Chronique d’un chômeur productif – Partie 4

Les 16 et 17 mars derniers, me voilà de retour dans ma Seine-Saint-Denis natale pour participer à un événement que je co-organise : le L-Game, Forum du Jeu-Vidéo et des Arts Numériques de Livry-Gargan.

Initialement porté par une poignée de bénévoles, il est devenu un événement majeur de l’activité culturelle livryenne avec 1500 visiteur·euse·s, entièrement financé par la mairie. Pendant deux jours, les allées de l’Espace Jules Verne doivent fourmiller de gamers et de gameuses de tous âges dans une ambiance survoltée. Contrairement aux apparences et sous couvert de gros pixels, cette quatrième chronique parle bien de rapports de domination, de travail et d’emploi. Insert coin !

Il y a tout un espace de l’activité qui est encore considéré comme autre chose que du travail et qui, pourtant, participe au fonctionnement de nos associations, de nos entreprises
et de nos services publics.

Maud Simonet – travail gratuit ou exploitation
Lire l’article

Partie 4 : qui travaille et qui ne travaille pas ?

Samedi, je suis à la bourre. Adrien me le rappelle discrètement par texto : « Bravo !! Vous êtes pile à l’heure ! ». Adrien c’est mon pote d’enfance qui est bénévole tous les ans au L-Game. Je finis par arriver. L’ancienne piscine réaménagée en salle des fêtes garde les vestiges de son ancienne vie : dès l’entrée, les mosaïques colorées encastrées dans le mur me rappellent ce jour où, ici même, mon maître nageur a trahi ma confiance en me retirant la perche : « allez, nage ! ». Un vrai traumatisme. À l’entrée, les anciennes caisses se sont transformées en bar où une association antillaise propose du colombo et du jus de gingembre. Grâce à mon statut VIP, j’esquive la file de visiteur·euse·s qui attendent pour payer 2€ leur billet d’entrée aux agent·e·s du cinéma réquisitionné·e·s pour l’occasion. Au-dessus de l’ancien grand bassin, l’association de préservation du patrimoine vidéo-ludique MO5 a apporté les consoles rétro qui diffusent tout le week-end des parties de « Bomberman » à 10 joueur·euse·s ou de « Mario Kart 64 » sur écrans géants. 

Un espace « indés » présente des jeux en cours de développement tandis qu’un prestataire fait découvrir la Réalité Virtuelle. À droite se déroule le tournoi d’un célèbre jeu de foot organisé par des animateur·ice·s de la ville. Partout des gens qui jouent, chahutent et papotent. Dans un coin, les « caïds » du quartier se lâchent sur « Just Dance ». Les parents re-font le jeu de leur enfance devant leurs gamin·e·s ébahi·e·s. C’est familial, ça crée du lien. Les musiques 8 bits se mélangent aux rires des gosses. L’odeur du pop corn flotte dans l’air. 

L’événement semble être un succès. Je rejoins Adrien du côté du tournoi de foot. Ce tournoi, c’est sa mission, il l’a pensé, organisé, bref c’est son bébé. Il me lance : « J’ai pas ma place ! Les animateur·ice·s, c’est leur job d’être là. Elles et ils me le font comprendre, et moi je sers à rien ». L’animation, c’est leur métier : un savoir-faire qui transforme un simple forum de jeu vidéo en super week-end vidéo-ludique ! Et bien sûr, pour elles et eux, le L-Game c’est du travail. Un peu plus loin, le gars qui anime la Réalité Virtuelle revient de sa pause dej’. Son stand est noir de monde. Lui, il est rémunéré par une entreprise qui fait une prestation dans le cadre du L-Game pour la ville. Il est salarié de la boîte, c’est clairement son boulot.

Alors Adrien, simple bénévole, parmi tou·te·s ces professionnel·le·s de l’animation, se sent à l’écart car lui, apparemment, il « ne travaille pas ». Lui, c’est son passe-temps, une activité bénévole qu’il a choisi de faire, et il ne prétend à aucune rémunération. Pourtant, Adrien, pendant des semaines, a préparé l’événement, suivi des réunions, répondu aux mails et signé une convention de bénévolat qui l’engage à être présent. Aujourd’hui il s’est levé tôt, s’est épinglé le badge « staff » sur le polo et a enfilé ses chaussettes d’animateur. Il a « pris son poste », à l’heure, pendant 8 h. On l’a noté dans les effectifs. Il a fait sa journée. Alors si Adrien ne travaille pas, est-ce que les autres animateur·ice·s du L-Game travaillent ? Au sens capitaliste du terme, oui, car elles et ils sont salarié·e·s. Pourtant l’activité reste la même : animer, et elle produit la même valeur économique (rappelez-vous, 2€ le prix d’entrée). 

Comme Adrien est bénévole, il ne travaille « pas vraiment » et n’est donc pas payé. Si Adrien était employé de la mairie au service Animation, il serait rémunéré au titre d’une journée de travail. Enfin, si Adrien était prestataire de l’entreprise de Réalité Virtuelle, il toucherait son salaire, et son entreprise gagnerait une marge pour la prestation. C’est son statut de travailleur qui détermine s’il est ou non en train de « travailler », au sens capitaliste du terme. Imaginez alors si, en plus d’être bénévole, Adrien avait été chômeur : non seulement on aurait pensé qu’il « ne travaillait pas », mais encore on aurait dit qu’il abusait du système… ce fainéant !

À travers cette grille se dessine une hiérarchie inconsciente, et c’est là qu’Adrien sent le malaise. Au sommet de l’échelle, les prestataires : subordonné·e·s à un contrat commercial, leur travail a un fort enjeu économique. Elles et ils doivent correspondre aux exigences du client et démontrer leur valeur ajoutée. Viennent ensuite les agent·e·s municipaux·ales : subordonné.e.s à leur employeur (la mairie), leur temps de travail est comptabilisé et il faut justifier ce qu’elles et ils font pour « produire » de la « satisfaction public ». Enfin, au bas de l’échelle de la conception capitaliste du travail, aux tréfonds de la production de valeur, bien que reconnu·e·s utiles : les bénévoles, qui ne sont, pour leur part, lié.e.s par aucun engagement contractuel. 

Libres du choix de leur activité, elles et ils n’ont pas la reconnaissance sociale que leur travail est productif et ne doivent pas empiéter sur celui des autres. En bref, tout le monde fait la même chose dans un esprit de compétition : sorte de Chi-Fu-Mi diabolique des intérêts divergents. La chaise entre deux culs. Et voilà qu’on approche du fond de l’affaire, celle qui me pousse à écrire tous les mois dans Noctambule : dès lors qu’un lien de subordination, salarié ou contractuel, régit la relation de travail, il n’y a plus de collaboration possible. 

Le prestataire bosse pour sa marge, l’animateur pour son salaire, le bénévole ne bosse même pas. Il faut faire mieux que son/sa voisin·e et dans cette compétition organisée, forcément, Adrien « n’a pas sa place ».

Usul : mes chers contemporains – “Le salaire à vie”

De retour à Rennes après ce week-end vidéo-ludique, je suis plus déterminé que jamais à prouver qu’une autre vision du travail est possible : favoriser la coopération de tou·te·s les Adrien·ne·s en supprimant la hiérarchie capitaliste du travail. Décorréler « l’activité productive » de « l’emploi » et considérer que toute forme de travail doit être rémunérée par du salaire : un salaire attribué à la personne qui nous reconnaît travailleur·euse quelque soit notre activité. Alors d’ici le mois prochain, « Adrien·ne·s de tous les pays, unissez-vous » !

Cet article a initialement été publié en avril 2019 dans le numéro 24 de Noctambule


Lire les autres parties de la chronique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.