple : 

« Qu’est-ce qu’on fait concrètement à Noctambule ? » (image 1) : écrire, illustrer, mettre en page, faire des AG. Organiser des réunions… Rigoler ! Partager, se rencontrer. Se faire des amis… Rendre les gens heureux.

Image 1 :  Qu’est-ce qu’on fait concrètement à Noctambule ?

« Pourquoi est-ce que je le fais personnellement ? » (image 2) : parce que c’est mon loisir, c’est valorisant, c’est passionnant. Parce qu’on me l’a demandé, que je me sens obligé… Que je réalise mon rêve. Que j’ai l’impression d’être utile.

Image 2 : Pourquoi est-ce que je le fais personnellement ?

« Pourquoi est-ce qu’on le fait ensemble ? » (image 3) : pour se donner un cadre, pour échanger des points de vue, pour se compléter. Car c’est moins drôle tout seul. Car c’est une évidence. Régulièrement, les équipes tournent pour aborder tous les sujets. 

Image 3 : Pourquoi est-ce qu’on le fait ensemble ?

On finit par se mettre tous en rond autours d’une feuille vierge. Des enfants chahutent à deux pas de notre poste de travail : il y a des boulots plus pénibles. Entre nous, les mots viennent de plus en plus facilement. Il est temps de passer aux choses sérieuses :

« Que faut-il transformer à Noctambule pour en faire un média qui parle de Nous, et qui parle pour Nous ? ». Les idées fusent sur le papier blanc (image 4), on note tout, on a le sourire. Fin de l’atelier, les corps s’alourdissent et les cerveaux s’apaisent. Tout le monde s’allonge dans l’herbe. Aujourd’hui on peut dire qu’on a bien travaillé : les échangent ont évolué vers des questionnements de plus en plus riches sur le sens même de ce qu’on produit : pas simplement l’accumulation d’articles rédigés par des individus isolés, mais un outil collectif, réalisé entièrement par du travail bénévole, développant des savoirs faire et de l’intelligence collective : un média qui s’adresse à d’autres, mais qui, surtout, s’adresse à Nous. Nous, c’est ce petit groupe de gens assis dans l’herbe, liés par ce projet, co-producteurs d’un média indépendant, apprenant à se connaitre et partageant un objectif commun. Avec Noctambule on travaille au Nous, et c’est une chance en somme.

Image 4 : Noctambule, un média qui parle de Nous et pour nous

Très bel été à tous et à toutes !

Cet article a initialement été publié en juin 2019 dans le numéro 26 de Noctambule


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