La Revue déPRESSive – Le syndrome du fait divers

Rubrique à brac

Le syndrome du fait divers

En Novembre dernier, au nord-est de Rennes, boulevard Rochester, une cycliste a été tuée par un camion. Comment le Ouest-France a-t-il traité ce fait divers ? Noctambule revient sur ce malheureux événement qui a fait l’objet d’un triste feuilleton médiatique sur fond de politique cyclable.

J’ai attrapé froid en lisant cette couverture médiatique. On sort de l’Hiver avec un mauvais goût de saison, où les yeux humides et les nez encombrés se passent les mouchoirs. Pendant que le coronavirus s’invite au scrutin des municipales, cette revue parle d’un autre virus, très médiatisé aussi. Dans l’univers de la critique des médias dominants, le sociologue Pierre Bourdieu parlait en 1996 des rubriques “faits divers” comme « faisant diversion ». Divertir, pour faire oublier les problèmes macro de notre société. Ici, le “Ouest” semble partir d’un fait divers pour parler politique et aménagements urbains.

Les faits

Voici la liste des articles publiés dans Ouest-France :

webpapier


publié le 4/11 et titré « Percutée par un camion, une cycliste d’une vingtaine d’années décède » (Nathalie FLOCHAY) 
_ publié le lendemain (5/11) : « Décès d’une cycliste : la dangerosité du carrefour était connue » (Paul GRISOT)



_ 6/11 : « Cycliste tuée à Rennes. Un appel à témoins et un hommage dimanche » (Nathalie FLOCHAY)



_ 7/11 : PORTRAIT « 22 ans, décédée à vélo à Rennes : sa famille veut savoir « ce qui s’est passé » » (Paul GRISOT)

Commençons par l’article du 4/11 : « Percutée par un camion, une cycliste d’une vingtaine d’années décède ».

Seulement quelques heures après l’accident, Nathalie FLOCHAY dresse une constatation purement factuelle des circonstances : 

selon les premiers éléments, la cycliste et le conducteur circulaient dans le même sens, avenue de Rochester. Au moment du choc, ils empruntaient le carrefour en direction du boulevard d’Armorique

Le Ouest fait de l’info en continu. L’info sera même relayée par RTL.fr dans la soirée. Tout s’accélère !

Quels effets et quelles questions ?

La valorisation d’un sujet est affaire de choix. Ce qui importe réellement, ce sont les raisons sous-jacentes à ce choix. Selon moi, le fait divers, dans un journal qui n’est pas à sensation, n’est rien d’autre qu’un papier bref et factuel. Malgré tout, il peut être l’objet de dérives. Celle-ci, en particulier, fut détonnante.

Pour rajouter au caractère absurde et morbide, l’histoire est présentée par le journal sous l’angle d’une affaire de politique cyclable d’intérêt général. On oublie vite qu’il y a une victime dans l’histoire. Pour ne pas déroger à la règle absurde, l’ordre chronologique de publication des articles paraît discutable et maladroit. Un appel à témoin publié après un article de fond parlant d’insécurité des aménagements urbains. Une question peut se poser : Quelle est la fonction d’un journal dans ce genre d’événements ? Alerter ou épier ? La question de la « rentabilité de l’information » se pose.

Pour pousser un peu plus loin, j’ai recherché ce que nous dit la charte de l’utilisateur du Ouest-France, particulièrement à propos du fait divers :

Dire sans nuire, montrer sans choquer, témoigner sans agresser, dénoncer sans condamner.

Cette règle déontologique, qui date de 1988, a été rappelée lors de l’hommage à François Régis Hutin (édition du 12 décembre 2017). Comme toute « bonne volonté », cette vision du traitement médiatique du fait divers est idéaliste voire élitiste, mais existe t-il vraiment une notice de la bonne parole qui « dirait sans nuire, montrerait sans choquer, témoignerait sans agresser, dénoncerait sans condamner » ? Dire sans nuire, nuire sans s’en rendre compte, peut-être ?…

Procès à l’accélération de l’information

La couverture de cette affaire s’est-elle fait dans la PRESSipitation ? Au vu de ce traitement médiatique, ne pourrait-on pas faire un procès populaire à l’accélération de l’info ?

À couvrir cet événement en faisant parler une étude statistique, puis un article d’appel à témoin, un hommage et enfin un article relatant la vie privée de la victime : est-ce simplement informatif, par « prévention du danger » que le Ouest informe, ou ne voit-on pas là un feuilleton médiatique morbide ?

Parlons statistiques.

Les chiffres communiqués dans un encart de l’article, bien qu’ils soient informatifs, sont généralisants et déshumanisants, au dépend du fait en lui-même :

65 cyclistes ont été victimes d’un accident à Rennes au cours de l’année 2018, un chiffre à peu près stable par rapport à l’année précédente. Un seul accident a été mortel. L’année dernière, les cyclistes comptaient pour 14% des victimes des accidents de la route. En 2019, deux cyclistes ont été tués en moins de quinze jours

La presse en général s’emballe sur ce drame, mais la presse est récidiviste. D’autres maladresses sont déjà arrivées avec le même genre de couverture médiatique expresse. Par exemple, le 26 novembre dernier, dans « arrêt sur image ». Plusieurs médias dont Ouest-France, s’étaient fait piéger en relayant un fait divers de 2015… en fait d’actualité.

Quel message derrière cette sur-médiatisation partant d’un fait divers ? Faire peur sûrement.

La fonction d’un journal “façonnant l’opinion public” est d’occuper les esprits de ses lecteurices. Le fameux « temps de cerveau humain disponible », selon la formule prononcée par Patrick Le Lay (source : ACRIMED

Représentations en tous genres

La première partie de l’article du 5/11 est factuelle et cherche des explications, introduisant le sujet et la problématique d’insécurité. Je me suis focalisé sur la 2e partie de cet article, en y repérant un grotesque stéréotype genré.

Les femmes, premières victimes

Autre constat : les premières victimes dans les accidents graves qui se produisent à ces grands carrefours sont en majorité des femmes. Sébastien Marrec, (le jeune chercheur) , avance une explication : « elles respectent davantage le code de la route et passent moins au feu rouge. Ce qui fait qu’elles se retrouvent plus souvent dans le flot de voitures, augmentant les risques de collision. »

A quoi sert un feu rouge, si ce n’est s’arrêter, me direz-vous ? Glaçant !

J’y vois manifestement un contraste entre l’intertitre « les femmes, premières victimes », et la parole de l’auteur de l’article, s’appuyant sur celle d’un jeune chercheur 

Quelle légitimité y a t-il dans ce discours médiatique ?

Difficile de ne pas réagir sur le « constat » que soulève le journaliste en faisant parler le chercheur.

Le journaliste introduit le drame par une étude statistique. À propos d’un sentiment d’insécurité à vélo en ville, il fait parler un chercheur qui prépare une thèse sur les politiques cyclables, en lui attribuant des propos très généralisants et réducteurs. Cela ne va pas arranger l’image du monde médiatique comme véhicule de stéréotypes et de représentations en tous genres.

Cette intervention statistique ne serait-elle pas totalement décontextualisée et absurde ? Car dans l’espace-temps actuel, le seul constat possible et chiffrable (utile pour de futurs études d’ailleurs) serait que : le boulevard Rochester est dangereux pour les cyclistes, femmes et hommes confondu·es, dans une situation où les véhicules motorisés tournent à droite.

Étonné par le constat publié dans Ouest-France, selon lequel “les femmes respectent davantage le code de la route et passent moins au feu rouge”, le Noctambule voulait en savoir plus. Qui était Sébastien Marrec, ce jeune chercheur produisant des statistiques accidentologiques sur les cas de « virage à droite » des véhicules motorisés (le cas précis de l’accident) ? Je suis donc allé trouver le jeune chercheur en question…


Interview

Je lui demande – Vous avez quelque chose à redire par rapport à ce qu’a écrit le journaliste ? vos propos de chercheur ont bien été retranscrits dans leur intégralité selon vous ?

Sébastien Marrec me répond qu’il a repris un article de Libération (« comment sont tués les cyclistes à Paris », avril 2019). Une étude de 2014, basée sur des données récoltées dans de grandes agglomérations sur le contexte cyclable londonien, est reprise pour introduire des données sur la ville de Paris.

Intéressons-nous donc à l’article de « Libé » que Sébastien Marrec a pris comme référence : « comment sont tués les cyclistes à Paris » – avril 2019.
Dans le paratexte, on peut lire : « Les accidents mortels dans la capitale sont très genrés : toutes les femmes cyclistes tuées l’ont été par des poids lourds. »
L’article de Libération, objet d’une étude genrée, intertitre « les femmes cyclistes trop respectueuses du code de la route ? », et reprend dans l’article, « la situation parisienne ressemble beaucoup à celle d’autres grandes ville, et notamment à celle du centre de Londres ».
« Un rapport des transports en communs londoniens émettait l’hypothèse que les femmes sont surreprésentées dans les cyclistes tués par les poids lourds parce qu’elles sont moins susceptibles de griller les feux rouges que les hommes. »
Cette référence est basée sur une recherche de la situation londonienne datant de 2014 dans le « British Medical Journal on the health benefits of the bike hire sheme » (source : evening standard, juin 2015). Libération poursuit : « En effet, les cyclistes hommes sont généralement plus enclins à prendre des libertés avec le code de la route lorsqu’il s’agit de se rendre visibles des autres engins motorisés, et à se mettre devant eux pour redémarrer. »

Je reprends – Certes des données utiles pour parler sécurité routière dans une ville, mais pourquoi parler si vite de contextes globaux sur des villes aux dimensions et contraintes différentes ?

S. M. – Parce qu’il n’y a pas de données accidentologiques du fait qu’il faudrait beaucoup de temps pour avoir des données fiables.

Moi – À propos de ces accidents « touchant en majorité des femmes » dont parle le journaliste (dans l’article du 5/11 dans lequel Sébastien Marrec est intervenu) : avez vous plus de détails à fournir ?

S. M. – C’est pas facile d’avoir des données sur la voirie, l’accidentologie, encore plus pour des militants d’associations comme rayons d’action. » (dont il était administrateur l’année dernière, d’où ses contacts avec Ouest-France)

Moi – Avec le peu d’informations que votre intervention donne, ne peut-on pas interpréter le message que nous transmet l’article comme cela : « passez au rouge mesdames, vous aurez moins de chance de vous faire renverser » ? Pensez-vous qu’en passant au rouge, on a moins de chance de se faire renverser ? Ne tombe t-on pas là dans les représentations et stéréotypes que sont accusés de véhiculer les journaux à grands tirages ? (nous rappelons que le Ouest France est le premier quotidien de France 2018-2019 selon les chiffres de l’ACPM1 : avec + de 640 000 diffusions, largement devant Le Figaro son dauphin qui chiffre à + de 313 000)

1Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias

S. M. – C’est juste un constat : je ne suis pas responsable de toutes les interprétations. Il est forcément réducteur, vu que c’est paru dans un grand journal (il mentionne le Ouest-France). C’est bien que Ouest-France relaie l’émotion.

Moi – Ce ne sont pas des stéréotypes ?

S. M. – Ce ne sont pas des stéréotypes, c’est un constat : en matière de déplacements, elles respectent le code. On dit que c’est sexiste quand on parle de différences genrées, mais pas du tout. Ce n’est pas un constat personnel, c’est basé sur des études. L’intervention des parents de la victime dans le journal, ça m’a beaucoup ému. je ne connaissais pas la victime personnellement, mais ça aurait pu être quelqu’un que je connaissais. C’est l’âge de la victime et l’émotion qui m’ont surpris.

Ce sont souvent des personnes âgées qui décèdent en vélo a Rennes. Même si il y a faute individuelle, s’il y a aménagement, il y a peu de chances que ça arrive. À Rennes, les quartiers péricentraux sont peu sécurisés, les promesses des élus n’ont pas été tenues. Conclue t-il par un constat.


Sébastien Marrec conçoit qu’il y a bien du politique derrière ce fait divers… la vie d’une étudiante ne pèse donc pas lourds dans cette « guerre de territoire ».

Finalement, après avoir eu plus d’informations et de points de vue, je vois que chacun est dans son métier… enfin presque :

Un journaliste a récupéré les paroles d’un jeune chercheur pour produire une information qui puisse avoir une légitimité. Sauf que, malgré l’apport des propos rapportés dans l’article, il semble que l’information soit trop légère pour ne pas occasionner de stéréotypie de genre.

Pour poser un constat, ne faut-il pas d’abord un format adapté (pour pouvoir nuancer ses propos ou les expliciter), s’adresser aux bons spécialistes, scientifiques… et non seulement avoir une logique de communiquant ?

Pour trancher sur la question, donner la parole à un·e chercheur·e spécialisé·e dans les études de genre et des rapports de domination serait une solution.

On est dans une logique du « pour que les hommes enfreignent les règles en toute impunité, il faut que les femmes les respectent à la lettre ».

Les médias dominants aiment à soumettre à leur bon discours : leur norme, leur standard académique dépassé. On « habitue » les petites filles à penser d’une façon et les garçons d’une autre, c’est très archaïque et essentialiste.

On est dans la rengaine du « révélateur » que pointe les chroniqueurs d’ « ouvrez les guillemets » sur le traitement de l’affaire Mila par les médias dominants.

(Merci à Joséphine, de la rédac de Noctambule, pour cette ref 😉 )


Voilà la limite entre exposition médiatique et surexposition : on est dans une logique où l’on communique plus que l’on informe.

Nous sommes dans une société des « fast thinker » (des penseurs instantanés) comme le disait déjà BOURDIEU en 1996. Ces experts qui aiment intervenir dans les médias pour réagir et donner leur point de vue de scientifique, sur des sujets dont ils sont experts dans un domaine, et qui ignorent que leur parole les dépasse, une fois qu’elle est lâchée dans le monde social.

Cependant, la transparence de l’article sur les compétences est bien là : « ex-administrateur de rayons d’action », « jeune chercheur préparant une thèse sur les politiques cyclables », il n’est pas objet de les remettre en question dans mes propos, mais simplement de prendre consciences qu’une parole comme celle-ci est officielle et légitimée, car publiée dans un journal d’influence de masse.

Derrière un événement, dont on ignore plusieurs informations cruciales comme les pratiques cyclistes de la victime, il est grotesque de la réduire à une statistique d’une « majorité de femmes qui ne passe pas au rouge ».

Concernant le code de la route, un seul constat fait office d’évidence : sur la route, qu’iels soient femmes ou hommes, les cyclistes ne sont pas prêt·es d’être sur leur territoire…

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