Chronique d’un chômeur productif – Partie 1

« Noctambule, média local et indépendant cherche collègue ». « Cherche collègue » ? Ok, cherche bénévole quoi. Alors attends… « Rédacteur », mouais, « webmaster », pas mon truc, « photographe ». Ah ! Ça, ça m’intéresse !

Fin juillet la façade du 4bis était recouverte de cette étrange promesse : « Noctambule cherche collègue » et j’ai compris tout de suite que la roue avait tourné. Métro, boulot, dodo, ma vie parisienne d’avant, CDI, réunions, pauses café, c’était fini tout ça. J’avais tout plaqué pour vivre à Rennes, sans emploi, mais pas sans rien faire ! Travailler, créer, produire au chômage, et vivre de ça, est-ce que c’était possible ? Et tout à coup, sans crier gare, Noctambule cherchait collègue !? J’allais le prendre au mot. J’allais travailler sans emploi, être un chômeur productif. Que sont le travail, l’emploi, le chômage ? C’est le sens de la réflexion que je vous propose de mener au fil décousu de cette chronique mensuelle. Parler des rapports sociaux et des liens fraternels apportés par le travail, mais aussi des dysfonctionnements et de la souffrance qu’il génère. Interroger le salariat, poser des questions et proposer des réponses. Si Noctambule cherche collègue il va être servi.

Partie 1 : Les joies de l’indépendance

Il faut dire que travailler pour rien, je connais ! Et pour cause : je suis photographe, de formation j’entends. Pour faire ce métier, deux possibilités : trouver un poste de salarié (dans le secteur public ou dans le privé), ou se mettre à son compte. Dans mon cas, comme Noctambule, j’ai d’abord choisi d’être « libre et indépendant ». Être indépendant, outre les joies de la solitude et cette étrange propension à travailler tard et à se lever tous les jours à « 14h du mat’ », c’est surtout dépendre du téléphone. Si vous n’avez pas de clients, vous ne gagnez pas d’argent. Et sans argent, bonjour l’indépendance… ! Le matériel est très coûteux et la confiance des banques disons… relative. J’ai donc passé huit ans pendu au téléphone. C’est à travers mon « cellulaire » que j’ai découvert cette notion étrange qu’est le travail gratuit. « Bonjour, je suis comédienne et en ce moment j’ai le vent en poupe dans les médias ! Je n’ai pas d’argent mais si vous me faites des photos gratuitement vous pourrez les mettre sur votre site. Ça vous fera de la pub, c’est gagnant-gagnant… ». Gagnant-gagnant !? Dans un monde idéal, c’est vrai que la simple joie de produire une image pourrait suffire à mon épanouissement, sauf que voilà… faut bien manger ! Quand cette actrice m’a proposé de travailler pour la beauté de l’Art, tout de suite je me suis dis « comment je fais ? ». Parce que passées les considérations artistiques, consommer, dépenser, avoir du fric, c’est ça l’enjeu ! J’étais un entrepreneur, un travailleur, un indépendant. Autonome et insoumis, j’étais surtout fauché. I was a poor lonesome worker. Indépendant sur le papier mais dépendant du bon vouloir de mes clients. Sacrifier quelques heures pour se faire de la pub, créer un book, une vitrine, qui attireront bientôt les stars d’Hollywood à la porte du studio, c’était tentant. Oui mais voilà : le studio c’était la cuisine de chez mes parents. Pour préparer le café c’était pratique mais je doute que les célébrités aient préféré ma banlieue rouge aux locaux parisiens de chez Harcourt. L’argument pub s’étiolait.

Extrait du blog de Zelba : “un dessin gratuit ?

Pourquoi cette contrainte de travailler contre de l’argent ? Et d’ailleurs, comment se mesure la valeur du travail photographique ? Est-ce la qualité de l’œuvre qui dit intrinsèquement si elle vaut quelque chose ou si elle ne vaut rien ? Si c’est le cas, il vaut mieux être bon… Ou est-ce la réputation du photographe ? Du modèle ? Pendant les deux ans de BTS à l’école Auguste Renoir, on essayait déjà de nous préparer : « travailler gratuitement, c’est tuer le métier. Le vrai prix du travail, c’est celui que tu lui donnes. Rien de plus, rien de moins ». Car le travail photographique est difficile à estimer : il met en œuvre un procédé mécanique pour créer une image de la réalité. Le photographe n’est pas comme un peintre dont le travail nécessite minutie, technique et précision. Une peinture demande du temps, et le temps c’est de l’argent. Non, là c’est un boitier avec un objectif, quelques réglages et un bouton. Clic clac kodak, c’est dans la boite. La prise de vue s’effectue en quelques dixièmes de seconde, la lumière passe à travers le diaphragme et le réel s’immortalise sur la surface sensible du capteur. Difficile dès lors de justifier l’implication du photographe ou de distinguer le professionnel de l’amateur. Tout le monde fait des photos. Mon cousin est très bien équipé, on échange souvent des conseils. Il fait de bonnes images et il ne demande pas d’argent. Je comprends ça. C’est sa passion. Il voit dans ce médium un moyen de s’exprimer. C’est un travail gratuit, un cadeau qu’il fait au monde, c’est une trace. Quand elle me demande de réaliser son portrait gratuitement, la comédienne me dit que mon cousin a raison : la photo, ça n’est pas du travail. C’est une passion. On ne marchandise pas une passion.

Pourtant c’est du boulot ! D’abord j’analyse sa demande : dans quel contexte ? Pour qui ? Pour quoi faire ? Puis j’écris un petit brief. J’en ai pour 1h. On prend rendez-vous, puis je prépare la prise de vue : sélection de visuels comme source d’inspiration, échange sur les attentes, choix du fond, du cadre, contrôle du matériel et achat de fournitures. Peut-être une journée de travail. Le jour J on fait des tas d’images : 200 ou 300, on s’écoute, on échoue, on s’adapte, on se quitte. 2h30. Sélection des 10 images marquantes. cadrage, retouche, chromie. 1h par image facile. Et puis je livre sur serveur sécurisé et je propose des tirages. Au bas mot, j’ai bossé 3 jours pour la nana et en échange elle m’autorise à mettre mes images sur mon site… Ça semble la moindre des choses. En 2019, trois journées de 10h c’est environ 300€ bruts au SMIC horaire. Trois jours pour me faire de la pub… une pub à 300€. Bien sûr elle ne pensait pas à mal ma comédienne en pleine croissance. Alors j’ai repensé à mon cousin qui aurait fait tout ça pour rien. Je me suis souvenu que mon book était vide. J’ai jeté un oeil à mon agenda : vide aussi. « Libre et indépendant » j’en avais rêvé, mais finalement j’ai raccroché mon téléphone. J’ai décidé que pour survivre j’allais devoir trouver un emploi.

Cet article a initialement été publié en janvier 2019 dans le numéro 21 de Noctambule


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