Féministe en Pologne – Dominika, la douceur désinvolte

Dominika, discrète et intrigante, est la première militante anarchiste revendiquée que je rencontrai en Pologne… Peut-être car, même pour elle, on ne vit heureux·se que caché·e.

« Un jour, Emma Goldman a dit, “Si voter change quelque chose, ils l’auraient rendu illégal”. Je suis d’accord avec elle, les changements en politique ne sont pas les bienvenus. Le système est déjà défini, et nous définit nous aussi. Je ne crois ni aux élections ni au système politique, qui sont malhonnêtes, mais je crois en l’humain. Peut-être que je me trompe, mais c’est ainsi que je vois les choses. »

Curieuse Dominika

Dès notre première rencontre, Dominika attise ma curiosité. Nous sommes le 18 janvier à une réunion Manifa de Cracovie, comité de manifestations pour les droits des femmes. Le froid picote mes oreilles et le ciel noir m’accompagne dans la rue Kremerowska. Je sonne au numéro 6. Dominika, 24 ans, m’accueille. Clope au bec, m’annonçant son anarchisme comme si c’était son nom de famille, c’est ainsi qu’elle se présente à moi. Sans détour. « Moi, je suis anarchiste. »

Chez Dominika, les chaussettes sont toujours dépareillées, les cheveux sont des dreadlocks et les yeux malicieux se marient à un sourire pétillant. Cette personnalité colorée est aussi façonnée par des mots qui se dédoublent, comme le « oui, oui» , et une parole empressée de croquer la vie. Enfin, cette fraîcheur désinvolte que dégage la jeune Dominika s’accompagne d’une touche de douceur.

Dominika ou l’Art de vivre

Venue d’une petite ville de Silésie, Chorzów, Dominika s’installe il y a cinq ans à Cracovie pour ses études. À l’Université Jagellone, elle obtient sa licence en Théâtrologie. Des études sur l’ethnologie, la critique et l’art du théâtre. Mais un beau matin, Dominika réalise que le théâtre est un domaine dans l’art « vraiment, vraiment » exclusif.

Une légère déception pour la jeune femme, persuadée que nous pouvons changer le monde à coup de pièces de théâtre. Alors, elle décide de mettre un terme à ces études. Néanmoins, sur son temps libre, Dominika s’adonne à du théâtre “social et alternatif” . « Je pense que oui. Oui, il est possible de faire du théâtre un art populaire, accessible aux personnes qui n’ont pas le privilège de profiter de cette culture en tant qu’institution. »

Dominika ou la fascination anarchiste

La brise anarchiste caresse la pensée de Dominika vers l’âge de 21 ans, alors qu’elle s’accorde une année sabbatique avant de reprendre ses études. Elle était volontaire dans un petit festival de théâtre à Węgajty, village au Nord-Est de la Pologne. « C’était vraiment un beau moment. Dans ce festival, j’ai eu la chance de voir des performances artistiques et de partager des activités avec des personnes en situation de handicap, des immigrés et la population locale. J’y ai rencontré de merveilleuses personnes. Il y avait notamment un groupe de filles qui, s’y je ne me trompe pas, s’appelait Sirènes. » Dominika suivra ce groupe au squat Syrena de Varsovie [1]. Charmée par ce lieu où règne l’entraide, elle découvre un univers qui ensorcelle son corps de la tête aux pieds : l’anarchisme.

Alors Dominika est prise d’une soudaine envie, celle de s’impliquer dans le monde anarchiste de Cracovie. Elle s’investit tout d’abord dans la fédération anarchiste de cette ville. « L’anarchisme devenait une fascination, ma fascination. Mes premières lectures sur cette conception furent les écrits d’Emma Goldman, une anarcho-féministe russe, émigrée aux Etats-Unis. Et oui, oui, je pense que c’est aussi pour ça que le féministe est ancré dans mon cœur. » Elle me sourit.

Puis, Dominika créé avec d’autres jeunes de Cracovie un groupe anarchiste. Elle m’expose sa joie d’avoir fondé ce nouveau collectif, aux idées nouvelles et au sang neuf. Dans la Coopérative des Pratiques Subversives l’osmose est plus forte et Dominika peut s’adonner à ce qu’elle aime : mettre en pratique sa philosophie de vie.

Enfin, même si certains pensent que Dominika et l’anarchisme n’est qu’un amour de jeunesse, elle y croit plus que tout et puise un soutien inconditionnel en sa sœur jumelle, Magda.

Dominika, l’éthique et l’anarchisme

« Ma soeur et moi pensons que l’anarchisme est une philosophie de vie éthique. Cette dimension m’est très importante. Celle d’être juste avec les personnes, de faire mon bonheur avec autrui. Ainsi, je donne du sens à ma vie. » Avec Dominika, l’idéalisme et le réalisme se réconcilient. Ses idées anarchistes font planer son âme sur un petit nuage d’espoir mais son esprit, lui, reste les pieds sur terre. Au plus proche de ses racines, Dominika aime à penser que le peuple est seul à pouvoir insuffler un vent de changement dans nos sociétés. En polonais, elle utilise le mot oddolnie pour exprimer sa pensée. Cela signifie du bas vers le haut. Pour Dominika, nous sommes notre propre source d’émancipation. Dans son appréciation, le système politique n’est qu’un gouffre nous aspirant lentement. Qui plus est, Dominika ne souhaite pas vivre dans un système qu’elle considère représentatif de la structure patriarcale et capitaliste.

Pour notre anarchiste, nous pouvons toutes et tous créer notre propre microstructure de vie avec des personnes respectant les mêmes normes et valeurs. Alors, à la Living my life d’Emma Goldman – entre poésie et quotidien, espoir et désenchantement – Dominika souhaite vivre sa vie du mieux qu’elle peut tout en apportant son soutien aux personnes qui l’entourent. Ces armes, pour parvenir à prendre soin des autres, ne sont pas seulement les théories – anarchistes et féministes – mais les gestes du quotidien qui font toute la différence. Ce pourquoi, elle considère que le féminisme doit rester une lutte du peuple. Être activiste, voici ce qui compte. Les grands discours coulent mais ne vont jamais à la source.

« Je pense qu’il est vraiment, vraiment important de croire que le changement est encore possible, même si cela peut paraître utopique. Sans cet espoir, nous nous résignons à ne plus rien faire. Puisque les projets politiques ne s’occupent pas du bien-être des personnes comme ils le devraient tous, à nous de prendre soin les uns des autres. »

Que ce soit seule ou en petite groupe, Dominika, continuera son combat.

[1] Lors du week-end que Dominika passe à Syrena, des événements pour les femmes autour de l’oeuvre de Silvia Federici, The Caliban and the witch sont organisés. Ce livre raconte comment le capitalisme a tué les Sorcières. Du moins, comment ce système est source de reproduction des rôles et des statuts féminins. Voici quelques liens pour aller plus loin sur le thème des Sorcières, symboles féministes reprenant du gallon dans la lutte.
Extrait du plaidoyer pour les sorcières – Mona Chollet pour Causette
Du bûcher à #MeToo, la revanche des “sorcières” ?
Mona Chollet démontre que la chasse aux sorcières façonne un monde misogyne


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