L’arbitrage vidéo dans le foot, où quand les images ne détiennent pas la vérité.

Après validation progressive de son usage dans les grandes compétitions de football (Coupe du Monde, Ligue des champions, …)  l’utilisation des outils de la vidéo fait toujours autant débat.

Nous sommes à la 37ème minute du match Allemagne-Angleterre de 2010. L’Allemagne mène 2 buts à 1 pour ce huitième de finale de la Coupe du Monde de football. Franck Lampard, milieu de terrain anglais, enclenche une frappe imparable qui percute la barre pour franchir la ligne de but de plus de 50 centimètres. L’arbitre de la rencontre et ses assistants ne bronchent pas et indiquent de poursuivre le jeu. L’Allemagne remporte finalement le match 4 buts à 1 et l’histoire du football est à jamais changée. Devant des milliards de spectateurs, la limite de la vision humaine contraint progressivement les institutions à envisager la possibilité d’apporter à l’arbitrage un soutien technologique. La goal-line technology et l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR), vont venir accompagner les arbitres dans leur processus de décisions.

Dans le foot, il est rarement des bilans de fin de rencontre fait par des supporters qui n’évoquent pas tel ou tel choix litigieux de l’arbitre. Dans les divisions amateures, l’arbitre est souvent confronté à cette évaluation constante et parfois virulente sur et en dehors du terrain. L’arbitre est un acteur du jeu isolé, soumis à une forte tension à chaque décision.

L’utilisation des outils de la vidéo a toujours été un possible espoir à la compensation de cette faiblesse. L’idée est de soutenir les choix de l’arbitre par l’impact de la vérité de l’image, pour rendre le sport plus juste et surtout sécuriser et crédibiliser un homme laissé seul face à la foule et aux joueurs. Le bilan actuel est pourtant plus que mitigé.

Seul contre tous

La vidéo est incontestable quand son usage a vocation à révéler des erreurs de jugement manifestes. Le franchissement d’une ligne de but ou de touche par une balle y est une réponse claire. Une erreur de joueur dans l’attribution d’un carton aussi. Pour le reste, la vidéo est un soutien aux arbitres qui restent néanmoins confrontés aux limites des règles du jeu.

Les fautes de mains, l’intentionnalité dans les contacts rugueux à l’épaule, le football s’est construit sur un ensemble de règles dont l’application est systématiquement soumise à l’interprétation du corps arbitral pour trancher. L’appui de l’image aura eu pour première conséquence de mettre en lumière cet ensemble de flou dans les règles du foot. À chaque match, l’arbitre se retrouve désormais confronté à ces règles en suspens et, doit prendre une décision qui sera toujours à ce titre, contestable. L’usage de la vidéo favorise par ailleurs une théâtralisation du processus de décision qui fragilise un peu plus l’homme en noir.

Pour faire usage de la vidéo, l’arbitre central doit suivre un protocole en consultant ses assistants vidéos à la suite d’une action litigieuse. Ils peuvent d’eux même l’interpeller pour signaler une potentielle erreur. Il doit ensuite attendre un arrêt de jeu pour prendre le temps d’étudier les images.


Nestor Pitana, arbitre de la finale de la coupe du monde 2018, France-Croatie, consulte la vidéo après un contact du ballon avec le bras d’Ivan Perisic, attaquant croate.

En attendant que l’arbitre signal par une main sur son oreille une consultation des images, les joueurs réclament et font pression pour signaler l’hypothétique erreur. Ensuite, l’arbitre est amené à visionner les images sur un petit écran placé en bord terrain, pendant que l’action défile devant les yeux de tous.

La première conséquence de ce protocole est d’isoler un peu plus l’arbitre face à la foule et d’enlever autour de ses décisions toutes les potentielles excuses acceptables et humaines : visibilité restreinte, erreur de jugement dû à la fatigue et à la vitesse du jeu. Les décisions deviennent réfléchies et relèvent d’une interprétation consciente.

L’homme au sifflet est vulnérabilisé et doit, à chaque choix litigieux se mesurer pendant de longues secondes au poids d’un public et des joueurs, les yeux rivés sur la même image sélectionnée d’un contact. Le scénario d’un match et la continuité d’une action n’ont plus d’incidence sur la décision finale qui se prend sur une phase de jeu extraite de l’ensemble de la rencontre.

Phase arrêtée

Souvent vu en retard vis à vis d’autres sports pour son non-usage des nouvelles technologies dans l’arbitrage et la gestion du jeu, le foot est souvent cité face aux exemples du rugby et du tennis ayant mis en place un usage maîtrisé de l’assistance vidéo à l’arbitrage.

Ces comparaisons se heurtent à une incompatibilité lié à la nature-même des sports. Contrairement au rugby et au tennis, le football n’est pas un sport de phases arrêtés. Au rugby, l’avancée d’une action se fait par une conquête du terrain découpée en étapes successives, ruck, touches, mélées, … Au foot, une balle peut, théoriquement, ne pas être arrêtée pendant l’entièreté d’une rencontre.

Si l’arrêt de jeu suivant un litige est un but, la vidéo peut, non seulement annuler le but mais même donner un pénalty décisif à l’équipe adverse et inverser totalement le rapport de force d’un match. Le jeu se poursuit et, dans chaque tête, ce potentiel joker reste présent. Au delà de ces temps de jeu potentiellement annulables, la fatigue sur les organismes entrainée par les courses et les gestes offensifs et défensifs effectués dans ces moments de sursis, incite à déconstruire le jeu et faire du foot un sport de phases : les phases de jeu continues, les actions suivant un litige et dans l’attente d’une décision, et les phases suivant la décision. Et même si, un temps additionnel est ajouté en fin de rencontre équivalent aux arrêts de jeu relatifs au temps de ces décisions, ces phases réduisent considérablement le temps de jeu effectif.

Un foot en mutation négative

Comme avec toute évolution, le jeu change, se mute. Les joueurs réclament désormais l’usage de la vidéo. Les règles deviennent à réponses binaires, et moins soumise à interprétation, un contact du ballon à la main est une faute qui ne bénéficie plus des zones de tolérances, liées à l’intentionnalité et à l’extension des surface de contact. La règle du hors-jeu devient rigide et peut se jouer à un millimètre. Les arbitres analysent le détail et, de plus en plus, le bénéfice du doute est accordé à la défenses et aux arrêts de jeu. La nature du sport s’en trouve totalement changée. Le foot perd progressivement sa fluidité.

Des démons à vaincre

Le foot se modernise et se virtualise de plus en plus. L’analyse par la statistique et la palette 3D sont rejoints par l’arbitrage vidéo. Les caméras se déploient dans les stades pour offrir un multiplicité d’angles et le sport perd de sa pureté et de sa simplicité.

Il faut finir par accepter que le sport est dans sa nature injuste et qu’il est, beaucoup plus saint que ces injustices résultent de la fatigue et la pression psychologique, plutôt qu’à la construction d’un arbitrage virtuellement déséquilibré. L’influence des erreurs d’arbitrage dans l’évolution des scénarios de match est souvent dû à la déconcentration des joueurs occupés à s’en plaindre. Si les erreurs de jugement sont des obstacles, le mieux est encore de rattraper le temps qu’ils nous font perdre, en courant plus vite…

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