REPORTÉ – ÉVÉNEMENT NOCTAMBULE : journée « critique des médias » à Rennes

SAVE THE DATE – contre la bouillie de cerveau :

Journée « critique des médias » au 4Bis de Rennes, animée par Philippe Merlant.

D.R. – Philippe Merlant

Il y a quelques semaines, je prends la route direction « La Montagne ». Ça va être long… Le GPS m’emmène dans la province nantaise, bien loin des massifs alpins : la Montagne, c’est le nom d’un patelin. J’entre dans la salle de l’amicale laïque, à peine en retard : les gradins, face à la scène, sont remplis de gens. Il y a des enfants, des jeunes, des vieux. Je m’assois où je peux. Pourquoi tout ce monde à La Montagne ? C’est que ce soir, Philippe Merlant joue sa conférence gesticulée : « le Mystère du Journalisme Jaune ». Personne ne veut rater ça. À la fin du spectacle, je vais à la rencontre de Philippe. On se dit que, bientôt, Noctambule l’invitera pour une journée spéciale « critique des médias » au 4Bis de Rennes. 

En attendant cette journée événement, il semblait nécessaire de discuter avec Philippe de son expérience des médias mainstream, de la presse indépendante, et de Noctambule.


Pour nous aider à financer cette journée :


Un entretien réalisé par téléphone le vendredi 14 février 2020.

Pourquoi les médias sont-ils si souvent du côté du manche, du côté du pouvoir, du côté des puissants ?

Dans nos statuts, on affirme que Noctambule Média est la représentation d’un combat pour une presse indépendante des actionnaires, démocratique et transparente, en opposition à une presse qui serait, à l’inverse, dépendante des actionnaires, anti-démocratique et opaque. Tu as été journaliste pendant de nombreuses années dans la presse dite “mainstream” : est-ce que selon toi cette analyse de la presse “officielle” est pertinente ?

Dans la réalité de la presse mainstream les intrusions des actionnaires sont extrêmement rares. Quand il est question des marques qui sont aussi propriétés de l’actionnaire principal du média, il peut y avoir des pressions directes, de l’autocensure ou des trucs comme ça. Par exemple, en 2008, il y a eu un grave problème dans le coulage du béton sur le chantier de la centrale nucléaire de Flamanville. Bouygues était en charge du génie civil sur le chantier. TF1 est propriété de Bouygues, et cet événement a été passé sous silence, ce soir-là, au journal télévisé de 20h.
Bernard Arnaud le dit lui même : l’actionnaire d’un média doit veiller à sauvegarder les intérêts des autres marques qu’il contrôle. Il n’est pas question de les maltraiter sur son propre média. Et ça peut se comprendre : ils ne sont pas masos ! 
Aux États Unis, lorsqu’une chaîne de télé, propriété d’un groupe industriel et financier, donne une info qui traite d’une autre entreprise de ce groupe, la chaîne l’indique en sous-titre. En France, on ne le fait pas, à ma connaissance. On pourrait au moins avertir le téléspectateur que l’entreprise en question est propriété de celui qui possède par ailleurs le média. Cela l’aiderait à décrypter l’information qui est ainsi donnée, à en relativiser l’objectivité.

Concernant le reste des informations, celles qui ne parlent pas des marques de l’actionnaire, les intrusions directes sont beaucoup plus rares. Mais elles existent : par exemple, Bolloré a censuré un documentaire sur le Crédit Mutuel alors qu’il n’a aucun intérêt dans cette banque. Et en 2007, dans Le Journal du Dimanche, propriété de Lagardère, alors que la rédaction voulait révéler que Cécilia Sarkozy n’avait pas voté pour son mari au 2e tour de la présidentielles, la direction a censuré cet article car Lagardère est un ami de Sarkozy. 
Mais si on peut citer ces cas précis, c’est que ça n’est pas une généralité. Cela dit, le problème, c’est que 90 % de la presse écrite est propriété de huit des plus grandes fortunes de France : Bernard Arnault, François Pinault, Martin Bouygues, Vincent Bolloré, Patrick Drahi, Arnaud Lagardère, Xavier Niel, Dassault… Si tu n’as pas envie de travailler pour un de ces patrons-là, il ne te reste que 10 % de la presse écrite où postuler.
Il y a plein de parti-pris dans le traitement de l’information qui ne sont pas forcément liés à des intrusions directes des actionnaires, mais à une façon de voir le monde des rédactions qui épouse bien la pensée néo-libérale.

Il doit y avoir une sélection des journalistes en fonction de leur vision du monde au moment de leur recrutement, non ?

En effet, mais il y a surtout une sélection dès l’entrée dans les écoles de journalisme. Il faut savoir qu’à peu près 70 % des élèves qui viennent de 10 % de la tranche la plus aisée de la population. Ils et elles ont le sentiment de refléter la société française, mais sociologiquement ils et elles en représentent 10 %. Cet écart sociologique est aggravé par le fait que les journalistes n’en ont pas conscience du tout ! Moi je viens de ce milieu-là. À partir du moment où j’ai compris qu’il y avait un écart entre ma vision du monde et celle des 90 % d’autres, je me suis dit que mon boulot, c’était d’aller rencontrer les gens qui ne sont pas de mon monde sociologique. Quand on n’est pas conscient de ça, on peut penser que tout le monde voit les choses de la même façon…

Chez nous, à Rennes, le journal le plus lu c’est Ouest-France. La presse régionale est censée incarner plus de proximité avec les gens, pourtant on n’a pas toujours ce sentiment de proximité…

Dans la presse régionale, il y a moins de dépendance vis-à-vis de l’actionnaire que vis-à-vis des sources de l’information, et donc des institutions. Il y a souvent un rapport de proximité avec les élu·e·s, mais aussi avec la police : si tu veux avoir des infos sur les faits divers par exemple, tu dois être bien vu par le commissariat de police. Je n’ai jamais travaillé pour la presse régionale, mais quand j’étais correspondant permanent pour Libé à Grenoble, si je sortais quelque chose qui n’était pas favorable à la police, j’étais blacklisté pendant quelque temps.

L’intérêt de monter des médias indépendants, c’est le rapport de proximité avec les gens auxquels tu t’adresses : vous vivez la même chose. Le lecteur n’est pas quelque chose de très désincarné comme dans les médias mainstream.

Et en ce qui concerne les aspects démocratie et transparence, qu’en est-il dans la presse mainstream ? 

Personnellement, je ne dirais pas que les journaux mainstream sont anti-démocratiques, mais l’un des problèmes posés par ces médias, c’est qu’ils ont souvent un point de vue dominant, une vision du monde, qui ne sont pas assumés. Ils donnent une illusion de neutralité alors qu’il y a des parti-pris dans les choix de sujets, les mots employés… C’est un problème de clarté de la position du journal. L’avantage des journaux indépendants, c’est que leur point de vue sur le monde est clairement assumé. C’est le cas de Noctambule, je pense.

En revanche, le terme de transparence, je m’en méfie un peu. Il arrive que des médias mainstream aient une certaine clarté sur leurs comptes ou leur processus de décision… Il existe aussi des tentatives de contrepoids démocratiques dans les rédactions des médias mainstream. Dans le groupe Le Monde où j’ai travaillé (La Vie) par exemple, la pratique voulait qu’au moment de toute nomination d’une personne à la tête du journal – et notamment du directeur de la rédaction, nommé par l’éditeur -, la rédaction pouvait décider d’un éventuel véto. Et cela arrivait de temps en temps. Je pense qu’on devrait aller plus loin et reconnaître juridiquement l’existence des Rédactions comme parties prenantes du journal. Il y a bien les syndicats qui représentent le personnel pour défendre les intérêts matériels, mais il n’y a pas de contre-pouvoir officiel sur le plan éditorial. Les sociétés de rédacteur·ice·s ont été montées pour traiter des questions déontologiques et d’entorses éventuelles à la ligne éditoriale. Elles discutent avec le directeur de la rédaction, mais c’est un contre-pouvoir qui n’est pas reconnu tant qu’il n’y a pas une existence juridique de la rédaction.

Trailer du film : “Les nouveaux chiens de garde

Des médias indépendants pour réconcilier information et démocratie

Quand tu parles de ton travail, et notamment dans ta conférence gesticulée “Le mystère du journalisme jaune”, tu dis vouloir réconcilier information et démocratie. Qu’est-ce que ça signifie ?

Il faut redire qu’il existe en France une Loi en faveur de la liberté de la presse : celle de 1881. Ce n’est pas rien. Des gens se battent dans le monde entier pour avoir une Loi analogue : j’ai des ami·e·s journalistes iranien·ne·s qui se sont réfugié·e·s en France car elles et ils risquaient leur vie pour exercer leur métier. Ce n’est pas le cas ici, et il faut lutter pour sauvegarder la Loi de 1881. 

Une fois cela rappelé, on peut aller plus loin dans la définition d’une société démocratique. Selon la définition de Paul Ricœur :

Est démocratique une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt, et qui se fixe comme modalité d’associer à parts égales chaque citoyen – moi je rajoute chaque groupe social – dans l’expression, l’analyse et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage.

D.R. – Paul Ricœur

Si c’est ça la définition d’une démocratie vivante, les médias ne s’y conforment pas beaucoup. Il y a deux problèmes avec les médias mainstream aujourd’hui : 

  • ils ne reconnaissent pas trop l’idée d’une société traversée par des contradictions d’intérêts ;
  • ils ne mettent pas à égalité l’ensemble des citoyens et des groupes sociaux dans l’expression et la mise en débat de ces contradictions d’intérêt.

On le voit couramment dans les mouvements sociaux. En 1995 par exemple, on nous expliquait que la seule vérité possible était d’applaudir le plan Juppé : absence de reconnaissance des contradictions d’intérêt. De plus, tous les experts étaient favorables à la réforme, et quand on faisait passer des syndicalistes ou des grévistes, c’était pour qu’ils et elles expriment leur souffrance, leurs émotions : logique inégalitaire dans la prise de parole. Il y a tout un boulot à faire, des luttes à mener, pour réconcilier médias et démocratie. 

Du coup, quel est selon toi le rôle des médias indépendants pour aller vers une société plus démocratique ?

Les médias mainstream se ressemblent de plus en plus au fil du temps, avec les mêmes sujets, les mêmes angles… L’existence d’une offre différente contribue à faire entendre d’autres sons de cloche : avoir autre chose à lire peut, à force de reconnaissance, infuser sur cette presse dominante. En particulier sur Internet où les médias mainstream sont seulement des acteurs parmi tant d’autres. Cela a des conséquences positives car face à un phénomène de désinformation, les médias alternatifs peuvent participer à rétablir une vérité. On a l’exemple des violences policières depuis deux ans en France qui, au départ, ont été niées par les médias mainstream. Par la contestation de médias alternatifs, par la contre-info sur les réseaux-sociaux, la version des médias s’est progressivement modifiée. Et, avec beaucoup de retard, cela a fini par devenir un sujet à part entière : ils ont été obligés de rétablir la vérité. Cela n’existait pas avant la toile. De même, certains sujets qui étaient hors de la bulle médiatique, des non-sujets, comme les accords de libre échange commerciaux par exemple, finissent par y entrer grâce aux sites d’information alternatifs ou militants.

Il y a aussi une fonction indispensable des médias indépendants, c’est d’organiser du débat public. Les débats dans les médias mainstream sont souvent circonscrits à des personnalités, des experts. Soit ils sont parfaitement consensuels – comme ce qu’on voit dans « Les nouveaux chiens de garde » avec Jacques Julliard et Luc Ferry qui n’arrêtent pas de dire qu’ils sont d’accord l’un avec l’autre (on voit bien ici l’unité dans la pensée néo-libérale) – soit, au contraire, ils organisent le débat comme un match de catch. Il arrive aussi que le présentateur ou la présentatrice qui anime le débat prenne partie pour décrédibiliser l’un des débateurs. J’ai un exemple en tête : en novembre dernier, le soir de la marche contre l’islamophobie, Danièle Obono, députée France Insoumise, se retrouve sur BFMTV en face d’Amine El Khatmi, co-fondateur du Printemps républicain. Apolline de Malherbe, la journaliste qui est sensée animer le débat, prend partie contre Danièle Obono de façon éhontée : il y a très peu de réel débat démocratique dans la presse mainstream.

À Noctambule particulièrement, quel rôle peut-on jouer dans la réappropriation de l’information par les classes populaires ?

Dessin : Anne Derene

Ce qui est essentiel pour un média indépendant comme Noctambule, c’est de donner la parole aux gens qui l’ont rarement, de transformer de simples citoyen·ne·s en enquêteur·trice·s, de dire que n’importe lequel ou laquelle d’entre nous est capable de mener l’enquête. Pour devenir journaliste à part entière, il y a beaucoup de choses techniques à apprendre (en écrit, audio, vidéo, montage…), mais une demi-journée et un peu d’accompagnement donne les bases pour que plein de gens puissent enquêter. Cela changerait beaucoup la réalité de la société si on avait partout d’enquêteur·trice·s citoyen·ne·s qui documentent le monde tel qu’il est. 

Tu veux dire que notre rôle, c’est d’avoir des pages disponibles pour que des gens qui ont envie de dire des choses puissent le faire ?

Absolument, ça me semble essentiel. Et même si certains y viennent, ça se fait encore trop peu. Par exemple à Mediapart – je vais leur lancer un petit pic -, il y a le journal qui est le travail de la rédaction, et il y a les blogs qui sont écrits par des citoyen·ne·s. Ce qui est super, c’est que des sujets des blogs sont remontés en Une chaque jour. Mais les deux champs sont assez étanches. Il faudrait un peu plus d’interaction entre les deux : faire en sorte que le travail de la rédaction puisse rebondir sur un débat qui a été monté sur les blogs, par exemple. 

Comment on pourrait faire, nous, concrètement, pour permettre à toutes et tous d’investir notre média ?  

On peut rendre accessible un média en travaillant sur les moyens d’expression. Par exemple, on peut passer par l’oral. Le média radio est celui qui se prête le plus à l’appropriation par les citoyen·ne·s. Mais on peut aussi, dans un format papier, faciliter cette prise de parole. Parfois on s’obsède à penser qu’il faut absolument que les gens tiennent la plume. Mais au final, on s’en fiche : l’essentiel, c’est le travail d’enquête. Un jour, la délégation « Droits des Femmes » de la ville d’Aubervilliers m’a proposé de monter un journal avec des groupes de femmes en cours d’alphabétisation de 14 nationalités différentes. À la première réunion, je me suis rendu compte que la moitié des femmes étaient débutantes en français, ce qui au départ semblait poser problème pour écrire un journal… En discutant avec l’animatrice des ateliers, on en est venus à la conclusion que faire ce journal, ce n’était pas un objectif linguistique, mais un objectif citoyen. L’essentiel, avec ce groupe, c’était de permettre aux femmes de choisir elles-mêmes leurs sujets, leurs angles, qui elles allaient interviewer, quelles questions elles allaient préparer (dans leur langue d’origine)… Elles feraient tout le travail d’enquête, nous le raconter, et nous, ensuite, on donnerait un coup de main à la mise en forme. À la fin, ça a été effectivement leur journal. C’est là que j’ai compris qu’il y a deux facettes dans le travail journalistique : aller chercher l’info et la mettre en forme. Le travail d’enquête, tout le monde peut le faire, s’il est bien accompagné. Ça peut être démocratisé facilement. Notre rôle, à nous journalistes, c’est de mettre nos compétences au service de ces enquêtes. C’est ce que j’appelle le journalisme participatif.

L’important pour un média indépendant, c’est de travailler avec des gens différents, qui amènent des sujets nouveaux : sortir de sa sphère. On a chacun notre bulle : « qui se ressemble s’assemble ». Un des enjeux, y compris sans doute pour Noctambule aussi, c’est de faire venir des « autres ».

C’est tout à fait la réflexion qui est en cours à Noctambule : comment revenir à la dynamique citoyenne de Nuit Debout, alors que ce mouvement est terminé, pour ne pas oublier la promesse initiale : être un média populaire.

Ça me semble intéressant de créer des espaces d’expression, de participation… mais en se demandant comment on va aller chercher des gens qui ne nous ressemblent pas, et les inciter à enquêter, à prendre la parole… Je pense que pour aller chercher les gens il faut les rencontrer, les solliciter, s’intéresser à eux… Et plutôt physiquement parce que, par les réseaux sociaux, les algorithmes font que tu ne touches que des personnes qui restent dans ta sphère. Tu te coupes d’une partie du monde. Se poser la question : à qui veut-on donner la parole dans Noctambule et qui n’est pas dans notre sphère à l’heure actuelle ? Et comment pourrions-nous aller les chercher ?

Philippe Merlant animera avec Noctambule une journée « atelier-conf gesticulée-débat » :

Samedi 11 avril 2020 dès 14h - REPORTÉ EN RAISON DE L'ÉPIDÉMIE DE CORONAVIRUS
14h - Atelier « critique des médias »
20h - Conférence gesticulée : « Le Mystère du journalisme jaune »
Au « 4Bis », Cours des Alliés, 35000 Rennes - Métro Charles de Gaulle.

- entrée à prix libre et conscient - petite restauration sur place -

Plus d’infos sur l’événement Facebook : https://www.facebook.com/events/2694385404024596

Philippe Merlant lors de sa conférence gesticulée “Le Mystère du Journalisme Jaune

Au sujet de Philippe Merlant

Journaliste professionnel depuis 1975 (France Inter, L’Equipe, Libération, Autrement, L’Entreprise, L’Expansion, Tranversales Science Culture et aujourd’hui La Vie) et co-fondateur du site Internet Place publique, Philippe Merlant travaille depuis 1996 sur les conditions d’émergence d’une information « citoyenne ». Il a été le co-auteur ou le coordinateur de plusieurs livres collectifs, notamment : Histoire(s) d’innover (avec l’Anvar, Paris, InterEditions, 1992), Sortir de l’économisme (avec René Passet et Jacques Robin, Ivry-sur-Seine, Editions de l’Atelier, 2003) et Où va le mouvement altermondialisation ? (avec les revues Mouvements et Transversales, Paris, La Découverte, 2003).

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