Rendre à l’Afrique ce qui appartient à l’Afrique

La réception le 23 novembre à l’Elysée de Felwine Sarr (philosophe et économiste sénégalais) et de Bénédicte Savoy (professeure d’histoire de l’art au Collège de France) a été fructueuse. Les auteur·e·s du rapport sur la restitution de biens culturels à l’Afrique commandé par Emmanuel Macron, l’ont convaincu. La France s’engage à rendre quelques unes des 90 000 œuvres africaines possédées par les collections publiques françaises.

Le Bénin, enclenchement d’un mouvement de restitutions massives.

Le Bénin va se voir restituer 26 objets jusqu’ici détenus par la France depuis novembre 1892. Ces 26 objets avaient été saisis sur ordre du colonel Alfred Amédée Dodds dans les ruines du palais du roi Béhanzin. Ils ont ensuite été donnés au musée d’Ethnographie du Trocadero puis conservés dans la collection permanente du Quai Branly.

Le 19 décembre, le ministre de la culture ivoirien, Maurice Bandaman, a donc réclamé 148 objets à la France pour 2019.

Le Sénégal, quant à lui, souhaite le retour de toutes ses œuvres. Son ministre de la culture, Abdou Latif Coulibaly, s’est déclaré prêt à accepter des prêts ou dépôts. Comme le Bénin en 2016, il ne s’agit pas de demander à la France de se repentir de son passé colonial mais de faire appel à la coopération pour récupérer ce patrimoine dont la plus grande partie se trouve en Europe. On estime que les musées nationaux africains excèderaient rarement les 3 000 pièces et que 85% à 90% du patrimoine africain se trouverait en dehors de ses terres.

Des longueurs procédurières

C’est donc un an après qu’Emmanuel Macron entreprend de concrétiser cette volonté évoquée dans son discours de Ouagadougou de novembre 2017.

Cependant, les pays d’origines des objets attendent et réclament pour certains depuis longtemps leurs objets expropriés.

Au Bénin, la première demande officielle de ce genre avait été faite par le Président Patrice Talon le 26 août 2016. Il avait alors essuyé un refus sous couvert d’argument juridique : l’inaliénabilité.

La loi du 4 janvier 2002, codifiée à l’article L451-5 du Code du patrimoine, affirme que « les biens constituant les collections des musées de France appartenant à une personne publique font partie de leur domaine public et sont, à ce titre, inaliénables. ». Pour restituer définitivement ces œuvres il faut donc modifier la loi. Il s’agirait là d’un véritable bouleversement : le principe d’inaliénabilité du patrimoine public date de l’édit de Moulins pris par le roi de France Charles IX en 1566.

En plus de l’obstacle juridique, l’entreprise de restitution est délicate et longue.

Le rapport Savoy-Sarr prévoit trois phases pour organiser les restitutions. D’abord, l’envoi des pièces majeures, ce qui devrait durer jusqu’au printemps 2019. Ensuite, l’inventaire complet de toutes les autres pièces qui sera digitalisé et partagé. Des commissions de dialogue seront également mises en place. Cette étape devrait prendre jusqu’à novembre 2022. La dernière phase est celle du transfert des objets. Sa fin n’est pas déterminée.

Pour se voir restituer leur patrimoine, les pays devront en faire la demande et conclure un accord bilatéral avec la France. Ainsi, les restitutions seront irrévocables.

La question de la capacité de conservation des pays africains, une fausse question.

Du côté des détracteurs de la restitution, on entend, entre autres, les critiques suivantes : les pays africains auraient d’autres soucis que celui de retrouver leur patrimoine culturel, il n’existerait pas de structures capables d’accueillir et de conserver ces objets, ou encore, les africains ne seraient pas intéressés par ce patrimoine.

À ceux-là, on peut rétorquer qu’il n’appartient nullement à des Occidentaux de déterminer les priorités des pays africains. Beaucoup d’objets sont des objets « vivants » et vont être replacés dans leur environnement et non dans des musées. C’est aussi en constituants des collections que l’on construit, améliore, agrandit des musées et attire des visiteurs. On a d’ailleurs vu certains prêts se montrer très attractifs. Celui de L’Homme-requin, la statue béninoise qui a retrouvé son pays natal quelques mois en 2007 a attiré 275 000 visiteurs pour un pays de 10 millions d’habitants.

Ces restitutions s’inscrivent à la fois dans une opportunité de dynamiser le tourisme en Afrique mais aussi des processus de restauration de dignité des pays africains.

Le cas belge

Le musée royal d’Afrique centrale de Tervuren a rouvert le 9 décembre après 5 ans de travaux. Il a accueilli en 1897 l’exposition coloniale et a donc comme l’a reconnu son directeur Guido Greyseels, servi d’instrument de propagande en faveur de la colonisation. Cette rénovation ouvre le débat de la restitution.

Guido Greyseels semble ne pas souhaiter la restitution définitive (avec toujours l’argument de la capacité de conservation) mais plutôt des expositions itinérantes ou prêts… L’artiste belge d’origine rwandaise Laura Nsengiyumva souligne pourtant qu’une bonne partie des 180 000 pièces n’est même pas exposée.

Restituer son patrimoine à l’Afrique risque donc d’être long, d’autant plus que ça n’est pas le seul territoire à pouvoir faire des réclamations.

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