Chronique d’un chômeur productif – Partie 5

Dimanche 28 avril, j’ouvre mon application Pôle Emploi pour procéder au rituel mensualisé de “l’actualisation”, bien connu des chômeur·se·s. Parmi la liste des questions qui permettent de justifier le versement de mes allocations, vient ce cas de conscience fatidique : « Durant le mois qui vient de s’écouler, avez-vous travaillé ? ». Je manque de tomber dans le panneau : pas officiellement, alors, « NON ». « Recherchez-vous toujours un emploi ? »… euh… « je passe, joker ! ».

Parce que même si j’ai l’impression d’être débordé de boulot, signifier à mon conseiller que je travaille pendant mon chômage suspendrait automatiquement mes allocations. Or le salaire qui me permet de bosser bénévolement, c’est justement celui que me verse Pôle Emploi tous les mois. Sans lui, plus rien de ce que j’essaie de construire depuis 8 mois ne pourrait fonctionner. Il faut dire que pour m’affranchir du rapport capitaliste au travail, l’enjeu d’une réflexion sur le salaire est central : pour pérenniser ma démarche il va falloir trouver des solutions à « l’après chômage » par des modes collectifs d’organisation, qui portent ce projet politique. Je me vois mal faire la Révolution tout seul ! Et ça tombe bien, des gens qui veulent changer le monde il y en a 2 ou 3. Un changement de paradigme global est-il possible ? Peut-on permettre au plus grand nombre de repenser son rapport au travail ? Est-ce le rôle des organisations syndicales et politiques ? Ou la solution se trouve-t-elle à une échelle locale, communautaire ou individuelle ? Tout ça est encore un peu flou et chacune de mes rencontres, chaque conversation, est prétexte à ré-interroger ma démarche. Puisque ce mois-ci j’ai droit à 2 pages dans Noctambule, c’est l’occasion de vous apporter, pêle-mêle et façon puzzle, quelques bribes de ces conversations qui parfois découragent, et parfois donnent espoir.

Partie 5 : Travail, ça veut dire voyager ?

Scène 1

Dans un théâtre, devant un couscous avec les salarié·e·s de l’association, sur leurs conditions de travail.

MOI — Il est 22h et vous êtes encore là ? Faut pas vous laisser exploiter ! Il y a pas de syndicat ? 

LA DIRECTRICE — Ici, tu sais, c’est pas un boulot comme un autre. On est passionné·e·s par ce qu’on fait. Personne ne le ressent comme une contrainte.

MOI — Oui mais quand même, la convivialité jusqu’à pas d’heure, le couscous, la vaisselle, tout ça c’est dans la fiche de poste ? C’est ça le truc avec le salariat associatif, c’est une auto-aliénation : vous vous exploitez avec plaisir !

UNE SALARIÉE — C’est vrai qu’il y a une forme de dévotion à notre travail et qu’inconsciemment on en fait sûrement trop. Ça fait partie des codes du métier, et puis on boit des coups, c’est sympa…

LA DIRECTRICE — Remarque, c’est un peu ça le Travail. Il paraît qu’étymologiquement ça vient du latin Trepalium, qui est un instrument de torture.

UN COMÉDIEN — Tu dis ça et en même temps, il paraît que ce serait proche de « travel » en anglais. C’est poétique je trouve, et idéologiquement ça a du sens. Je préfère me dire que Travail, ça veut dire voyager.

Scène 2

Dans le bureau de Dominique, Secrétaire de l’UD35 CGT, sur son projet politique pour le travail

MOI — Quel serait un projet politique pour émanciper le travail ?

DOMINIQUE — On ne parle pas forcément d’un travail rémunéré ! Certains diraient : « tout travail mérite salaire », mais quand on travaille à élever des enfants et qu’on n’a pas de salaire, ça reste du travail. En tout cas, le projet politique serait que, quelque soit la forme de travail, il soit émancipateur, qu’on s’y sente bien. Qu’il permette de vivre au quotidien dignement, de se nourrir, de se loger, de répondre à ses besoins fondamentaux (pour la CGT c’est l’accès aux loisirs, à la culture, par exemple), avec les formes que l’on souhaite les uns et les autres, et en tenant compte des divergences qu’on peut avoir sur le sujet. Force est de constater que majoritairement le travail ne permet plus du tout ça. Il n’est pas émancipateur mais au contraire très destructeur. 

MOI — Qu’est-ce qu’on peut porter, à la CGT, comme alternative concrète pour transformer le travail ? Par exemple, quand on a créé la Sécu, c’était quelque chose de nouveau et de vraiment révolutionnaire. Tu vas peut-être me contredire mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui on essaie de sauver les meubles, de garder nos acquis : qu’on joue avec les règles du jeu du Capital sans plus rien proposer d’anticapitaliste.

DOMINIQUE — Quand on a créé la Sécu, à la sortie de la guerre, qui aurait imaginé qu’on construirait un organisme aussi extraordinaire malgré les difficultés ? À la CGT on est utopistes. Mais utopique ne veut pas dire inatteignable. Créer la Sécurité Sociale, c’était une utopie et ce qu’on porte aujourd’hui à la CGT, c’est encore un projet utopique : la “Sécurité Sociale Professionnelle” avec le “Nouveau Statut du Travail Salarié”. Aujourd’hui, quand tu es dans une entreprise tu as des droits, une formation, etc. L’idée est que si tu as envie de changer d’entreprise, tu conserves tous ces droits. Tu ne repars pas à zéro. Ils sont inhérents à l’individu·e. C’est un socle de droits, que chacun·e posséderait de sa naissance à sa mort (en terme de formation, d’emploi, de qualification, de retraite). C’est donc un projet ambitieux et pour y arriver il faut le rapport de force. 

Scène 3

Dans une réunion militante, parmi des dizaines de têtes blanches, sur la question des retraites.

MOI — Je suis très content d’être parmi vous car je me sens comme un jeune retraité ! Comme un retraité, je n’ai plus d’emploi, mais je travaille beaucoup : dans des associations, en solidarité ou comme militant. « J’ai jamais autant travaillé qu’à la retraite » on m’a dit l’autre jour, et moi c’est pareil au chômage. Pourtant personne n’a l’air de croire que c’est vraiment du travail. Pour dépasser le Capitalisme, il est essentiel que nous reconnaissions le travail bénévole (des chômeur·se·s, des retraité·e·s, des RSistes et des autres, qui gardent les petits-enfants, gèrent le club de foot ou écrivent dans Noctambule), sans oublier le travail ménager qui est complètement oublié (ce qui concerne surtout les femmes et donc entretient le patriarcat). Nous pourrions porter la revendication d’un salaire à 100 % socialisé, comme on l’a fait avec la Sécurité Sociale, par exemple. Soyons de nouveau porteurs d’une alternative concrète au Capitalisme en proposant la « retraite productive à 18 ans » !

UN MILITANT RETRAITÉ — Merci Camarade de cette intervention. Mais nous ne voulons pas d’une société d’oisiveté.

Scène 4

Dans la roulotte de Simon, reprisant un pantalon, sur son expérience de vie hors de l’emploi.

SIMON — Dès le début, il y avait la critique du travail, et des rapports de subordination qu’il y a dans le travail. Je ne voulais pas que mon énergie, ou mon temps, je le passe à faire une même chose, toute la journée. Je voulais les consacrer à des ami·e·s, ou à des choses qui me plaisent. Et surtout à faire la Révolution. Avoir du temps pour vivre, en fait. 

MOI — C’est ça la motivation, c’est avoir du temps ?

SIMON — Ah oui ! Du temps pour changer le monde. C’est pas épicurien hein, pas hédoniste ! C’est pas pour faire la fête et picoler… aucun intérêt ! C’est avoir du temps pour choisir nos vies. Je venais de la ville, je ne savais rien faire : j’ai appris à bricoler, réparer des vélos, jardiner, faire des confitures, faire du pain… J’allais dans des fermes en Ariège, avec des hippies, apprendre à traire les vaches, les chèvres, faire du miel, des choses comme ça. Je cherchais beaucoup, je tâtonnais…

MOI — Et tu liais ça à la notion de travail ? C’était une démarche révolutionnaire ou pas du tout ?

SIMON — Oui bien sûr. Mon point de départ : en 1999, avec ma compagne de l’époque on décide qu’on ne travaillera pas. On avait repris le slogan : « ne plus jamais travailler ». Je l’ai respecté jusque là. On confondait le concept de travail et le concept de salariat. On n’entrait pas dans cette subtilité. Le Travail, c’était le côté obscur. En fait on voulait dire « salariat » car, nous, on faisait plein de choses. On était sans arrêt en activité, on allait en manif, on organisait des actions, des ateliers, des machins, on était dans des collectifs… On s’est retrouvé·e·s à 23 ans sans ressources, sans avoir le droit au RMI et sans vouloir travailler. On vivait de récup’, de vols. J’allais au secours populaire, aux restos du cœur. On vivait avec trois fois rien.

MOI — Comment tu t’es organisé pour que ce mode de vie tienne ?

SIMON — Bah déjà je suis passé d’un mode de vie « classe moyenne » à une vie de récup’, de débrouille, de squat. Pas le choix. C’est vraiment une question de détermination. Je vivais avec 100€ par mois (je savais que j’avais besoin de 1000-1200€ par an) jusqu’à ce que le RMI me tombe dessus à 25 ans. Au début je ne savais pas quoi en faire ! Avec le RMI ma consommation a augmenté très vite, j’ai arrêté de faire les poubelles, j’avais plus envie. C’est pour ça que je ne défends pas le RMI (devenu RSA, ni ce qui pourrait être le revenu de base) quand il ne s’accompagne pas d’une remise en cause plus large de l’économie. C’est de l’argent pour consommer et ne pas remettre en question la société de consommation. Ça crée un truc où tu n’as plus besoin de vivre en collectif car tu peux t’en sortir seul. C’est une solution individuelle, donc, pour moi, c’est pas un choix de société. Mais je prends tous les avantages sociaux. J’ai pas une vision éthique des choses qui soit morale. Je prends le RSA, je prends la CMU, les exonérations de taxe d’habitation, les transports gratuits, la carte Sortir. Je prends tout. Mais c’est jamais une fin un soi. C’est un moyen de faire plein de choses. Ça peut ne pas être révolutionnaire ou militant. Mais pour moi il y a toujours la perspective d’avoir du temps pour militer. Le RSA c’est la solution la moins pire que j’ai trouvée, moi, individuellement, pour m’en sortir et avoir du temps. Du vrai temps. Mais je me suis rendu compte que ce n’est pas du tout à la portée de n’importe qui, et notamment ceux qui sont écrasés par ce système. Ce sont des choix de vie minoritaires et qui resteront minoritaires. Personne n’a envie de ça de toute façon. Et si c’est pour être isolé dans des milieux de gens qui sont tous en rupture, ça ne m’intéresse pas du tout. J’ai envie de rencontrer d’autres gens, qui ont moins choisi que nous cette situation. Il y a toujours eu des gens éduqués comme nous pour rompre, refuser leur classe sociale, claquer la porte de tout. Mais c’est une portion de gens qui peuvent se permettre ça, qui ont confiance en eux et sont en capacité de s’investir dans une dynamique collective. Plein de gens n’ont pas eu la chance d’avoir cette confiance.

MOI — En ce moment je me dis que si ça foire, je pourrai toujours prendre le chemin inverse, retourner bosser, c’est une possibilité.

SIMON — On s’était dit ça au début pour se rassurer. Il a fallu faire des choix collectifs. On avait des choses à faire, des désirs, des envies, s’investir dans des assos, apprendre des choses, bricoler, cuisiner, faire des potagers… Et on n’a pas eu de sentiment de restriction. C’est cette dynamique collective qui permet d’améliorer la qualité de vie. Rien n’est plus un problème : en collectif tu trouves des solutions. Et à aucun moment on ne s’est dit qu’on pourrait utiliser nos diplômes et retourner travailler. Depuis, chaque jour, on a le sentiment d’être libres.

Bernard Friot dans “arrêt sur images

Je ne sais pas si Travail, ça veut dire voyager. Mais au regard de toutes ces discussions, j’aimerais profiter du voyage en prenant tout mon temps.

Cet article a initialement été publié en mai 2019 dans le numéro 25 de Noctambule


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