Du local à l’international – Rencontre avec l’association rennaise Tous Pour La Syrie

[Dossier du mensuel papier n°27 de novembre 2019]

13 octobre. L’offensive turque détone dans le nord-est syrien depuis quatre jours. Mais en ce dimanche, ce ne sont pas les bombardements d’Erdogan qui font écho dans nos tympans. Ce sont ceux d’Alep. Deux ans auparavant. Devant le film Pour Sama de Waad Al-Kateab, la bataille de cette ville syrienne nous brise. Paralyse. Le souffle coupé, les joues habillées du sel de nos larmes nous aimerions crier «baissez les armes !»

Même si le récit de la guerre en Syrie nous affecte tant, impossible de ressentir la douleur des Syrien·nes depuis 2011. Pour autant, devons-nous rester figé·es dans nos sièges de spectateur·ice ? Noctambule est parti à la rencontre de Tous Pour La Syrie. De l’accueil local à l’aide internationale que réclame le peuple syrien, portrait de cette association humanitaire.

« Lorsqu’on ne compte plus les vies perdues, cela ne veut pas dire que les vies ne comptent plus. »

Tous Pour La Syrie

Rappel – Situation en Syrie : Le 15 mars 2011, une partie du peuple syrien manifeste pacifiquement à l’encontre du gouvernement en place de Bashar El-Assad (ou régime de Damas). Une répression d’une grande violence s’en suit. Ce fut le début d’une douloureuse guerre, activée par des puissances régionales et internationales, dont la victime est le peuple syrien. Après 8 ans de guerre, elle perdure toujours, à l’instar de l’offensive turque lancée par Recep Tayyip Erdogan le 9 octobre 2019.

Préambule

Dimanche 13 octobre, Tous Pour La Syrie projette à l’Arvor le film Pour Sama, Oeil d’Or du meilleur documentaire au Festival de Cannes. Je m’y rends, le pas tremblant. À mille lieues, pourtant, d’imaginer ce qui m’attend. Les bombardements. Les blessé·es, les mort·es. Les effondrements. D’une ville, d’un peuple.

« Je veux permettre aux spectateur·rices d’aller à Alep, de vivre ce qu’on a vécu, de comprendre ce pour quoi nous avons risqué nos vies. » Voici les mots de Waad Al-Kateab, la réalisatrice du documentaire. Triste pari réussi.

Pour Sama n’est pas qu’une projection, c’est une immersion au cœur de la guerre en Syrie et de ses massacres. Si je suis arrivée à la salle de cinéma le pas tremblant, je suis repartie le cœur branlant. Les images que Waad Al-Kateab a filmé, quotidiennement depuis le printemps arabe jusqu’à l’explosion de la bataille d’Alep entre les révolutionnaires et le régime de Damas, sont poignantes. Déchirantes. Parce qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais bel et bien d’une réalité, la réalité syrienne.

L’idée est alors née d’écrire pour Noctambule sur la situation en Syrie. Comme une nécessité. Ainsi, dans cet article l’association rennaise Tous Pour La Syrie et quelques réfugié·es installé·es, aujourd’hui, dans la métropole livrent leurs histoires. Par l’ancrage local, coup de projecteur sur ce qui n’est pas un leurre mais le plus grand drame humanitaire du 21ème siècle selon le professeur en médecine d’urgence Raphaël Pitti (Va où l’humanité te porte) : la guerre en Syrie.

Portrait de l’association Tous Pour La Syrie

Dimanche 27 octobre, Yahia, Ali et Sophie nous ont livré leurs récits de Tous Pour La Syrie (TPLS).

Yahia est trésorier de l’association TPLS depuis sa création en octobre 2012. Souriant, ce syrien de 46 ans qui a quitté son pays, il y a 26 ans, porte les couleurs de la révolution syrienne.

L’engagement d’Ali, 32 ans, au sein de l’association était une évidence. Dévoué à son bénévolat depuis 4 ans, il souhaite notamment apporter son soutien aux enfants réfugié·es qui ont perdu leur enfance, leur liberté.

Enfin, Sophie. À 46 ans, chiffre qu’elle prononce avec pincement, elle fait partie de TPLS depuis 2015. Polyvalente dans l’association, cette femme sensible porte à fleur de peau une volonté. Celle d’alerter sur la guerre en Syrie.

La création de l’association, du voyage au projet humanitaire

Tout commence lors d’un voyage en Turquie. Avant l’été 2012, l’association parisienne Souria Houria (Syrie Liberté) lance un appel afin de trouver des personnes prêtes à venir aider, dans les camps de réfugié·es, les enfants syrien·nes. Cinq rennais·es, dont Yahia, voient l’annonce et décident de se retrouver pour organiser leur voyage. En juillet 2012, iels décollent.

En Turquie, iels atterrissent dans le camps de Kilis où des Syrien·nes ont trouvé refuge. Parmi les réfugié·es, Yahia et ses camarades rencontrent des personnes impliquées dans la révolution du printemps arabe. En effet, de l’autre côté de la frontière et en face de Kilis, se situe Azaz, première ville syrienne où les révolutionnaires ont chassé les forces du régime de Damas gouvernées par Bashar El-Assad.

À leur retour, Yahia et ses ami·es décident de créer une association d’aide humanitaire à la Syrie pour donner suite à leur engagement. Iels se fixent comme projet d’acheminer avant la fin de l’année 2012 une tonne de lait infantile en Syrie. Quand la somme suffisante à l’achat du lait est récoltée, en décembre, les fondateurs·rices de TPLS repartent. Cette fois-ci, iels arrivent à rejoindre Alep. Sous les bombardements. La bataille venait d’éclater dans la ville.

«Nous avons vécu les bombardements d’Alep. À ce moment là, nous pensions que les rebelles gagneraient face au régime de Damas. La population, depuis le printemps arabe de mars 2011, n’avait plus peur de se soulever contre la dictature. Avant cette période, même dans le cercle privé, personne n’osait s’exprimer sur la politique. Les murs avaient des oreilles.» nous dévoile Yahia.

Après ce premier projet, l’association continue son action d’aide humanitaire en Syrie. Depuis 2012 et tous les ans, TPLS achemine des vêtements, du matériel médical et scolaire dans ce pays.

Le dernier container humanitaire à partir de Rennes pour les camps de réfugié·es a pris la route le 8 novembre 2019.

L’évolution de l’association, de l’enlisement de la guerre en Syrie à l’accueil des réfugié.es ici

TPLS continue de sensibiliser, de faire de la médiation et de la médiatisation sur la guerre en Syrie. En parallèle, la guerre s’enlise. L’Iran ne cesse d’intervenir depuis 2011. La Russie commence en 2015. Puis, c’est au tour de la Turquie qui avait déjà la main mise sur les frontières. Selon Yahia, la révolution syrienne se noie sous les stratégies de puissances régionales et internationales qui prennent les Syrien·nes pour des jouets.

Alors, les membres de l’association réalisent que toute une génération va être sacrifiée dans ce pays. Dès lors, des actions de développement axées sur l’éducation voient le jour, comme la construction d’une école dans le camp d’Azraq en Jordanie. Néanmoins, toutes ces actions ne peuvent entrer dans les terres syriennes où la sécurité n’est plus qu’une vaste légende dans un pays anéanti.

En 2015, des réfugié·es syrien·nes arrivent sur le territoire français dans le cadre d’un programme de réinstallation mené par l’Etat. « La France avait un déficit de “quota” d’accueil des réfugié·es en 2015. En effet, les Syrien·nes qui ont commencé à rejoindre à la nage l’Europe sont allé·es en Suède ou en Allemagne. Alors, l’Etat français a fait venir, je crois, 3000 personnes sur ses terres. La ville de Rennes a accueilli une dizaine de familles. » se souvient Yahia.

Ainsi, TPLS accueille ces réfugié·es. L’association leur fournit une partie de la collecte à destination du Moyen-Orient afin de les aider à s’installer. De plus, les membres tentent de trouver des familles d’accueil pour les personnes seules et accompagnent les Syrien·nes dans leurs papiers ainsi que dans la rédaction de leur récit d’asile. Puis, des cours de français se mettent en place, aujourd’hui, animés par les bénévoles Annette et Nicole.

Sophie et Ali arrivent dans l’association en même temps que les réfugié·es arrivent à Rennes. Sophie n’oubliera jamais les regards perdus des premier·ères arrivant·es à Rennes. Elle se souvient notamment d’un Syrien de la banlieue de Damas, le visage maculé de tristesse. Lors de son périple vers la France, sa sœur était morte. Aujourd’hui, les Syrien·nes qui arrivent à Rennes se sentent moins seul·es selon Ali. Iels sont entouré·es même si, évidemment, le traumatisme reste présent. « Notre but n’est pas de les accompagner à vie mais de les aider à voler d’eux·elles-mêmes » médite Yahia.

Une lutte pour la dignité et la liberté

« Nous sommes toujours déterminé·es à ne pas rester spectateurs·rices devant la révolution de la dignité et face au drame que subissent les populations syriennes prises dans le jeu des puissances régionales et internationales. Il s’agissait de notre motivation initiale et cet élan est toujours présent. »

La drapeau de la révolution syrienne, de la liberté, brandit dans les rues de Rennes.

L’association Tous Pour La Syrie est fille du printemps arabe syrien. Ses couleurs sont celles du drapeau de la dignité. Quand les révolutionnaires demandent en 2011 plus de liberté, le régime reste sourd à leur appel. Puis, 6 mois plus tard, la répression tire sur les Syrien·nes révolutionnaires. Désespéré, le peuple porte alors les armes. Il ne veut plus du régime dictatorial de Bashar El-Assad. En Syrie, ce n’est pas un conflit, mais une guerre pour la révolution.

Sophie se remémore l’image d’un globe terrestre où la Syrie était détachée du monde, seule dans l’espace. « Finalement, les Syrien·nes sont coupé·es de tout, bloqué·es. Nous, petites associations, avons souvent du mal à aider celles et ceux qui sont coincé·es là bas. Pendant ce temps, la Syrie est entre les mains d’un gros psychopathe, Poutine, et de sa marionnette, El-Assad. C’est terrible.» Le peuple syrien est persécuté depuis 8 années, lui qui ne demandait que des libertés. Ses libertés.

Yahia, quant à lui, se questionne « Qu’est-ce que la communauté internationale et notamment l’Amérique a pu véritablement faire pour la population syrienne ? Même si Trump avait qualifié par le passé Bashar El-Assad d’âne, d’animal, il n’a rien fait pour aider la population à se départir de lui. Rien …» Selon lui et Ali, les puissances régionales et internationales ont préféré légitimer leurs actions en Syrie en se focalisant sur l’hydre daechienne. Elles n’ont pas soutenu les révolutionnaires qui luttent quant à eux·elles sur deux fronts en même temps: Bashar El-Assad et Daech. Yahia ajoute d’un ton ironiquement crispé « La communauté internationale n’a pas bougé quand le régime de Damas a utilisé des armes chimiques et des bombes à fragmentation contre les populations. Les Syrien·nes le disent eux·elles mêmes, “nous avons goûté à tout, il ne nous reste que le nucléaire.”»

Portrait d’une action rennaise de Tous Pour La Syrie

Amitié et solidarité au sein du groupe d’échange franco-arabe

Ainsi, quand Ali intègre l’association TPLS, des activités se développent pour essayer de répondre aux besoins des Syrien·nes et de toutes personnes réfugié·es arrivé·es à Rennes. Parfait arabophone puisqu’il grandit au Maroc, Ali commence à apporter son soutien, en tant que traducteur, aux réfugié·es. Puis, de nouvelles demandes émergent comme le soutien scolaire pour les enfants. Au début, Ali se charge seul de ce projet. « Aujourd’hui, une vingtaine de bénévoles se rendent chez les familles pour donner des coups de pouce aux enfants.»

Enfin, arrive la création du groupe d’échange linguistique. Tous les lundis soirs à la Maison Internationale de Rennes, Ali s’occupe de ce groupe avec, depuis peu, un nouveau bénévole Christophe. L’échange linguistique permet aux francophones d’enseigner le français aux arabophones et vice-versa. Mais avant tout, c’est un espace où les réfugié·es peuvent tisser des amitiés avec des locaux·ales de Rennes. Il s’agit d’un moment chaleureux, de partage et d’entraide. Les cours de français, les soutiens scolaires et le groupe d’échange franco-arabe ne sont pas exclusifs aux Syrien·nes. Ces activités s’ouvrent à toutes les personnes réfugié·es à Rennes.

Le groupe d’échange franco-arabe.

[Témoignages de personnes rencontrées au sein du groupe d’échange franco-arabe à retrouver sur le mensuel papier n°27 de novembre 2019]

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