Chronique d’un chômeur productif – Partie 3

Six mois déjà que nous vivons à Rennes, et il faut se rendre à l’évidence : je suis bien plus utile au chômage que dans l’Emploi ! Six mois déjà que j’ai claqué la porte, écœuré par un système qui marche sur la tête.

Il faut dire que depuis que j’ai pris la pilule rouge du syndicalisme, il me semble impossible de faire machine arrière ! « Choisis la pilule bleue et tout s’arrête, après tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux. Choisis la pilule rouge : tu restes au pays des merveilles et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre ». Comme Néo dans Matrix j’ai ouvert les yeux sur la réalité d’un monde que jusqu’alors je refusais de voir. Tout pareil, version lutte des classes. Si on file la métaphore, en entrant à la CGT, on se retrouve littéralement au fond du gouffre. Management brutal, burn-out, et mépris de classe : je regrette parfois l’époque où, gentiment isolé derrière mon bureau, je ne voyais pas l’injustice systémique organisée par le Travail. Et croyez-moi, elle n’est pas le fait des individu.e.s ! J’ai compris que c’est l’organisation même du Travail qui implique ces souffrances.

Partie 3 : Jenny VS le “Marché du travail”

Tenez par exemple, juste avant que je quitte Paris, mon camarade Christophe me glisse entre deux portes : « Tu devrais aller voir Jenny : c’est pas la forme ». Je la rejoins dans l’open-space, elle a les larmes aux yeux. « Viens, je t’emmène au « I Diavoletti Trattoria ». Ils servent des pennes ricotta pas piqués des hannetons ! ». Sur place Jenny me raconte ce qui se passe : « C’est ma responsable, à la moindre erreur elle m’en fait baver. L’autre jour elle m’a encore humiliée en public et je lui ai crié dessus ! Faut qu’elle arrête de me harceler !! ». La voix de Jenny tremble. « J’ai été convoquée chez le DRH pour m’expliquer. Sauf qu’en entrant dans son bureau j’y ai trouvé ma cheffe et sa responsable ! J’étais assise, là, au centre de la pièce, et toute ma hiérarchie se tenait debout autour, comme pour me rappeler où est ma place, seule et minuscule devant leur pouvoir. Je bosse 12 heures par jour, j’ai tout sacrifié. On m’avait promis un CDI, et aujourd’hui j’apprends que mon contrat s’arrête ! Je me retrouve au chômage… tout est foutu… Hier soir en rentrant en voiture, franchement Uriel, j’ai hésité… à rater le virage, droit dans le platane, et qu’on n’en parle plus… ». 

J’en ai soutenu un paquet de Jennys, en 3 ans de CGT dans cette belle Institution soi-disant humaniste. Pourquoi ne fait-on rien pour prévenir ces situations ? Et pourquoi la Direction préfère-t-elle couvrir ses cadres plutôt que de prévenir les injustices ? C’est que notre employeur entretient une vision libérale du travail basée sur la compétition et l’injonction de rentabilité. Cette idéologie, que mes camarades appellent « capitaliste », repose sur une croyance rarement contestée : celle de l’existence d’un « Marché du travail ». 

Car dans un contexte de chômage structurel de masse, c’est bien connu :

“J’y crois”
  • 1er Commandement : les travailleurs.euses prennent n’importe quel job pour sortir du chômage. 
  • 2e Commandement : ils et elles acceptent des conditions de travail de merde par peur d’y retourner.
  • 3e Commandement : les employeurs.euses n’ont aucun intérêt à améliorer ces conditions de travail puisqu’il y aura toujours une armée de chômeurs pour satisfaire au 1er Commandement ! Ô Sainte Trinité du chantage à l’emploi…

Le « Marché du travail », c’est une Religion : au catéchisme de l’école, on nous éduque à nous conformer aux exigences du « Marché du travail ». Finis les rêves d’enfant : « Plus tard je voudrais être funambule et camionneur ». Il faut « bien travailler à l’école » pour ne pas « finir chômeur ». Au collège puis au lycée on choisit sa filière : littéraire, scientifique, économique ou technique, qui nous prépare à plaire à ce « Marché » que personne n’a vu mais auquel tout le monde croit : comme Dieu, il est naturel, et personne n’en doute. On a la Foi. Quand vient le jour de s’y soumettre, il faut satisfaire à ses exigences, sinon on est puni : les hérétiques, au chôm’du ! On se confesse au conseiller Pôle Emploi, qui nous aide à retrouver la Voie en écrivant un CV ou en suivant une formation. On n’a alors plus qu’une seule solution : travailler sur nous-mêmes pour améliorer notre employabilité. Notre faute pardonnée, on prie, on croise les doigts, pour espérer, enfin, trouver le Paradis : les portes du « Marché du travail » s’ouvrant et à la droite du Dieu Capital, un job tendant les bras. Au Nom de Lui on justifie l’exploitation de l’Humain par l’Humain.

Chercheuse d’emploi, Jenny devra bientôt réapprendre à « se vendre ». Elle va candidater à toutes les offres qui passeront sur “Linekeuding”. À l’entretien elle devra écraser Pierre, Paul et Jacques pour être la meilleure. Si elle est téméraire, peut-être qu’elle pourra négocier son salaire. Mais après son humiliation récente et dans un contexte de chômage de masse, terrifiée de ne pas pouvoir trouver mieux, elle aura tendance à accepter sans rechigner n’importe quel boulot. C’est la dure Loi du « Marché du travail » : Jenny, faut bien qu’elle bosse. Quand j’ai entendu l’économiste Bernard Friot dans l’émission « Arrêt sur images », ça m’a fait tilt :

La bataille pour l’Emploi, elle est perdue d’avance, par définition. Il n’y a pas, dans le Capitalisme, de plein emploi possible. Se battre pour le Plein Emploi, c’est se battre pour plein d’employeurs, et donc pour ne pas sortir du Capitalisme

Bernard Friot
à voir ci-dessous

Et si la solution pour tou.te.s les Jennys de France, c’était finalement de refuser de croire dans ce « Marché » ? Et si nous repensions notre définition du mot « Travail » pour nous affranchir du modèle « Travail = Emploi » ? Justement, c’est le thème de cette chronique mensuelle ! Si vous vous demandez comment faire sans emploi, pour dormir bien au chaud et pour nourrir son chat, je vous invite à prendre un abonnement, parce que croyez-moi, pour le chômeur productif de Noctambule, y’a encore du boulot !

Bernard Friot – « Arrêt sur image » – le 16/12/2013

Cet article a initialement été publié en mars 2019 dans le numéro 23 de Noctambule


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