Beautiful boy, accueillir les chimères pour sortir du carcan

Un beau garçon, la transe de l’évasion, la folie d’accéder à un paradis artificiel, épistolaire et destructeur.

Aux État-Unis, la drogue est la première cause de décès chez les moins de 50 ans. Une réalité qui fait jaillir la vacuité de sens et l’ennui inconfortable dont la population semble être victime.

Nic Sheff est un exemple de cette sombre hécatombe. Aujourd’hui âgé de 36 ans, il représente un espoir significatif dans la lutte contre l’addiction, étant victorieusement sobre après treize rechutes. Son livre, Tweak, publié en 2007, documente de manière névrosée et chaotique ses ressentis spontanés par rapport à sa situation mentale, transcendant le monde physique par l’appel criant de la meth.

Mais ici, le réalisateur belge Felix Van Groeningen a décidé d’adopter le point de vue de son père, David Sheff, conté dans Beautiful Boy, publié par ce dernier en 2008.

Une dichotomie atmosphérique

En pleine détresse et fréquent désespoir nous est alors montré, par le biais de Steve Carell, un père désarmé mais néanmoins rempli de dévotion à l’égard de son fils, son beautiful boy, interprété par Timothée Chalamet. S’en suit alors une connexion évidente entre les deux acteurs, où une vérité, la faiblesse de l’impuissance, en sort de manière subitement ornementée de moments d’euphorie baignés dans une lumière dorée.

C’est entre deux mondes que se situe l’histoire d’une telle famille, où la nature de la vie bascule tantôt d’un côté, celui abritant les sombres abysses dans lesquelles la drogue engloutit ses victimes, et tantôt de l’autre, microcosme radieux au parfum de liberté soutenu par l’amour familial. Le montage du film vise ainsi à nous porter d’un espace-temps à un autre, de manière à constamment opposer ces deux univers et nous faire ressentir l’incertitude qu’abrite une telle addiction envers une possible stabilité.

Le choix des musiques joue également un grand rôle dans le traitement de cette binarité. Bercés par de merveilleux virtuoses tels que le groupe islandais Sigur Rós ou bien l’indémodable John Lennon, on nous plonge également dans l’intimité père-fils avec Nirvana ou David Bowie. S’en suit des musiques parfois perçantes, criantes et inconfortables lors des moments de grande retombée, rompant avec cet univers à la fois doux et déjanté.

Le monde physique entourant Nic semble pourtant idyllique et presque enviable pour le spectateur. Entouré d’une famille aimante, vivant au sein d’une demeure où l’art occupe une place proéminente et où l’argent ne semble pas être source d’inquiétude, un futur est à première vue facilement dessinable pour le personnage. Mais l’addiction n’a pas de visage ; elle ignore le genre, la race, ou la classe sociale de la personne ; elle ne fait que frapper violemment l’individu d’une substance orgasmique et destructive, sans réelle explication de son choix de proie.

Se résigner aux nuits soudaines

C’est ainsi que Timothée Chalamet nous introduit le personnage de Nic en nous livrant une intimité folle, transcendée par une incroyable justesse émotionnelle. Chaque mimique, sourire et grimace semble occuper parfaitement les scènes, et la vulnérabilité qui en ressort transpire la nature humaine, marquée par les incohérences, les colères et les imperfections. Steve Carell, de son côté, nous laisse percevoir de par son jeu une croyance évidente de la part de David en les capacités de son fils afin de sortir de son trou noir. Cette dernière, parfois irrationnellement construite mais néanmoins tenace, semble pouvoir lui donner la force d’imaginer un futur possible, où l’addiction ne serait qu’une passe épisodique de la vie de Nic.

Mais Beautiful boy nous montre ici le caractère impétueux, espiègle et attrayant de la drogue, hantant de manière perpétuelle l’esprit de Nic, même après sevrage, même après l’orage. Un risque de rechute se trouve alors en constant arrière plan de sa vie, et nous rappelle que les victoires contre l’addiction sont seulement issues de batailles, et que gagner la guerre n’arrive jamais. Le propos n’est pas de dire qu’en sortir est impossible, mais qu’être inlassablement sous une aile voisine et croire en ses efforts est indispensable afin d’y parvenir.

Déterminer les responsables d’une telle tragédie familiale se trouve alors comme une tentative vacante, inefficace afin de panser la profonde blessure qu’engendre le fait de voir son enfant se diriger vers la mort, porté par l’autodestruction. Chacun faute ou personne n’agit, le tout est de savoir comprendre, supporter et d’accompagner inlassablement l’addict, en se rappelant que les choses arrivent parfois d’une source obscure, et qu’il faut accepter ces non sens qu’abritent la vie.

Elisabeth Seuzaret

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