Être photojournaliste aujourd’hui

Le 8 novembre dernier s’ouvrait au Grand Palais la 22ème édition du festival Paris Photo. En quatre jours, plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont ainsi rendues sous la coupole de l’emblématique monument. Si la photographie continue à séduire autant – qu’elle soit argentique ou monochrome couleur, esthétique ou engagée – les professionnel.le.s du secteur sont aujourd’hui confronté.e.s à une véritable mutation de leur métier. Parmi eux, les photojournalistes se trouvent dans une situation de plus en plus difficile : à l’instar de la quasi-totalité des journaux français, la photographie de presse est bel et bien entrée en crise.

Une dure réalité derrière l’image du « métier de rêve »

Qui ne s’est jamais imaginé, ne serait-ce que quelques instants, dans la peau du célèbre Robert Capa ou du grand Steve McCurry ? Pour beaucoup, photoreportage rime bien sûr avec voyage ; aventure, découverte et adrénaline reflètent, du moins dans l’imaginaire collectif, le quotidien de ceux.celles qui exercent cette profession. Pendant une très grande partie du 20ème siècle, être photographe pour les magazines National Geographic ou Newsweek impliquait généralement de partir pour de lointaines contrées, en terrain inconnu parfois, dangereux souvent, afin de rapporter à la rédaction des clichés uniques, et dont certains d’entre eux deviendront même iconiques. Sans même être né.e à l’époque de leur parution, on connaît pourtant ces images par cœur : V-J Day d’Alfred Eisenstaedt (1945), Guerrillero Heroico d’Alberto Korda (1960) ou bien la Petite fille brûlée au napalmphotographiée par Nick Ut en 1972.


Guerrillero Heroico, cliché de Che Guevara par le cubain Alberto Korda, est devenue l’une des photographies les plus célèbres et les plus reproduites au monde.

Nombreux sont donc les photoreporters qui ont marqué l’histoire ; le 21ème siècle compte aussi ses perles – tels Noël Quidu, Ameer Al Halbi ou Ray Stubblebine – toutefois beaucoup de choses ont changé depuis quelques décennies. Il est aujourd’hui moins aisé de trouver sa place, de se faire un nom dans le monde du photoreportage. Quand la presse était encore prospère, en Europe tout comme outre-Atlantique, beaucoup de titres envoyaient leurs photographes à l’étranger – souvent dans des pays en guerre – pendant plusieurs mois et contre des rémunérations extrêmement élevées – plusieurs centaines de dollars par jour dans le cas des plus grosses publications, à l’image de Time. A partir de la fin des années 1980, cette course à l’exclusivité fait progressivement place à une chasse aux économies. 

Aujourd’hui, l’écrasante majorité de ces photographes professionnels disposent de revenus bien moindres et ne connaissent pas autant de stabilité professionnelle que leurs prédécesseur.e.s. En France, beaucoup de jeunes s’engagent chaque année dans des formations en photographie, comme à l’ENSP à Arles, à l’ENS Louis-Lumière ou au sein de l’Ecole des Gobelins à Paris. Mais une fois le diplôme en poche, leur insertion professionnelle n’est pas toujours simple : tous ne parviennent pas à en vivre et certains jettent finalement l’éponge, si talentueux.ses et motivé.e.s soient-ils.

La liberté et l’indépendance des photojournalistes remises en cause par une mutation des médias 

En juillet dernier, Libération publiait un article intitulé « La photographie ne s’est jamais aussi bien portée, les photographes jamais aussi mal »1, preuve de la prise de conscience à l’intérieur même de la sphère médiatique de la dégradation de la situation et du statut des photojournalistes. Ces-dernier.ère.s ne sont donc probablement plus indispensables aux organes de presse actuels, puisque ceux-ci peuvent maintenant produire et utiliser des photographies plus facilement et moins onéreusement qu’auparavant. Cependant, l’image demeure toujours aussi primordiale car elle a toujours autant d’impact auprès du public – comme en témoignent les photographies des attentats du 11 septembre 2001 qui ont durablement marqué les esprits, ou plus récemment celles du jeune Aylan Kurdi, ce garçon syrien échoué sur la plage de Bodrum en 2015, dont les clichés ont été relayés, partagés, tweetés et retweetés des milliers de fois.

La généralisation de l’usage de la télévision puis l’expansion d’Internet au cours de ces dernières années se sont accompagnées d’une transformation flagrante du marché de la photographie de presse. D’abord, les photojournalistes ont perdu beaucoup d’indépendance avec l’émergence d’agences de presse devenues très puissantes, dont Bloomberg, Thomson Reuters, Associated Press ou l’AFP pour ne citer que quelques « mastodontes ». Ces entreprises emploient des « agenciers photographes » qui utilisent tous le numérique, et qui contribuent par leur travail à constituer une source conséquente de photographies pour une multitude de médias à travers le monde. Aujourd’hui, Le Monde et Paris-Match sont les deux seules publications françaises dotées d’une équipe de photographes digne de ce nom et d’un véritable « budget photographie ». 


Les bureaux londoniens de Thomson Reuters, qui emploie plus de 3000 personnes dans le monde. 

Quant aux professionnel.le.s indépendant.e.s – ceux.celles qui ne dépendent pas de telles agences –, bon nombre d’entre eux.elles sont contraint.e.s d’exercer une autre activité en parallèle, car les revenus qu’il.elle.s reçoivent sont souvent insuffisants pour vivre décemment. Face à la concurrence déloyale que constituent ces agences de presse, ils.elles doivent souvent revoir leurs tarifs à la baisse pour continuer d’attirer des clients. Ces dernières années ont également été marquées par l’essor de banques d’images libres de droit – comme Getty Images ou Shutterstock – ainsi que d’agences participatives ou « collaboratives », telles que Demotix, Citizenside et même la jeune application mobile Reporter Community. Le principe de ces plateformes est que toute personne lambda peut y déposer ses photographies afin que les médias puissent les intégrer à leurs contenus et les publier. Evidemment, ces nouvelles agences contribuent à cette précarisation des photographes professionnels. 

Certains, comme l’auteure Françoise Laugée, parlent d’« ubérisation » du photojournalisme2, puisque ce concept implique plus de concurrence et une pression à la baisse sur les coûts qui débouche sur des rémunérations moindres ; ceci est la conséquence d’une demande croissante pour un service particulier, car effectivement nos vies sont – aujourd’hui encore plus qu’hier – comme « submergées par les images », surtout via nos téléphones portables. L’ubérisation suppose que le numérique est utilisé pour mettre des professionnel.le.s en relation : c’est sur ce principe que se sont développés Amazon ou Airbnb, et c’est aussi dans cette direction que l’on « impose » maintenant aux photographes de se diriger. 

De plus, la généralisation de la presse gratuite, tout particulièrement sur Internet, a renforcé cette précarisation du métier : une photographie n’est souvent plus considérée que comme la simple valeur ajoutée d’un article ; c’est parfois plus une manière de combler les trous d’une maquette plutôt que de captiver davantage les lecteurs. Or l’un des principaux objectifs du.de la photographe de « déranger la perspective », de faire preuve de « décentrement » comme l’affirme Christophe Deloire, Secrétaire Général de Reporters Sans Frontières  – en d’autres termes, d’aborder le sujet sous un autre angle et de nous inviter à une réflexion plus poussée.

Le rôle primordial d’acteurs externes au monde de la presse : l’Etat et la population

La crise que traverse actuellement la presse n’a donc pas épargné les photojournalistes. Face à ce phénomène, collectifs et syndicats se forment afin de promouvoir et de défendre leur professionnalisme, mais cela ne suffit pas à sortir de nombreux photographes de la difficulté – financière surtout. Dans le compte-rendu de l’émission Regardez voir intitulée « Comment vivent les photographes aujourd’hui », diffusée sur France Inter en février 2017, on peut lire que « dans le domaine culturel, l’état octroie des aides pour le cinéma ou le spectacle vivant, mais pour la photographie rien »3. Cette profession, même si elle se fragilise et se précarise, ne semble donc pas bénéficier d’un grand soutien de la part du Ministère de la Culture ou du gouvernement. En 2015 avait été mis en place un Code de bonnes pratiques professionnelles de la photographie de presse, visant en partie à « encadrer les rémunérations des photographes et à réglementer l’exploitation des photos » selon 20 minutes4. Cette mesure, censée encadrer davantage le comportement des agences de presse envers leurs photographes et limiter l’emploi de la mention « droits réservés », n’a finalement pas empêché au nombre d’attributions d’accréditations de photojournaliste de diminuer, à leurs salaires de baisser ni au nombre de contrats de décroître. 


A l’échelle mondiale, si les téléphones portables remplacent progressivement les appareils photo « classiques », la production d’appareils photo reflex (ou hybride) s’élève tout de même à environ 11 millions d’unités par an selon le site Photoexposition6.

Les plus pessimistes avancent que les photojournalistes sont devenu.e.s « invisibles », parce qu’il.elle.s ne semblent plus jouer un rôle essentiel dans la presse, en comparaison avec l’âge d’or des grands magazines de reportage, à l’image du mythique Life. Mais cet effacement de la fonction de photographe dans la « fabrique médiatique » serait aussi dû, en partie, au développement et à la démocratisation du matériel numérique depuis une vingtaine d’années, et ceci dans le monde entier. A l’ère d’Instagram, de Flickr et autres Pinterest, de nombreux photographes amateur.rice.s choisissent d’en faire leur métier – ou du moins d’essayer – comme l’atteste l’importance des ventes d’appareils photographiques en France, « plus de 450 000 appareils photo reflex et hybride » par an d’après le site Planche Contact5. Le nombre de photographes professionnel.le.s augmente, à l’inverse des débouchés qui se raréfient, et plus spécifiquement dans le domaine du journalisme. Ainsi la concurrence explose alors que la demande en photographes n’est plus vraiment la même qu’il y a cinquante ans… 

Face à une compétition médiatique accrue, au rôle désormais prépondérant des agences de presse dans la fourniture d’images, à un manque d’action étatique et à une possible « amateurisation » du métier de photographe, les photojournalistes doivent tenter de sortir de la crise et du processus de précarisation qui heurte leur métier de plein fouet, en continuant à se battre pour le respect de leurs droits et la reconnaissance de leurs talents.  

Sources  

[1] https://www.liberation.fr/debats/2018/07/01/la-photographie-ne-s-est-jamais-si-bien-portee-les-photographes-jamais-si-mal_1663272 

[2] http://la-rem.eu/2016/01/14/photojournalisme-luberisation-avant-lheure/ 

[3] https://www.franceinter.fr/emissions/regardez-voir/regardez-voir-26-fevrier-2017 

[4] https://www.20minutes.fr/medias/1418523-20140715-code-bonnes-pratiques-photo-presse 

[5] https://www.planchecontact.com/2017/08/22/devenir-photographe-professionnel-partie-1/  

[6] https://www.photoexposition.fr/2018/01/28/ventes-appareils-photo-2017/

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