Congo : Le ras-le-bol d’un peuple passe aussi par l’art

Dans un climat autoritariste et répressif, de jeunes congolais, à l’image du mouvement citoyen et artistique Ras le Bol résistent et s’insurgent

Un gouvernement dictatorial, des citoyens abandonnés et une jeunesse bâillonnée, voici en quelques mots la situation de la République du Congo, petit pays d’Afrique Centrale qui peine à sortir la tête de l’eau

La misère d’un pays riche

Des étendues de forêts incalculables, des minerais et des gaz naturels foisonnant, des sources de pétroles innombrables… Indéniablement, le Congo a été gâté par mère-nature. Néanmoins, alors qu’elle ne dépasse pas les 4 millions d’habitants, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Un fait inacceptable selon l’un des fondateurs du mouvement Ras le Bol. « Notre pays regorge de richesses naturelles et pourtant, nous manquons de tout ! Même les services de bases comme l’alimentation, l’électricité et l’eau courante ne sont pas assurés en continu. Est-ce normal sur un territoire riche comme le nôtre ? »

Ceux qui comparent leur pays à un laboratoire où toute expérience est détournée et vouée à l’échec, s’indignent : « On meurt de tout ici. Tu vas à l’hôpital pour un mal de tête ou une légère infection, et tu meurs d’une erreur médicale ! ». Comme on peut s’en douter, le fonctionnement désastreux du système de santé n’est malheureusement pas un cas isolé. « C’est simple, tout est à refaire. Du système éducatif au système politique, en passant par notre économie. Rien ne fonctionne correctement ! Pourtant, notre pays aurait largement les moyens de se développer, notre situation est la conséquence d’un manque de volonté certain de la part de nos politiques » déclarent les jeunes activistes.

Mal-gouvernance, corruption et néocolonialisme à la place des accusés

La gouvernance désastreuse de Denis Sassou Nguesso ne peut qu’être tenue pour responsable des maux dont souffre la République du Congo depuis de nombreuses décennies. En 2015, après 30 années passées au pouvoir, le chef d’état a entreprit par la force un changement de constitution dans le but de briguer un troisième mandat. Quatre ans plus tard, celui qui n’hésite pas à violer systématiquement la république et les droits humains demeure à la tête du pays. « Notre système politique, lui, est taillé sur mesure et lui sera donc éternellement profitable. Peu importe le vote du peuple, tant que Sassou Nguesso sera candidat, il gagnera les élections et ses opposants seront envoyés en prison » dénoncent-ils.

Face à cet autoritarisme, beaucoup de citoyens ont basculé dans la résignation et ne réagissent plus aux privations de liberté qui se multiplient. Cette peur, liée notamment à la militarisation croissante du pays, est largement entretenue par le pouvoir en vue d’anéantir la moindre révolte populaire. « C’est comme si le peuple était dépourvu de tout sens critique. Peu importe les paroles et les actes de notre chef d’état, tout est accepté et personne n’ose parler. Il n’y a plus d’opinion publique » déplorent les jeunes citoyens.

Principal acteur d’un système corrompu, le gouvernement entretient et pérennise ce fléau pourtant destructeur. Bien plus que quelques billets discrètement échangés sous une table, la corruption régit le fonctionnement global du pays et implique la population toute entière. « La corruption au Congo, c’est presque un art ! Tu crois avoir un administrateur devant toi, mais c’est en fait un villageois qui n’a aucun diplôme en la matière et qui a été pistonné par un parent ou un cousin » atteste l’un d’eux.

Appliqué à l’échelle nationale, ce système renforce inévitablement les dysfonctionnements politico-sociétaux. « Moi, j’ai honte de comment est géré notre pays. Quand je vois ce gâchis, je me dis que l’Afrique a quand même un incroyable talent ! » poursuit-il sur un ton à peine ironique.

Le Congo ayant été une colonie Française jusqu’en 1960, on ne peut que s’interroger sur le rôle de l’hexagone dans la situation dramatique que connaît le pays. Pour ces activistes, la persistance du scénario colonial est un fait véridique qui n’est plus à prouver. Davantage fourbe et subtil, celui-ci perpétue la misère au sein du pays et maintien la dictature au pouvoir qui en toute logique, sert les intérêts occidentaux. « A l’époque, c’était le fouet, maintenant c’est l’accaparement de nos terres, de nos forêts et de nos ressources naturelles, le soutien à nos dirigeants… La colonisation Française s’incruste jusque dans notre éducation et notre économie. Regardez notre monnaie, le Franc CFA, autrement dit Colonie Française d’Afrique ».

Si le colonialisme d’antan est aujourd’hui reconnu, il n’en est rien pour les faits néocolonialistes actuels unissant fatalement la France à l’Afrique, au détriment du peuple Africain. Les militants dénoncent : « On dit que l’Afrique est pauvre, mais c’est faux ! L’Europe est riche et développée grâce à nous, notre pauvreté sert votre richesse et c’est ce qui nous condamne à la pauvreté. Le minerai dans vos smartphones, le pétrole dans vos voitures… toute cette richesse vient de chez nous et nous appartient. En vérité, c’est la France qui est pauvre et c’est la raison pour laquelle la colonisation en Afrique continue. »

C’est donc entre dictature, corruption, misère et impérialisme occidental que la République du Congo tente de survivre, entraînant tout un peuple avec elle.

“Pourquoi vos caméras ne sont pas également tournées vers les catastrophes au Mozambique ou au Mali ?”

Mais alors, quelles conséquences pour cette jeunesse maltraitée ? Comment se projeter dans un futur à l’avenir nébuleux et vacillant ? Inévitablement, évoluer dans un tel contexte conduit vers deux issues possibles : le désespoir et la résignation, ou la révolte et l’insurrection.

Eux, ont choisi la seconde option. Ils sont debout, le poing levé et le regard rivé vers l’avenir. « Il faut résister, continuer d’avancer et persévérer sans se plaindre » déclare l’un d’entre eux. « Nos têtes sont pleines de rêves mais on est contraint à vivre par défaut. On a une bête violente en nous, pour ma part, l’art m’aide à exprimer ma rage et ma soif de vérité et de justice » confesse l’un des comédiens du groupe pour qui le théâtre est un réel exutoire.

Dans un pays où la vie s’apparente davantage à de la survie, et où l’expression n’est pas libre de droit, chacun puise son courage où il le peut. « On dit que l’espoir fait vivre, ici, c’est la religion ou la boisson qui fait vivre les gens. Avoir la foi nous aide à évacuer notre violence, mais ça peut aussi devenir de l’opium. Parce qu’on se shoot à coup de versets bibliques, on s’injecte ça dans les veines sans réfléchir. L’abandon est tel qu’on en vient à mettre les causeurs de notre souffrance dans nos prières ! » se désolent-ils.

Un abandon que l’actualité française renforce encore davantage. « C’est vraiment difficile de réaliser qu’on ne sera jamais la priorité du monde. J’étais triste à la vue des flammes de Notre Dame de Paris, mais je me suis interrogé. Pourquoi vos caméras ne sont pas également tournées vers les catastrophes au Mozambique ou au Mali qui elles, ne sont pas uniquement matérielles ? Près d’un milliard d’euros a été récolté, pourquoi on ne mobilise pas cet argent pour nourrir les millions d’enfants qui meurent de faim ? Je trouve cela insensé et affligeant, ça ne fait qu’alimenter notre incompréhension et notre désarrois ».

Représenter pour dénoncer

A force de questions restées sans réponse et de colères étouffées, les têtes bouillonnent de rage et l’art devient alors un outil d’expression libérateur. Danser, jouer et chanter la douleur de son peuple en dénonçant les injustices qui les frappent, voilà ce à quoi aspire le mouvement citoyen Ras le Bol. « Avec Ras le Bol, on voulait dénoncer et montrer du doigt les injustices par le biais de notre art, qui est façonné par notre misère. Notre mouvement est le cri de cœur de 4 millions de Congolais. On récupère cette énergie pour en faire des œuvres artistique engagées » expliquent-ils. « Notre première action était de faire un spectacle mêlant théâtre, danse et musique à un endroit stratégique. En l’occurrence, sur un chantier financé par le trésor public pourtant mis à l’arrêt depuis des années sans justification ».

Pour ces jeunes artistes, qu’ils soient comédiens, chanteurs, rappeurs ou danseurs, l’art se révèle comme un véritable antidote aux maux sociétaux et s’inscrit dans une résistance politique. « Nous pensons que le système est d’une puissance telle qu’il est illusoire d’essayer de le changer de l’intérieur. Ceux qui ont essayé se sont fait broyer. Nous, on préfère danser autour pour l’agacer, le rappeler à l’ordre et le fragiliser ».

Mais danser autour d’un système dictatorial n’est pas sans risque. Depuis le début de leurs actions, plusieurs dizaines d’activistes ont été incarcérés sous de faux motifs d’accusations, tandis que d’autres ont été contraint de fuir le pays sous la pression et les menaces.

Malgré le danger, ces artistes militants continuent d’organiser la révolte et Ras le Bol, inarrêtable, poursuit sa lutte dans l’espoir que le vent de révolte soufflant actuellement sur l’Afrique parvienne un jour, en République du Congo.

Une réflexion sur “Congo : Le ras-le-bol d’un peuple passe aussi par l’art

  1. Merci de donner de la voix à cette lutte qui dure depuis 40ans contre l’oppresseur interne et des siècles contre l’oppresseur externe. Nous sommes convaincu à l’instar de Thomas SANKARA que : “Seule la lutte libère…”
    #NousSommesDeCeSiècle
    #PourQueLaLutteContinue et la victoire est très proche… Le Congo sera libre, très bientôt…

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