S’exiler en Australie – Comment refuser de céder au diktat du régime iranien.

Je poursuis ma série de portraits d’hommes et de femmes ayant migré en Australie. Cette fois, j’ai fait la rencontre d’Elnaz S. Artiste, performeuse, marionnettiste, elle vit en Australie depuis dix ans. Elnaz est née à Téhéran l’année de la violente révolution iranienne, en 1979. Son père est turc, sa mère perse. Elle soupçonne aussi d’avoir du sang arménien. De son père, elle a hérité cet amour de la culture, de la musique, de l’art du conte. Elle grandit entre plusieurs langues, le turc et le farsi.

Les Lettres persanes d’Elnaz

A l’école, étant bonne élève, elle décroche une bourse. Elnaz aurait pu faire des études de médecine mais elle choisit l’art. A vingt ans, elle prend ses premiers cours de théâtre et intègre l’École des Beaux-Arts de Téhéran. Elle se spécialise dans la marionnette d’animaux et dans les décors.

Les marionnettes sont juste des sculptures. A partir du moment où tu les utilises, elles prennent vie comme par magie.

Après sa licence, Elnaz travaille comme traductrice de livres en anglais et comme illustratrice de recueil de poèmes persans. “Le persan est une langue sophistiquée” explique-t-elle. “L’anglais se résume à trouver le bon mot pour ce qu’on veut décrire et le mettre là où il doit être. Le persan est un langage infiniment poétique, englobant un symbolisme puissant. La poésie persane se lit et se comprend différemment en fonction du degré de connaissance du lecteur pour le symbolisme des mots. Nous n’avons pas de logique dans notre langage. Nous ne parlons pas du mot “amour” mais nous le décrivons en écrivant par exemple : “la lune est si belle quand je te vois””. Pour Elnaz, ll existe certaines similitudes entre la poésie persane et le wabi-sabi, ce concept esthétique japonais dérivé de principes bouddhistes qui met en lumière la beauté des choses non conventionnelles. 

Braver les interdits, le quotidien des iranien(ne)s

En Iran, tout est tabou depuis que le régime est au pouvoir. Téhéran est à la fois la ville la plus fun et la plus terrifiante qui soit. On y fait la fête comme nul par ailleurs dans le monde. “ Tout est interdit mais tout le monde fait quand même tout ce qu’il ne faut pas faire”, dit-elle tapant son poing sur la table. “ On interdit aux femmes d’avoir des relations sexuelles avant le mariage. Mais bien sûr toutes les femmes le font avant le mariage !”. En guise de châtiment, le régime inflige des humiliations publiques aux femmes qui désobéissent. Zhara Amir Ebrahim, actrice et réalisatrice iranienne, a dû fuir en France après la diffusion nationale d’une sextape la mettant en scène. Le régime veut briser les femmes.

le droit des femmes en Iran n’existe simplement pas.

Elnaz a un mentor, son professeur de philosophie. Elle a 25 ans, il en a 62 ans. Sa bibliothèque regorge de précieux ouvrages. Elle découvre le monde merveilleux de la littérature, avec la philosophie et surtout le théâtre. La jeune femme dévore alors les livres maudits par le régime dogmatique : Arthur Miller, Jean Genet, Samuel Beckett, William Shakespeare, Bertolt Brecht… Elle qui s’est toujours sentie limitée par une famille qui ne voulait pas faire de vague et surtout par le régime, se forge une solide culture.

J’ai du fuir l’Iran à cause d’ennuis avec le régime

Pour Elnaz, depuis la révolution, le droit des femmes en Iran n’existe simplement pas. La culture persane est une des plus anciennes et sophistiquées et les femmes persanes ont grandi avec cette idée. Pourtant depuis quarante ans, les dirigeants religieux veulent rabaisser plus bas que terre les femmes comme Elnaz, sa soeur, ses amies.

L’exil pour rester libre. 

Ecoeurée par l’injustice du régime dogmatique, elle s’investit dans la défense des droits des femmes et des enfants. Avec un groupe d’amies, elles rédigent et publient un livre collectant les nombreux témoignages où les droits des femmes sont bafoués. Par exemple, le divorce est autorisé mais les femmes perdent alors tous droits sur leurs enfants.

Ce livre circule entre les mains des amis, puis bientot dans les soirées branchées et underground de Téhéran. Victime de son succès, l’ouvrage parvient malheureusement entre les mains du régime. Sur les six ou sept jeunes femmes investies dans la publication du recueil, deux d’entre elles sont arrêtées et jetées en prison sans autre forme de procès. Elnaz quant à elle reçoit des menaces. Elle est terrifiée. Elle décide donc de quitter l’Iran, le plus vite possible.

En 2007, le premier ministre de l’époque, dans une volonté de redorer l’image de l’Iran, développe des relations avec l’Australie et autorise l’ouverture d’un Permis Vacances-Travail pour les jeunes iraniens. Elnaz saute sur l’occasion et  s’envole vers l’Australie, pays qui l’a toujours fascinée pour sa nature grandiose et ses kangourous. C’est sa seule porte de sortie du territoire, le seul visa qu’elle peut obtenir facilement. Aujourd’hui ce visa n’existe plus pour les iraniens.

Coup de théatre à Melbourne

Pendant la première année en Australie, elle travaille comme serveuse dans une pizzeria tenue par une riche famille de migrants italiens originaires de Naples. Elle se souvient d’avoir plus d’une fois subit les remarques et attitudes misogynes de ses patrons. Mais un jour, elle fait une rencontre qui bouleverse sa vie et donne un sens à sa présence en Australie.

En effet, ce jour là, un groupe de personnes marche dans les rues de Melbourne pour protester contre les événements en Iran. Munie de son appareil photo, elle ne veut pas rater ça et capture les portraits des manifestants. Elle commence à discuter avec une personne d’origine iranienne. L’homme lui demande ce qu’elle fait dans la vie. Elnaz répond en riant qu’en ce moment elle ne fait absolument rien mais qu’à Téhéran, elle était comédienne. Ils sympathisent et l’iranien lui présente Liz et Lloyd, respectivement directrice artistique et metteur en scène de La Mama Theatre.

Elle travaille pendant trois ou quatre ans dans la compagnie. Elle décide de monter sa propre pièce. Avec le soutien de La Mama Theatre, elle monte Le roi Lear de William Shakespearea. Elle adapte la pièce en s’inspirant de son héritage perse et en intégrant Naghali, personnage qui raconte les contes persans. Elle aime raconter des histoires, utilise l’art du flamenco qu’elle trouve fascinant, le saz, la guitare turque. La Mama Théâtre, ouvre ses portes aux artistes pour des temps de résidences. En Australie, les théâtres indépendants sont rares. Lisa, la directrice, parvient à avoir un budget pour des résidences de création d’artistes. C’est à dire des temps de travail pour que les artistes créent leur spectacles.


Naghali’s reconstruction by Elnaz Sheshgelani

Elnaz et son armée magique

Dans son studio aux murs bleu orient, elle me présente tous ces fidèles compagnons en papier mâché : il y a Roméo et Juliette, le cheval, l’oiseau, la petite fille aux ailes noires, Shéhérazade… Elle s’approprie ses marionnettes et ne fait plus qu’un seul être avec chacune d’elle. Dans un mouvement organique, les marionnettes prennent soudain vie. J’ai l’impression d’être sous l’emprise de la magie, je me laisse porter par ses personnages et leurs histoires, les contes persans. Devant moi c’est une armée qui se dresse, la fidèle armée de marionettes d’Elnaz.


The Birds’ Conference and Romeo & Juliet, In the Frame of Naghali (6 May 2017)

Tel un tourbillon, en mouvement continu, la femme aux yeux et longs cheveux ébènes ne tient pas en place. Elle implique tout son corps dans chacune de ses paroles. Quittant soudain le studio où nous sommes installées pour l’interview, elle réapparaît de la chambre à côté avec un livre sur le Wabi-sabi, puis elle disparaît encore par une autre porte et revient les bras chargés de ses marionnettes en papier mâché. J’ai l’impression d’être au théâtre.

Elle m’invite à la suivre dans son jardin. Une petite cabane en bois est décorée de longs drapés de tulle, de morceaux de bois usés, de bougies. Elle danse, un masque de cheval sur la tête. Soudain je ne vois plus Elnaz la femme, mais l’animal. C’est un mouvement simple et magique qu’elle répète, comme une transe. Elle aime les chants folkloriques en Iran, très inspirants pour elle. Elle me montre son dernier travail. Dans la vidéo elle apparaît dansant et vêtue d’une longue robe blanche.

Finalement, Elnaz me rappelle Isadora Duncan, cette pionnière absolue de la danse moderne, incarnant la liberté pour l’art mais aussi pour la condition féminine.

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