Congo : Quand étudier devient un défi

Au Congo, plus de la moitié de la population a moins de 20 ans. Pourtant, la possibilité d’y suivre des études supérieures est presque un pari impossible. Même si beaucoup d’étudiants restent au pays, certains font le choix de l’exil afin d’étudier dans un contexte plus favorable. C’est le cas de Darhel, Exaucé et Elora, trois jeunes ayant grandi à Brazzaville qui s’apprêtent à rejoindre la France pour la rentrée prochaine.

Une université pour tout le pays

Chaque année, ils sont plusieurs milliers à franchir les portes de l’unique université publique du pays : Marien Ngouabi. Guidés par le rêve d’une vie meilleure, tous partagent l’ambition commune de décrocher un diplôme universitaire.

Des rêves, Exaucé et Darhel n’en manquent pas. Tandis que le premier étudie la sociologie, le second a dernièrement obtenu un master en psychologie. Lors de leurs études, tous deux ont affronté la rudesse sans merci du système universitaire national. Aujourd’hui, c’est avec une certaine amertume qu’ils dénoncent ces pratiques. « Il faut se rendre compte, nous sommes pas moins de 2 millions de jeunes en âge d’étudier au Congo, mais il n’existe qu’une seule université publique pour tout le pays. Imaginez le nombre de jeunes laissés-pour-compte ! Selon moi, c’est le cœur du problème » affirme Darhel. Et effectivement, l’unique établissement universitaire situé à Brazzaville, la capitale, oblige les jeunes issus des campagnes les plus reculées à parcourir des centaines de kilomètres afin de venir y étudier. Loin de tous repères, et n’ayant accès à aucune aide sociale, la plupart d’entre eux sont alors contraints de cumuler études et emplois afin d’assurer leur sécurité financière. Des conditions de vie peu propices à la réussite scolaire, qui concernent en premier lieu ceux ne pouvant être soutenus financièrement par leur famille.

Ironie de l’histoire, une deuxième université a été construite en périphérie de Brazzaville il y a quelques années, mais pour des raisons inconnues, elle n’a toujours pas ouvert ses portes. Un projet totalement dénoué de sens selon les deux étudiants. « L’établissement qui a été construit ne correspond absolument pas à notre réalité. Déjà, le besoin était de diversifier les formations proposées. On ne dispose que trop peu d’écoles formant à l’agriculture, à l’ingénierie… De plus, cette nouvelle université est loin du centre-ville et des commerces et très difficilement accessible en transport en commun. Malgré les promesses, son ouverture est sans-cesse reportée à la rentrée suivante. Mais de toute façon, même si elle ouvre un jour, très peu de jeunes auront les moyens de s’y rendre. Et cela a été financé avec nos fonds publics ! » déclarent-ils avec agacement.

La liste des dysfonctionnements du système universitaire ne s’arrête pas là. Au sein même des facultés, les épreuves effarantes qu’ont à affronter les étudiants ne manquent pas. Exaucé en témoigne : « Quand je rentre en cours, l’amphi est déjà plein. Ceux ayant la chance d’avoir des parents possédant une voiture arrivent dès 4h du matin pour s’assurer une place assise ! En plus, il n’y a pas d’électricité, donc les professeurs, sans micro, ne font cours que pour les premiers rangs. Je suis alors forcé de rester debout, au fond de l’amphi, durant 3h à rien entendre du cours. Il est aussi courant que nos enseignants soient absents pendant des semaines, sans être remplacés. Dans ces conditions, il est très compliqué de parvenir à suivre le programme ». L’incongruence se poursuit jusque dans les salles d’examens, où selon Darhel, la correction des copies serait gravement négligée. « Durant mes partiels en 2ème année de licence, ma copie d’examen a prétendument été perdue. A l’annonce des résultats, mon nom n’était affiché nulle part. N’ayant aucun recours, j’ai dû me résoudre à redoubler mon année » explique-t-il.

Face à ces conditions, les redoublements injustifiés se comptent en masse. Beaucoup d’étudiants, lasses et impuissants, arrêtent prématurément leurs études. Alors qu’ils sont plusieurs milliers en première année, ils ne dépassent que rarement les 800 élèves en dernière année de licence.

Ce système, bâti sur un fonctionnement corrompu jusqu’à l’os, exclut et condamne à l’échec des jeunes aux ressources financières et relationnelles fragiles, qui ne manquent pourtant pas de motivations.

La corruption au cœur du système universitaire

Mais alors, à qui la faute ? Darhel et Exaucé n’hésitent pas à pointer du doigt leurs professeurs qui selon eux, jouent un rôle majeur dans la corruption du système éducatif. « Nos professeurs ne sont pas inspectés et agissent à leur bon-vouloir, en toute impunité. Ils se prennent pour des Dieux » accusent-ils avec dégout. « Il est courant que des élèves achètent leurs notes. En échange de quelques billets, le professeur inverse la note d’un étudiant méritant avec celle de celui qui a payé » explique Exaucé. Des pratiques mafieuses qui de nouveau, privilégient les jeunes ayant recours à leurs ressources personnelles pour parvenir à leur fin.

Mais il y a plus grave encore.

Les deux étudiants dénoncent l’université comme étant un fief de la prostitution, où services sexuels et notes aux partiels iraient de pair. Le phénomène, très répandu, porte même un nom : la notation sexuellement transmissible. « Le professeur repère une étudiante et lui promet de la faire majeure de promotion en échange d’actes sexuels » détaille Darhel.

Des cas de chantages, menaces, harcèlements et même d’agressions sexuelles seraient aussi parfaitement intégrés au fonctionnement du système universitaire, où le patriarcat y est particulièrement exacerbé. Darhel raconte : « J’ai une amie qui a échappé de peu aux mains perverses d’un de ses professeurs de fac. Ce dernier lui avait tendu un piège pour qu’elle se retrouve seule dans son bureau. Suite à cette histoire, mon amie n’a plus jamais remis les pieds à l’université. Sa force de caractère lui a finalement permis de s’en sortir, mais pour toutes les autres… ».

A l’université Marien Ngouabi, réussite scolaire rime donc davantage avec piston et corruption, qu’avec motivations et capacités intellectuelles.

Des complications dès le lycée

Et qu’en est-il du côté des lycées ? On comprend rapidement que là aussi, les conditions d’études y sont médiocres.

En effet, les disparités entre établissements publics et privés sont frappantes. Si les élèves scolarisés dans un lycée privé ont l’assurance d’un parcours scolaire en toute stabilité, il n’en est rien dans les établissements publics, où lacunes administratives et absences régulières et injustifiées du corps professoral persistent.

Au moment du baccalauréat, le désordre administratif n’épargne néanmoins personne. C’est ce dont témoigne Elora, qui comme une majorité de lycéens Congolais, a redoublé sa terminale : « J’étais bonne élève mais malgré cela, je n’ai pas eu mon bac du premier coup. La responsabilité est du côté des correcteurs qui évaluent les copies d’examens aux grés de leurs humeurs. Il n’y a aucun mécanisme de suivi. Si un professeur veut mettre un zéro, il le peut, même si cela est totalement injustifié. De même si ta copie est perdue. Du coup ici, c’est comme une coutume de faire au minimum deux terminales pour avoir son bac ! »

Définitivement, le système éducatif qui au passage n’est pas gratuit, donne la priorité à ceux nés au bon endroit.

Partir pour mieux revenir

La promesse d’étudier sereinement, c’est ce qui motive nos trois étudiants Congolais à rejoindre la France dès Septembre prochain. Mais ils insistent, il ne s’agit pas d’un aller sans retour. D’ici quelques années, diplômes en poche, tous s’imaginent revenir au pays. « Je ne condamne pas ceux qui choisissent de rester en Europe, mais je ne me retrouve pas dans cette idée. Étudier à l’étranger d’accord, mais il faut revenir pour mettre nos diplômes au service de notre pays. En tout cas pour moi, c’est vraiment important » atteste Exaucé.

Cette vision, Elora la partage aussi. « Ce que je vais apprendre en France, je ne peux le garder pour moi-même, je dois revenir au Congo pour transmettre le message à ceux qui n’ont pas eu ma chance ! » confesse la future étudiante en esthétisme. « L’idéal, ça serait d’avoir un pied en France, et un autre en Afrique » dit-elle le regard rêveur.

Quant à Darhel, revenir au pays est à ses yeux un devoir citoyen. Pour lui, les intellectuels émigrants dérogent à leur mission. « La fuite des cerveaux, c’est dramatique pour notre pays qui a besoin des intellectuels pour se développer. J’ai l’intention de rejoindre la France pour y faire mon doctorat, mais une fois diplômé, je sais que ma place est au Congo. Aucun pays n’a pu se développer sans se battre, il n’y a qu’à regarder la France ! C’est justement parce qu’on souffre ici qu’il y a un grand combat à mener, et ce combat a besoin des jeunes diplômés. Moi, je suis combattant et je veux me mettre au service de mon pays. Car sinon, qui le fera ? Certainement pas le gouvernement ! » déclare l’étudiant en psychologie d’une voix déterminée.

Enfin, à la question : « Quels messages voulez-vous adresser à la jeunesse Française ? », les réponses des étudiants fusent.

 « S’il-vous-plaît, continuez de manifester pour les droits de nos frères africains, notamment contre la loi qui a augmenté les frais d’accès à l’université pour les étrangers. Il faut savoir que nous migrons pour nous former, nous n’avons pas le choix si nous voulons étudier dans des conditions vivables. Et même si la loi ne nous décourage pas, elle nous complique sérieusement la tâche, c’est grave. Personnellement, je l’entends comme un rejet » confie Exaucé.

Darhel lui, appelle les jeunes à se conscientiser : « Le monde est grand et peuplé d’injustices. Il y a tant de faits qui se passent dans l’ignorance générale, notamment en Afrique. Ayez cette curiosité pour l’ailleurs. Je me dis que le jour où toute la jeunesse conscientisée se rassemblera, ça sera la révolution pour les droits humains ! L’éducation, c’est éveiller sa conscience et celles des autres. Pour moi, c’est cela la clé de développement d’un pays, le pilier d’une nation debout »

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