Chronique d’un chômeur productif – Partie 2

Mon aventure rennaise a commencé le jeudi 4 octobre 2018. Marielle et moi venions d’emménager dans l’ancien quartier des cheminots, et je touchais pour la première fois l’allocation chômage.

Je me souviens très précisément de la date parce que, ce jour-là, le festival « Tam-Tam » à destination des jeunes remplissait la place Charles de Gaulle de ses tentes blanches et de banderoles colorées. L’événement rassemblait des acteurs du monde associatif, culturel et institutionnel autour des thèmes de l’engagement, de la mobilité et de l’emploi. C’est là donc, entre le stand Erasmus et la buvette, que mon aventure a commencé. Non pas sous la tente « Trouver un job » – qui ne proposait que des petits contrats précaires de garde d’enfant ou d’aide aux devoirs – mais dans l’espace « Devenir bénévole » où j’ai fait la rencontre de l’équipe de Noctambule d’une part, et de celle des Francas d’autre part. Ce jeudi 4 octobre, donc, vers 14h, je me suis engagé à fournir un travail régulier et gratuit dont une partie consisterait à raconter ma vie – et vous en faites les frais – et l’autre à former les futurs animateurs BAFA d’Ille-et-Vilaine. Devant les longues semaines en perspective et la certitude d’une forme de souplesse avec le droit du Travail, ma Conscience, juchée sur mon épaule, marmonnait dans sa fière moustache de syndicaliste que je sombrais en plein paradoxe. Je dois vous dire que je n’avais pas envisagé ce plan de « carrière-bénévole » de longue date. Il est le fruit d’une prise de conscience que tous les mois, dans Noctambule, je tente de vous raconter.

Partie 2 : Prends un café, camarade !

En 2015, après six ans de galère comme photographe indépendant, je décroche le Saint Graal de ma profession : un poste en CDI. La boîte est une fondation prestigieuse qui intervient dans le domaine de la santé à Paris. Mon travail consiste principalement à produire des supports visuels de communication et à gérer le fond photographique de l’institution. Ça ressemble à ce que je faisais avant, sauf qu’on me paye tous les mois pour ça 1700€ nets. Je suis ravi. Mon prédécesseur, c’est Alex. Il a un parcours similaire au mien : plusieurs années en freelance, puis il décroche ce poste de salarié. Sauf qu’aujourd’hui il fait machine arrière : il quitte tout, part dans un trou paumé avec sa compagne et sa fille, et compte sur ses deux ans de chômage pour prendre du recul, construire sa maison et élever la petite. C’est gonflé son histoire. Je me dis : « encore un qui va profiter de la vie sur le dos de celles et ceux qui se lèvent tôt… ».

Je prends mon poste en novembre et Alex est chargé de la passation. « Le midi on est un petit groupe. Je te présente ! ». Steak-frites sur le plateau, on longe le couloir du self jusqu’à une petite salle. On s’assoit. Le « groupe » est là : Emily du contrôle de gestion, Arnaud qui gère la facturation, Marie-Gabrielle dont je n’ai pas tout compris du poste, Diane et Christophe de l’informatique. « Ils t’ont recruté à quel niveau de rémunération ? niveau F ? C’est bien, t’es de la main d’œuvre pas chère… T’inquiète, tu vas pas te tuer à la tâche : Alex on l’a jamais vu bosser. T’auras du temps pour le syndicat ». Il me connait mal ce type… 

Puis vient l’heure du café. « Au café » c’est le nom du rituel qui se déroule dans le bureau d’Alex, c’est-à-dire le mien. C’est comme ça depuis toujours et je dois m’inscrire dans la tradition. Après deux mugs et une poignée de blagues sexistes, tout le monde s’en va sauf le type du syndicat. C’est Christophe. Tout de suite il me teste. On parle de ma vision du « Travail ». Pour moi être salarié c’est tout nouveau. C’est la suite logique d’un parcours de vie qui m’amenait naturellement vers ça. J’ai fait un bac scientifique qui m’a « ouvert toutes les portes », puis un BTS où on m’a préparé à ce métier. J’ai été à mon compte et maintenant je passe aux choses sérieuses. Finies les photos inutiles qui servent à vendre des plats préparés ou de la crème hydratante. Désormais je me lèverai chaque matin pour une cause juste. Je participerai, par mon travail, à la recherche contre le cancer. Je ferai enfin des images avec du sens. Christophe m’arrête, cynique : « Tu crois ? C’est pas toujours Octobre rose ici… ». 

Christophe est à la CGT. Pour la première fois de ma vie je rencontre un spécimen vivant et imberbe de syndicaliste, et je dois dire qu’il en tient une couche. Tous les jours « Au café » on décortique la vie de la boîte et de la société, les rapports de domination. Les riches exploitent les pauvres, les hommes exploitent les femmes, les blanc·he·s exploitent les autres. « Et comme disait Coluche, il y en a même qui sont noirs, petits et moches et pour eux, c’est très dur ! ». Cet homme voit le monde à travers les lunettes triple-foyers de la lutte des classes, et moi je n’y comprends rien. Je m’en méfie, même. Après tout, elle est finie l’époque féodale où les puissant·e·s dominaient les faibles : « Liberté, Égalité, Fraternité » s’inscrit sur tous les murs de notre quotidien. Pourquoi ce serait différent au travail ? J’ai signé un contrat, c’est vrai : je suis subordonné à mon employeur·euse, c’est écrit noir sur blanc. Je m’engage à pointer 5 jours/7, et à travailler 37,5 heures/semaine. Sinon il peut rompre mon contrat. Mais en échange j’ai des droits : la certitude d’un salaire fixe, quelques jours de RTT et 5 semaines de vacances par an. Sans compter les « chèques Culture » du CE. C’est gagnant-gagnant ! Où Christophe et sa CGT voient-ils de loup là-dedans ? « Tout ça c’est pas inné ». Là, il m’a perdu. « On n’a pas toujours eu de congés payés. Les 35 heures, le CE, même le contrat de travail, aucun patron, aucune patronne  ne nous l’a offert gentiment. Nos droits, on les a arrachés par la lutte ! Et on a obtenu le Code du Travail ». Christophe prend une dernière gorgée de café et me montre le fond de sa tasse où repose les restes pâteux et granuleux de son carré de sucre. « Nos droits, en ce moment ils fondent… un peu comme ça ». 

Café après café, Christophe titille ma curiosité et très vite je suis piqué. Je découvre que le Code du Travail est une Bible pleine de bonnes nouvelles, un socle commun qui garantit l’égalité en droits et préserve l’intégrité de tous les travailleurs et travailleuses, quel que soit leur job, face à la violence qui peut exister au travail. Et ça rassure. Plus protectrice encore, la Convention Collective décrit les mesures négociées entre syndicats et employeurs au niveau d’une branche professionnelle. Plus spécifique au corps de métier, la « CC » concerne directement notre quotidien : combien de temps d’habillage peuvent prendre les infirmières et infirmiers ? Quel est le prix maximum pour un plateau-repas ?… Elle parle vraiment de nous, mais personne ne la lit. Alors Christophe, son truc, c’est de la faire appliquer. Mieux encore, il négocie localement avec la direction pour obtenir de nouveaux droits. En bref, par son action il change la vie des gens. Christophe, employé du service informatique, buveur de café et évangéliste syndical m’a convaincu. Je décide qu’il est temps, à mon tour, d’entrer dans la lutte et de prendre ma carte à la CGT.

Cet article a initialement été publié en février 2019 dans le numéro 22 de Noctambule


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