De la Belgique à la Pologne – Un premier envol vers « les » féminismes

Deux petits jours à Bruxelles et à peine plus d’une semaine à Cracovie. Il suffit de si peu pour percevoir la diversité des pratiques féministes. À Schaerbeek, commune de Bruxelles, la maison des femmes aspire à faire du féminisme intérieur. À Paulińska, rue de Cracovie, la coopérative Ogniwo élance son engagement féministe vers l’extérieur. Récit de lieux et de rencontres féministes …

 

À Schaerbeek : place à l’ « empowerment », place aux cheffes

L’ « empowerment » est un terme issu du jargon féministe très en vogue en Belgique. Il désigne le « renforcement de soi », processus par lequel une personne apprend à se construire par et pour elle-même. Cela passe par le dépassement des étiquettes et des stéréotypes dans lesquels la société nous enferme. L’ « empowerment » répond à la nécessité de s’intégrer dans la société en tant que « ce que je suis » avec confiance en soi et ambition. Une demande notamment de la part de femmes reculées et isolées dans la sphère privée. La maison des femmes de Schaerbeek opte pour ce credo : l’émancipation des femmes par l’estime de soi et par l’insertion dans la sphère publique. C’est ce que nous pouvons appeler du  féminisme intérieur selon les termes de Julie Wauters (principale coordinatrice).

La maison de femmes de Schaerbeek, commune de Bruxelles. https://www.facebook.com/MaisonFemmesHuisVrouw/

Ici, le message féministe est doux. Il ne s’adresse pas à des femmes qui prennent part aux mouvements de protestation. Ce dernier n’a pas non plus pour vocation de heurter le pouvoir public belge mais bel et bien de toucher les femmes résidant à Schaerbeek. Il passe par l’envie de faire de ces femmes les décisionnaires des projets proposés dans ce lieu tout en travaillant sur les stéréotypes de genre.

Un des ateliers qui exprime le mieux toute la volonté de la maison des femmes pourrait être « Place aux Cheffes ». Proposé à l’heure du déjeuner, il consiste à regrouper des femmes afin de cuisiner ensemble pour une table d’hôtes. Au delà du plaisir culinaire qu’il procure, c’est un atelier de décisions et de création de liens sociaux. Les femmes y développent des ambitions qu’elles n’auraient peut-être pas cultivées dans leur sphère privée. Cela constitue une partie du « renforcement de soi » passant par le développement de pouvoir, de possibles et de capacités.

« Quelle qu’elle soit, s’il y a discrimination, il y a problème » Julie Wauters

Cette maxime simple témoigne de l’attachement de la maison des femmes à l’approche féministe intersectionnelle, dans un lieu où l’interculturalité est forte. L’intersectionnalité est un fait. Cela correspond au croisement des discriminations que subit une seule et même personne en société. Pour illustrer, toutes les personnes se regroupant à la maison des femmes de Schaerbeek sont discriminées au dehors. D’une part parce qu’elles sont femmes. Mais, à cela s’ajoute d’autres discriminations comme leur lieu de naissance, leur santé mentale, physique etc. Ce pourquoi, à la maison des femmes de Schaerbeek, le féminisme est intérieur. Son équipe accompagne les femmes à connaître leur valeur propre pour s’émanciper.

Slogan du Poisson sans Bicyclette, café féministe partenaire de la maison des femmes de Schaerbeek. L’association regroupe des personnes plus engagées politiquement avec un message destiné au pouvoir public. Le Poisson sans Bicyclette investit la maison des femmes le soir en semaine et fait, en complément, œuvre de féminisme extérieur.

Non dénouée d’engagement, cette pratique féministe « soft » souhaite partir de l’individuel pour véhiculer un message plus large sur les luttes pour les droits des femmes. Et, ce n’est décidément pas la seule. Peu importe la façon de s’engager, le message reste inchangé …

 

Ulica Paulińska : voulez-vous un café serré, politiquement engagé ?

Dans le quartier Kazimierz de Cracovie, rue Paulińska, se trouve une coopérative de gauche : Spółdzielnia Ogniwo. En français, spół signifie ensemble et dzielnia, partager ce qui se traduit par le terme de coopérative. Le mot Ogniwo  désigne un maillon. Tout comme la maison des femmes de Schaerbeek, ce centre social revêt un engagement dans les luttes pour l’émancipation des femmes. Mais, pour sa part, un peu plus corsé et ce politiquement parlant. Un féminisme fougueusement tourné vers l’extérieur, vers l’échiquier politique.

Quartier Kazimierz – Musée ethnographique

L’idée de la création de cette coopérative émerge de 10 camarades activistes et accueille son premier événement en 2015. À ce jour, 25 personnes y sont actives dont Weronika, co-fondatrice. Ouvert en soirée, tout le monde peut venir y lire un bouquin féministe entre autres, boire un café ou une bière et discuter. Dans ce lieu, la convergence des luttes socialistes a sa place, surtout entre féministes et LGBT. Les personnes s’y rendant sont – le plus souvent, si ce n’est tout le temps – des informées et des alliées à ces dernières. Pour Weronika, Ogniwo est comme un « siège ». Un espace pour regagner des forces et se réfugier quand nous sommes perdu·e·s. En même temps, c’est un endroit qui se doit de résonner vers l’extérieur.

« Certaines des personnes voyant le drapeau LGBT ne reviendront pas deux fois ici » Weronika Śmigielska

Le message est clair et l’opposition politique assumée dans une Pologne pas si conservatrice finalement. Ogniwo se veut être un lieu d’organisation, de partage et de discussions engagées. Une sorte d’atelier, plus socialiste qu’anarchiste, mais néanmoins – n’en déplaise à la France – d’une vraie gauche.

Intérieur de la coopérative Ogniwo.

Par ailleurs, le parti de gauche Razem (« Ensemble ») et Queerowy Maj (« Queer Mai »), le collectif Queer [1] de Cracovie, font aussi partis du centre ; ce qui ne trahit pas son engagement politique et féministe. Des événements venus d’associations militantes extérieures se produisent également dans les locaux d’Ogniwo. Ainsi, en plus d’être un espace de convergence des luttes, c’est le lieu de réunion des activistes de Cracovie.

Spółdzielnia Ogniwo, un lieu de rencontre et de partage du « Praw Kobiet »

Les témoignages des personnes présentes dans la coopérative constituent une partie de l’histoire des luttes féministes polonaises . À la coopérative, vous rencontrerez donc Weronika, jeune femme activiste polonaise. Elle s’est confiée et a offert un premier récit de vie au projet solidaire et citoyen « Praw Kobiet » (« Droits des femmes »). En attendant qu’un prochain article retraçant son portrait soit publié sur Noctambule, elle nous raconte la loi contre l’IVG en Pologne. Aujourd’hui, un peu plus effacée du débat parlementaire.

 

« L’année 2016 a marqué un changement dans les luttes pour les droits des femmes en Pologne. Nous avons eu à travers tout le pays des manifestations massives et notamment ici, à Cracovie. Le gouvernement annonçait vouloir l’interdiction totale de l’avortement. Actuellement, l’IVG repose sur un compromis passé entre l’Église et l’État. Ainsi, seuls trois cas d’avortement [2] sont possibles. Mais, en 2016, quand il y a eu la menace que l’IVG soit totalement interdite, même les femmes qui acceptaient le compromis auparavant se sont réveillées.

 

Nous nous sommes d’abord occupées de faire en sorte que la loi ne passe pas, c’était la priorité. Mais une autre question a explosé en même temps, et c’était inévitable.

 

Celle d’un accès plus ouvert à l’IVG. Heureusement, il y avait des organisations et des femmes qui étaient là pour nous dire que c’était peut-être le moment de nous questionner sur le compromis. Un compromis qui n’est pas entre les hommes et les femmes, où l’État et les familles mais, bel et bien, entre l’État et l’Église. Nous en sommes effacées.

Nous nous sommes aussi demandé « pourquoi nos grands-mères ne parlent-elles pas ? ». Sous le régime communiste, si elles ne voulaient pas avoir d’enfants, elles avaient accès à l’IVG comme possibilité complète. Ce qui est un paradoxe pour notre époque et notre pays.

Puis, il y a aussi eu un recul dans le langage. En polonais maintenant, dans les médias ou même dans les débats publics, certaines personnes ont commencé à dire « commettre l’avortement ». Au niveau sémantique, cela est lié à « commettre un meurtre ». En tant que femmes polonaises qui souhaitent avoir le choix, nous nous investissons dans le mal. Voilà ce qu’ils nous disent aujourd’hui. »

Weronika Śmigielska

Définitivement, entre l’Église et l’État, les voix des féministes polonaises s’élèvent.

[1] « Le féminisme Queer est un ensemble de discours et de pratiques associés pour transgresser l’hétéronormativité. » Définition tirée de l’ouvrage: « Éducation populaire et féminisme. Récits d’un combat (trop) ordinaire. Analyses et stratégies pour l’égalité. », ouvrage collectif écrit par II femmes de l’association « La Grenaille », réseau d’éducation populaire. [2] Depuis 1993, l’avortement en Pologne n’est plus autorisé que dans 3 cas: en cas de viol, de malformation irréversible du fœtus, de risques graves pour la vie ou la santé de la mère.

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