Au coeur du Village Pilote : rencontre avec Loïc Tréguy

Loïc, le président de l’association Village Pilote, présent depuis plus de 20 ans sur le terrain, nous raconte cette aventure humaine et son combat au quotidien.

Noctambule : Qu’est-ce qu’est Village Pilote ?
Village pilote existe depuis 25 ans maintenant. C’est une association loi de 1901 agréé ONG au Sénégal. On l’a créée avec ma femme, Sandrine Tchang et mon ami et guide, Chérif Ndiaye. Dans un premier temps on souhaitait simplement envoyer du matériel au Sénégal, on avait fait un voyage touristique qui nous avait plutôt ébranlé par rapport à tous les gamins qui étaient dans la rue. On avait rencontré un certain nombre de Sénégalais qui souhaitaient monter des petits projets de quartier mais qui n’avaient évidemment pas de moyens.
Comment vous est venue l’idée de créer l’association ?
On a collecté 12 tonnes de matériel en France qu’on souhaitait simplement envoyer. Mais on nous a avertis que compte tenu de la corruption aux douanes, le matériel n’arriverait certainement pas. On a décidé de partir avec ce matériel pendant 1 an pour monter ces 5 petits projets. C’était dans les quartiers de Pikine, la banlieue populaire de Dakar. On voulait installer une bibliothèque, une maternelle, des informations sur le sida, une équipe de foot et une déchetterie. On a monté ces projets avec le centre d’éducation surveillée de la protection sociale. Cependant, il n’y avait que deux éducateurs, le centre était un peu à l’abandon depuis 15 ans. Faute de budget, il n’y avait pas un gamin. On a retapé le centre et on a mis en place nos projets. Ça a permis de dynamiser la ville, de prendre en charge les mineurs en semi rupture, en conflit avec la loi.
Et comment s’est passée la mise en place de l’association ?
Le projet devait durer un an puis finalement une fois commencé, on a voulu continuer. On a créé l’association Village Pilote et on a basculé sur la prise en charge des enfants des rues en rupture totale en constatant que les gosses qui étaient confiés par l’administration pénitentiaire étaient des jeunes pour lesquels les éducateurs n’avaient pas grand-chose à proposer. En rupture avec les institutions et leur famille, ils n’avaient plus de solution d’hébergement. Alors les gamins retournaient dans la rue le lendemain, c’était un cycle sans fin. La rue, la prison, le centre et ainsi de suite. On sentait bien la détresse des gamins et l’impuissance de l’administration. On a décidé de suivre ces gosses jour et nuit, voir comment ils survivaient dans la ville. On voulait savoir s’il y avait un moyen de les approcher et de renouer un lien de confiance. Ce n’est pas simple car c’est des enfants qui ont beaucoup enduré de la part des adultes. Ils sont réticents à établir des liens avec eux. Ce fut un très long travail, on y est allés petit à petit. De 5 à 22 heures, ces gamins s’activent pour survire et développent beaucoup de compétences mais prennent aussi énormément de risques. On a identifié quelques créneaux ludiques où ils faisaient du babyfoot ou buvait une bouteille. On a entrepris de venir tous les jours à la même heure et d’organiser des activités avec eux : jeux de société, peinture, … Au début ils étaient un puis deux puis trois et on a fini par recréer un lien, un échange du moins. Aussi, on a mis en place des soins, car ils étaient vraiment dans des sales états, ce qui nous a aider aussi à tisser ce lien.
Et l’hébergement dans tout ça ?
De ce travail de rue, on s’est rendu compte que c’était difficile de se limiter à ça. Agir dans la rue mais sans proposer de porte de sortie n’était pas possible. Les gamins en souffraient énormément. Ils se bastonnaient entre eux, il y avait des violences physiques, de la précarité alimentaire, vestimentaire… On a mis en place le Refuge sur Pikine. On faisait des jeux de société, il y avait des douches et on leur donnait une collation. Certains gamins sont venus de plus en plus souvent. Finalement on a basculé sur l’hébergement. Au début on ne voulait pas car quand on se lance là-dedans, il faut assurer tout le temps. Si un jour ça s’arrête, ils retournent tous à la rue et ça, c’est ce qu’il y a de pire à imaginer. À la suite d’incidents et des violences entre les gosses qui « logeaient » dans un squat, ces derniers se sont fait virer et alors retrouver vraiment à la rue sans même de toit pour les abriter. De là, il a fallu les intégrer d’urgence. Ils étaient entre 25 et 30. On s’est débrouillés pour trouver des lits, de la nourriture, etc. On a tapé à toutes les portes. C’est parti de rien et aujourd’hui on héberge plus d’une centaine de gosses. Finalement on a créé l’hébergement dans une situation d’urgence. Au début c’était de la prévention afin d’éviter une rupture totale. Mais lorsque cette rupture est entérinée, on s’est rendus compte qu’il n’y avait pas de solution autre que de les sortir de la rue pour réapprendre à vivre. Quand tu vis dans la rue tu n’as pas d’autres obsession que de survire. La première étape c’était donc de les sortir de là. On a très vite mis en place des cours d’alphabétisation, du sport, des activités culturelles. Il fallait les occuper et les stabiliser, ça reste des enfants si tu as du temps libre tu vas faire des conneries ou éventuellement retourner dans la rue. 
Donc vous intervenez à deux niveaux finalement. Vous gérez les enfants dans le centre d’hébergement en proposant des activités, un cadre de vie serein, des retours en familles et une rescolarisation certaine fois. Et en plus, vous faîtes de la sensibilisation directement dans la rue ?
En effet. On voit déjà que ça a porté ses fruits. On fait beaucoup de sensibilisation auprès des maitres coraniques et on en a vu qui arrêtaient d’envoyer les enfants mendier. Ça créé beaucoup de moins de fugues. Ce plaidoyer est possible car on a mis en place deux unités de recherches au sein de Village Pilote. Le premier cherche comment prendre au mieux en charge les gamins. L’action doit être viable, durable dans la vie sociale, familiale, scolaire et professionnelle. Et parfois, en pensant faire du bien, on peut faire beaucoup de dégâts.  Le deuxième, est un véritable travail d’investigation dans le but de retrouver les familles des enfants. Le village est un lieu d’accueil mais ce n’est pas la place d’un enfant. Quand cela est possible on va chercher leurs familles et les ramener chez eux.
Donc il y a deux centres d’accueils, un, d’urgence pour les plus jeunes et un autre pour les plus grands dans le but de les former ?
On s’est rendu compte qu’après 12 ans, il était difficile de réintégrer les jeunes. À 12 ans il n’y a plus d’école et à 13 ans tu es déjà un jeune travailleur. On avait donc beaucoup de jeunes entre 16 et 25 ans. Il n’y a aucune association qui les prend en charge alors que c’est le public qui en a le plus besoin. Pour certains, ils ont fait 10 ans de rue. Donc il leur faut du temps pour réapprendre à vivre normalement, se purger des toxines, réapprendre un comportement de vie en société, … Là, c’est vraiment un dispositif tout autre. C’est de là qu’on a créé le village pilote du lac rose pour cette population. L’objectif ultime pour ces grands c’est de se retrouver en autonomie financière. Cela leur donne la possibilité d’être aussi un soutien pour leur familles souvent pauvres. Par la suite, le jeune peut aussi transmettre ce qu’il a appris à sa famille et sensibiliser ses frères et sœurs.
Comment se fait-il que vous recueillez autant de garçon comparativement aux filles ?
Le phénomène des talibés concerne principalement les garçons, les filles ne vont pas en internat dans les Darras. Elles ne se retrouvent pas non plus en mendicité. Cependant on a des filles en rupture aussi mais c’est d’autres phénomènes, notamment de l’exploitation des gamines que l’on va faire venir du village pour faire des travaux ménagers. Il arrive qu’elles soient abusées par la famille d’accueil. C’est souvent un travail très dur et peu payé. Donc il y a des situations d’exploitations au travail et de leurs corps qui nécessite une aide. Rapidement, elles vont se retrouver en rupture car enceintes, hors mariage et donc dans l’impossibilité de retourner dans leur village. Elles se tournent alors vers la prostitution. On avait commencé à en suivre puis elles se sont fait rafler par la police. Contrairement aux gamins que nous confiait l’administration pénitentiaire, les filles, elles, sont détenues dans les prisons pour femmes majeurs. Aujourd’hui on intervient dans ces prisons où l’on fait principalement de l’accompagnement au tribunal, de la recherche famille, de la négociation ou de la médiation familiale. On suit une ligne directrice autour de trois promesses : futur bon citoyen, bon père de famille et bon travailleur. Comme ça on ne se perd pas et le gamin non plus. Après il faut faire attention derrière ce qu’on met dans citoyen. Aujourd’hui il faut former, sensibiliser les enfants par exemple à l’environnement, à la citoyenneté, le don de soi, l’engagement afin de leur donner la possibilité d’être « un citoyen de demain ».
Quels sont vos futurs projets pour les années à venir ?
En 2019, le projet fondamental c’est de prendre en charge 300 enfants. On était autour de 220 en 2018. Notre but ultime est de sortir tous ces enfants de la rue. Tant qu’il y en aura, le combat continuera. Pour cela, il faut qu’on mobilise du matériel, de la nourriture, de l’argent. On a aussi 12 projets à mettre en place pour les années à venir. On doit finir la construction de l’infirmerie, de la salle de boxe, reconstruire le poulailler, les constructions de la cuisine (four à pain) et une salle de transformation alimentaire. L’objectif est de rendre ce lieu de vie de plus en plus agréable. On a également une dizaine d’actions citoyenne de ramassage et recyclage d’ordures et de plastiques sur les plages. Et puis la construction du refuge du lac Rose pour les 5 à 12 ans afin qu’ils aient un espace complémentaire dédié. Enfin, il nous faudrait un espace spécifique d’accueil pour les filles mais c’est plus compliqué de les prendre en charge car souvent il y a un gamin au milieu de ça. Mais ça va prendre du temps et de l’argent. On souhaiterait se lancer dans ce projet d’ici 2020. Comme nous dit le président de l’association à la fin de son interview “peu importe pourquoi vous vous engagez mais engagez vous, trouvez la cause qui guidera votre vie.” Si vous souhaitez davantage vous informer sur l’association ou en partager le contenu, consultez le site officiel !

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