Nous Toutes à Rennes – « On est le cri de celles qui n’ont plus de voix »

Le 23 novembre, à Rennes, entre 3500 et 4000 personnes se sont rassemblées sous les couleurs de Nous Toutes. Une marée violette a envahi les rues de la capitale bretonne pour scander sa colère et sa peine contre les violences faites aux femmes. Sur les pas de Shannon, Solenn et Typhaine qui continuent de crier, Salomé, Gülçin et Shaïna qui n’ont plus de voix.

Shannon est Salomé

13h30. Depuis une demie heure, je trépigne d’impatience. Puis, d’angoisse. Depuis la Pologne et ma chronique sur les féminismes de ce pays, je n’ai plus couvert de manifestation. La tension monte, entre peur et ardeur. Un petit groupe de femmes commencent à se former non loin de moi, à République. Je prends mes ovaires à deux mains et m’élance vers elles. Après quelques petits pas sur place, à piétiner sans savoir vers quelles personnes du collectif #NousToutes35 me tourner, je tombe nez à nez avec une connaissance du lycée. Étonnée de ma présence, Shannon fait rouler ses yeux de biches fardés de paillettes violettes. Elle m’explique qu’elle est dans le collectif depuis un peu plus d’un mois. Elle est à l’initiative, avec les membres de Nous Toutes, du cortège des féminicides, en hommage aux 137 victimes mortes sous les coups  de leur conjoint ou ex-conjoint. Parée d’un tee-shirt blanc aux inscriptions violettes, Shannon honore Salomé, 21 ans, battue à mort et cachée sous un tas d’ordure par son compagnon. 100ème féminicide en 2019.

Shannon m’énumère les cortèges de la marche. En tête, les femmes exilées avec ou sans papier, les plus invisibilisées dans notre société. En second, le « cortège féminicides » avec les familles et proches des victimes tuées en 2019. Filent ensuite les cortèges des femmes kurdes, des femmes Gilets Jaunes, des organisations syndicales et enfin politiques. La marche sera également parsemée de prise de parole sur des sujets comme les femmes et la police (et l’illusion de la prise au sérieux des dépôts de plaintes pour violences) ou encore pour redonner la voix aux femmes détenues avec l’association Brin de Soleil

Solenn est Gülçin

13h50. Je rencontre Solenn, le visage dessiné de belles boucles d’oreilles à strass violettes. La musique Garçon de Koxie résonne dans nos tympans. Elle sourit. À moi, et à toutes les personnes autour d’elle, heureuse de voir la foule réunie pour la marche prendre de l’ampleur et des couleurs. Depuis 9 ans, Solenn milite sur les questions féministes dans diverses organisations. Mais, en ce jour, c’est la première fois qu’elle fait partie d’un collectif aussi bien ficelé. Elle s’empresse de souligner que dans l’organisation de la marche, qui a débuté en septembre, il y a beaucoup de nouvelles militantes. Nombreuses sont celles qui n’avaient jamais milité avant #NousToutes35, qu’elles aient 15 ans ou 40 ans. Une fierté pour elle, qui se rappelle ses premiers engagements politiques à Paris. Le collectif rennais de Nous Toutes a réellement souhaité s’ouvrir à de nouvelles personnes, d’autres associations. C’est ainsi que ses actions se sont développées comme les collages contre les féminicides (aka le groupe Loisir&Création). 

Solenn honore Gülçin, 34 ans, poignardée par son ex-compagnon. 15ème féminicide en 2019. Solenn avait rencontré, personnellement, une amie de Gülçin et voulait s’assurer que son prénom apparaissent sur un tee-shirt, puis, qu’elle le porterait.

La vieille au soir, j’avais entendu à la télévision que l’AFP recensait 116 féminicides et non 137 (138 depuis ce dimanche). Selon Solenn, cela est dû à des soucis de comptages, notamment pour les femmes trans et les travailleuses du sexe. « Pour nous, on devrait compter tous les féminicides et non pas juste ceux par compagnon ou ex, même si il s’agit de la majorité. Ne pas prendre en considération les féminicides à l’égard des femmes trans et des travailleuses du sexe oriente fortement l’analyse que l’on fait du patriarcat. Pour nous, le patriarcat opprime et tue aussi ces femmes. Nous devons être leurs porte-paroles. » Solenn ajoute que de nombreux comptages officiels ne considèrent pas comme des féminicides les meurtres de femmes au-delà d’un certain âge. 75 ans. On vous tue, puis, on vous exclue. 

Typhaine est Shaïna

14h40. Après des prises de parole qui transpiraient l’empowerment – à coup de « Nous sommes là pour protester, chanter, crier ! »  et de tonnerre d’applaudissement – la marche se met en route. Le drapeau  « Luttons pour les vivantes. Honorons les mortes  »  danse dans le ciel accompagné d’une fumée violette. « Une de blessée, toutes concernées. » En choeur, les voix s’unissent et retentissent dans les rues de Rennes. La marche s’étend, de plus en plus loin, et s’entend, de plus en plus fort. « Et la rue elle est à qui ?? À nous !! » rugit Solenn dans le micro. Des peintures de mains ensanglantées bravent le froid, « elle le quitte, il la tue » mais comme d’habitude « police partout, justice nulle part ». La fièvre militante submerge Rennes avec cette volonté de remettre le monde à l’endroit. « Tu me violes, je te tue. Que la peur change de camp. »

 Avant de rejoindre la place Charles de Gaulle pour un second tour de prises de parole, une femme attire mon attention. Un petit bout d’homme entoure de ses jambes son cou en guise d’écharpe. Bien que l’association La Bulle garde les enfants de mamans qui ont souhaité être présentes à la marche, Typhaine n’a pas renoncé à déployer son enfant sur ses épaules. Sa pancarte à elle, celle d’une mère à la voix rauque de colère. Typhaine honore Shaïna, 15 ans, poignardée et brûlée par son petit ami. 125ème féminicide en 2019. Elle était enceinte, l’aurait avoué à son copain qui l’aurait tué puis, aurait essayé de dissimuler son crime en la brûlant. Retrouvée, à l’abandon, dans un cabanon de jardin. « C’est hyper sordide. Pourquoi je l’ai choisi ? Tout simplement parce que j’ai un fils qui a 20 ans et ça aurait pu … enfin voilà. C’est tellement tragique. » Ses mots s’accompagnent du chant des manifestant·es « Nous sommes fortes, nous sommes fières, et féministes et radicales et en colère. »

Esplanade Charles de Gaulle, la foule ne s’essouffle pas. Une des membre de Nous Toutes nous remercie d’être aussi nombreux·ses, 3500 personnes là où la préfecture n’en attendait que 1000. Solenn me fera part, plus tard, que pour d’anciennes militantes rennaises, cette marche est historique. Les manifestant·es continueront ensuite leur marche de protestation, pour boucler la boucle, jusqu’à République. Là, elles danseront avec une énergie débordante jusqu’à 18h au rythme de Who Run the World ? Girls ! 

Mais les femmes dirigent-elles vraiment monde ? Si tel était le cas, le grenelle n’aurait pas pris la tournure si décevante qu’il a revêtit lundi 25 novembre. Alors que samedi après-midi, à la simple évocation du grenelle sur les violences à l’égard des femmes les femmes huaient avec véhémence, qu’est-ce que vous ne comprenez pas Monsieur Edouard Philippe ? 

Nous voulons one milliard, baby. Ne plus perdre nos vies. 


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *