Une Saint Valentin en Pologne – « Fête » de l’amour consenti

En 2012, Eve Ensler lance le mouvement, devenu mondial, One Billion Rising afin de mettre fin (enfin) au viol et à la violence sexuelle à l’égard des femmes et des filles. « Billion » puisque, selon les statistiques des Nations Unies, une femme sur trois sera violée ou battue au cours de sa vie. Soit un « milliard ». Rien que ça.

Le 13 février, le temps d’une discussion parsemée de bonne humeur, je rencontre Katarzyna Żeglicka (de son petit nom, Kasia). Elle est l’une des co-fondatrices de l’association Strefa Wenus z Milo, empruntant son nom à la Vénus de Milo. Elle nous raconte l’action One Billion Rising (OBR) de Cracovie en Pologne, une danse au déhanché désenchanté.

« Une portion significative des femmes de votre entourage entre dans la catégorie des survivantes. »

Rebecca Solnit
Cher Valentin,

Lors de la fête des amoureux·ses du 14 février, le mouvement One Billion Rising (OBR) fait vibrer les femmes et les filles de la tête au pied. Avec une danse aux quatre coins du monde, certaines d’entre elles se réunissent pour lutter contre le viol et la violence sexuelle à leur égard.

Alors Cher Valentin, ne te sens pas affecté si cette année le thème choisi en Pologne pour cette danse est celui du consentement dans les rapports intimes. Tu comprendras qu’une fête de l’amour non consenti n’en est pas une.

One Billion Rising résonne comme une promesse. Celle de s’élever contre une violence qui n’a ni race, ni classe, ni religion ou nationalité mais qui est genrée.  Les femmes et les filles polonaises dansent cette année sous les devises « le sexe sans consentement explicite est un viol » et « “Oui” est le seul moyen de consentir ». De plus, la Pologne nomme sa campagne nationale de 2019 « Mon nom est Milliard ». Elle manifeste là sa solidarité et son soutien à toutes les femmes et les filles du monde confrontées à la violence.

Flyers du One Billion Rising Poland. Cet événement est co-organisé au niveau national par ASK – Le réseau des femmes contre la violence sexuelle et genrée, Fundacja Feminoteka et One Billion Rising (organisme mondial).
Une politique polonaise peu sensible

En Pologne, la question de la violence sexuelle et genrée n’est ni présente dans l’agenda politique ni dans le débat publique. Au contraire, comme cadeau pour la nouvelle année, le parti PiS (Droit et Justice) a voulu offrir à ses concitoyennes un bon(d) en arrière. Il s’agissait d’un projet de loi disposant qu’une femme victime pour la première fois de violence domestique ou sexuelle n’obtiendrait plus justice. Seul le deuxième coup de poing compterai. Happy New Year ! Ce projet est néanmoins pour le moment abandonné.

« Même si demain nous ne sommes que trois à danser pour l’action One Billion Rising, il est très important que cet événement ait lieu dans différentes villes de Pologne. Nous devons montrer que la question du viol et de la violence sexuelle à l’égard des femmes et des filles ne peut être ignorée. Elle est malheureusement bien réelle. »

Kasia, co-fondatrice de Strefa Wenus z Milo
La Vénus de Milo, femme en situation de handicap

À Cracovie, Strefa Wenus z Milo prend les reines de l’événement One Billion Rising pour l’édition de 2019. Fémino-queer, cette association lutte contre toutes les discriminations de sexe ou de genre à l’égard des femmes et des filles en situation de handicap. Si elle porte le nom de la Vénus de Milo, ce n’est pas le fruit du hasard. En effet, Kasia ne cache pas son attachement à cette symbolique. « La Vénus de Milo est une femme en situation de handicap qui est exposée au Louvre. Au milieu de l’espace public, elle est à la vue de toutes et tous. »

Strefa Wenus z Milo participe activement au mouvement OBR depuis 2015. Le thème polonais portait alors sur la violence à l’égard des femmes et des filles en situation de handicap. Cette année, l’association est honorée d’être principale organisatrice de l’action sur Cracovie. Ainsi, elle dessine les contours de sa place en tant qu’association active dans le combat féministe.

Dans sa lutte pour le bien des femmes et des filles en situation de handicap, Strefa Wenus z Milo est consciente que ces personnes sont plus exposées aux risques d’être un jour victimes de violences.  « Le taux de violences sexuelles envers les femmes et les filles en situation de handicap est quatre fois plus élevé que celui contre celles qui ne sont pas en situation de handicap. » L’association tente d’ailleurs d’ouvrir le plus possible l’événement OBR aux femmes et aux filles en situation de handicap. Le 14 février, la Vénus de Milo danse aussi pour toutes celles qui ne peuvent sortir de leur maison, dépendantes de leur persécuteur et/ou de leur handicap.

« Oui » est-il vraiment le seul moyen de consentir ?

La Pologne cherche cette année à éclaircir la problématique du consentement dans les rapports intimes. Strefa Wenus z Milo, quant à elle, s’interroge sur la vérité même de la devise « Oui est le seul moyen de consentir ».

N’existerait-il pas d’autres façons de consentir ? Ou, est-ce que le
« Oui » est réellement accessible à toutes ? En effet, certaines femmes et filles, notamment en situation de handicap, communiquent différemment. Parfois même, elles ne peuvent prononcer ce mot. Le « Oui » n’est pas toujours un consentement sincère et enthousiaste. Il est aussi, dans certains cas, le fruit d’une manipulation bien élaborée. Alors, l’association met en place des ateliers ouverts sur la question du consentement afin de sensibiliser le public de Cracovie.

Une Saint Valentin et un deuil national

Le 7 février dernier, la Pologne apprend la mort de l’ancien Président du Conseil des ministres Jan Olszewski. Dans la foulée, le Président Andrzej Duda fait du 14 février la journée de deuil national à sa mémoire. Alors au travers de la Pologne, de nombreux groupes organisateurs de OBR repousse leur manifestation. Ce n’est pas le cas de Strefa Wenus z Milo à Cracovie. Et pour cause, tous les jours il y a de la violence à l’égard des femmes et des filles sans que personnes ne proclament de deuil pour elles. Gage de sororité, se mobiliser le 14 février comme tous les pays du monde prouve que la révolution est en route. Ironie du sort, la date du deuil national changera quelque jours plus tard, laissant pour autant peu de villes danser le jour même de la Saint Valentin.

En toute sagesse, Kasia ajoute ces mots à notre discussion : « En ce 14 février, nous pensons à la journée mondiale des amoureux·ses. Les cœurs, rouges d’amour, sont de sortis. Pour moi, ces cœurs ne sont pas seulement les symboles de l’amour. Ils sont aussi les cœurs de toutes ces femmes dont les frontières n’ont pas été respectées. Ce sont les cœurs de ces femmes qui ont été, sont ou seront maltraitées, violées ou battues par leur partenaires notamment lors du 14 février à l’occasion de date¹ ou dans leurs foyers. »

Mais le 14 février reste la fête de l’amour, définitivement aveugle. Aussi absurde soit-il, Kasia se verra refuser la parole à la radio pour s’exprimer sur One Billion Rising le jour même de la Saint Valentin. Parce que, tu sais Cher Valentin, parler de violence basée sur le genre à cette date… ça la fout mal.

[¹] En français, « rencard » . Toute la symbolique de danser le jour de la Saint Valentin est aussi lié au fait que beaucoup des viols se passent leur des rencards (date rapes). Mais aussi, de la part des personnes partageant notre vie quotidienne.

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