Le deuil, une maladie ?

La publication de la cinquième version du manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux en 2013 continue de faire parler.

Les modifications qu’elle a apportée sur la question du deuil posent question. Revenons sur ce scandale qui touche fondamentalement à la pratique de la psychologie et nous, en tant que patients potentiels. Va-t-on bientôt nous considérer comme tous fous ?

C’est quoi le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) ?

Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est un manuel de classification des maladies mentales. Il regroupe l’ensemble des pathologies considérées aujourd’hui. Sa première version date de 1952 et contenait moins de 100 unités d’évaluation.

Inspiré à ses débuts par la psychanalyse freudienne, il a longtemps évolué jusqu’à contenir plus de 200 pathologies différentes. Il est considéré comme étant un outil indispensable à la pratique psychologique. Il est utilisé quotidiennement par les professionnels de la santé mentale de nos jours. Son contenu en dit donc long sur les diagnostics et traitements posés.

Qu’est-ce qui a fait controverse ?

De manière générale, c’est sa nouvelle version qui fait parler d’elle. Nombreux sont ceux qui se sont exprimés à son sujet, considérant qu’elle est une « fabrique de fous ». Ce sont notamment les propos de Patrick Landman :

« Le lendemain de la parution de ce nouvel ouvrage, des millions d’individus se réveillent avec une maladie qu’ils n’avaient pas la veille ».

Patrick Landman dans une interview de France Inter du 24 juillet 2016 :

Monsieur Landman parle alors de pathologisation des petits excès qui font partie de la condition humaine. Une dérive considérable pour lui et qui ne servirait qu’à pousser les marchés pharmaceutiques. Donner plus de médicaments, voilà ce à quoi sert ce DSM pour lui.

Beaucoup d’éléments de cette nouvelle version du manuel ont alors été cités dans ce scandale. Notamment, la suppression d’un critère d’exclusion : celui du deuil pour le trouble dépressif.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Avec le DSM-IV, pour poser le diagnostic de deuil il ne fallait pas que les symptômes soient consécutifs à la mort d’un être cher. Il fallait attendre deux mois après la perte pour pouvoir considérer le patient comme dépressif. On considérait jusqu’alors que c’était une réaction normale à cet évènement tragique.

E. Les symptômes ne sont pas mieux expliqués par un Deuil, c.à.d après la mort d’un être cher, les symptômes persistent pendant plus de deux mois ou s’accompagnent d’une altération marquée du fonctionnement, de préoccupations morbides de dévalorisation, d’idées suicidaires, de symptômes psychotiques ou d’un ralentissement psychomoteur.

DSM-IV-TR

Retirer ce critère, cela signifie qu’au bout de deux semaines de symptômes une personne peut être diagnostiquée comme dépressive, deuil ou pas. Voilà qui fait grand bruit dans le monde de la psychiatrie.

Ainsi, Patrick Landman dans son livre « Tristesse Business : le scandale du DSM-5 » dit plus précisément l’annulation du critère de durée qui change tout. En effet, il ne remet pas en question le risque de passer d’un deuil normal à un deuil pathologique. Seulement, avant, cela demandait de répondre à un certain nombre de critères et notamment de temps. En retirant ce critère de temps, on peut donner des médicaments à n’importe quelle personne parce qu’elle « risque » de tomber en dépression. Une dérive pour Monsieur Landman.

Pourquoi ce changement ?

L’American psychological association (rédactrice du DSM) s’est exprimée au sujet de ces changements qui font polémique. Il serait difficile de retranscrire tout ce qui a pu être dit sur le sujet mais voici quelques éléments en faveur de cette modification.

Dans un premier temps, ce qui a poussé à faire ce changement est le constat qu’un deuil ne dure généralement pas seulement deux mois mais entre un et deux ans. Considérer qu’au bout de deux mois un deuil est terminé n’a donc aucun sens.

Par ailleurs, dans un article de Beroud & al (2014), les auteurs citent les propos de Keneth et Kendler qui considèrent que le deuil peut être un stresseur comme un autre déclenchant une dépression. Le considérer de façon isolé serait donc une erreur.

Un dernier élément intéressant

A côté de tous ces éléments, une chose reste à citer à propos des modifications du DSM-5 au sujet du deuil. En plus de la suppression du critère d’exclusion, le DSM-5 a ajouté une nouvelle entité psychologique encore en travaux.

En fait le DSM-5 a créé une maladie mentale spécifique qu’il appelle « trouble du deuil complexe persistant » (TDCP). L’idée est que vivre un deuil est normal, seulement parfois il peut devenir trop long, trop intense etc. Ce genre de complications amène alors une vraie souffrance qui va au-delà du travail de deuil. Cela amène à de vrais dysfonctionnements qui peuvent perturber la vie normale du patient.

Dans les anciennes versions du DSM cette question du « deuil qui tourne mal » n’était considéré qu’en lien avec d’autres pathologies. Nous pouvions développer une dépression, un trouble anxieux etc. « à cause » du deuil. Seulement pour beaucoup cela n’était pas suffisant pour considérer la vraie problématique du deuil. C’est pour cela que cette nouvelle entité psychologique a été discutée. Malgré tout, ce trouble n’est pas encore vraiment inclus dans le DSM et n’est présent qu’en annexe. Cela afin de pousser de nouvelles recherches à fleurir.

Alors, que penser ?

Le deuil tel qu’il est considéré dans le DSM-5 permet-il de mieux cerner la problématique des patients ou ne sert-il qu’à gaver nos citoyens d’anti-dépresseurs ? Il n’y a pas d’avis tranché à donner à cet article mais ces éléments vous auront peut être permis de vous faire votre propre avis sur la question. Sommes-nous bientôt tous fous ?

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