De l’art féministe en Pologne – Girls to the Front !

« Nous croyons à un espace où les femmes et les filles pourraient partager leur art et leur musique en toute liberté. Sans sexisme ni autres formes de discriminations. »

Voici le leitmotiv qui résonne dans les concerts et se balade entre les lignes des zines de Girls to the Front. Une initiative créative, aux airs d’artivisme féministe, signée « Agata i Ola ».

Le manifeste de leur communauté, complicité féminine et bienveillance. Girls to the Front, un espace de confidence et d’expression artistique pour les femmes et les filles, d’encouragement à la création et au lâcher prise.

Agata to the front !

Varsovie sous la pluie, je retrouve Agata la passionnée dans un bar un peu caché de la capitale. Un lieu tranquille et idéal pour discuter de la pépite féministe Girls to the Front, dont cette jeune femme est l’une des deux initiatrices.

À 24 ans, Agata et sa peau porcelaine sont en master d’analyses avancées dans les sciences des données (Data Science) à Varsovie. Des études qui détonnent avec l’initiative qu’elle crée à ses 19 ans au côté de celle qui deviendra sa jumelle, Ola. Alors, Girls to the Front comme une échappatoire, une parenthèse agréable, rock et littéraire dans sa vie.

Agata i Ola, les mêmes ondes

Agata et Ola font connaissance sur les ondes du rock indépendant et pop d’Arcade Fire, alors en concert à Varsovie. Coup de foudre, le courant passe dans les deux corps dansant. À chaque corde de guitares pincée, elles se découvrent un peu plus. Et la musique ? Une passion commune. Ces deux jeunes femmes vibrent sur le même tempo. Pourtant, ce n’est pas un genre musical qui les rapproche. « Je pense que l’intérêt que je partage pour la musique avec Ola n’est pas relié à un style, mais plutôt à l’atmosphère qui environne certains groupes et aux émotions qu’ils nous font ressentir. » De plus, la musique créée par des femmes les touchent plus intimement.

Agata i Ola

La graine est plantée et se loge dans leurs esprits féministes. L’idée de réaliser des soirées concerts avec uniquement des groupes féminins émergent. Mais, quels sont ces groupes de femmes en Pologne ? Et là, c’est la mise en lumière d’un pays musicalement masculin ou, du moins, principalement. Elles ne connaissent que deux groupes 100% féminins à travers tout le pays.

Photo prise lors de l’exposition
« Do it (her)self » à Nośna

Lorsque le duo décide de s’unir dans cette initiative, l’heure n’est pas encore à l’artivisme féministe en Pologne. Agata raconte. « Beaucoup pensaient que nous voulions seulement créer un rassemblement de filles, de manière aussi superficielle que stéréotypée. Nous n’insistions peut-être pas assez sur la dimension féministe de notre initiative. En 2016, quand les choses ont commencé à bouillir en Pologne avec les protestations des femmes, la grande discussion sur le féminisme s’est accélérée. De nouvelles initiatives ont émergé. Enfin, nous avons eu de la visibilité. »

Female bands to the front !

Dans les années 1990, le mouvement féministe Riot Grrrl transcende. Il renverse les codes et les scènes musicales. Sur ces musiques punk anarchistes les garçons se jettent dans la foule, fiers de leur résistance aux pogos. Les concerts du groupe mythique Bikini Kill et les filles dans la fosse n’en sont pas épargnées. Un soir, la chanteuse Kathleen Hanna s’exclame « Okay all girls to the front ! I am not kidding !¹» Agata et Ola admirent ce groupe. Elles font de ce cri inoubliable leur nom.

Dans les traces de Riot Grrrl tout en se promenant  dans les univers musicaux, Agata et Ola commencent leur fougueuse aventure. « On a voulu créer un “cercle” pour les groupes de musiques féminins. Notre premier événement Girls to the Front était une soirée-concert suivie d’un after, en 2014. Seulement huit personnes sont venues … » Douce déception dans son regard et son rire malicieux. Mais petit à petit, l’idée d’Agata et Ola voyage. Des filles viennent vers elles dans le souhait de présenter, via leurs concerts, leurs créations. De petits airs musicaux réalisés en cachette, dans ce bon vieux garage aménagé en studio.

« À ce moment là, avec Ola on s’est dit que le “truc” ce n’était pas seulement de présenter dans nos concerts des artistes féminines “accomplies”. Il fallait aussi organiser des événements pour les filles qui débutent, pour les encourager et pourquoi pas les révéler ? »

Ainsi, le duo veut créer une communauté où les femmes et les filles peuvent s’exprimer en toute liberté, loin des représentations stéréotypées et des préjugés sexistes (ou encore de toutes autres formes de discriminations). Un espace bienveillant, accueillant des groupes d’horizons et d’âges différents.  « Et c’est efficace. Les filles aiment l’énergie et les ondes positives qui se dégagent de ces soirées. We are feeling good !² »

« La coopération est très importante pour nous ! De grandes choses se produisent lorsque les femmes et les filles se réunissent. »

Feminist zines to the front !

En 2015, Agata et Ola apprennent que Kathleen Hanna se produit sur scène en Pologne. « Tout de suite, on s’est dit “oh mon dieu, on doit absolument l’interviewer !” » Agata rit, toujours enthousiaste à cette idée. « Mais, où est-ce qu’on allait publier cette interview ?! » Elles décident donc de créer leur propre média, un zine Girls to the Front. Pour autant, l’interview ne se fera jamais. Quelques années passées, la chanteuse apprendra à la sortie d’un concert l’existence de Girls to the Front.

Le premier zine (ou fanzine) sort en 2015 sur le thème des femmes dans la musique. Depuis, 6 autres sont parus et un nouveau est en chemin. Les zines sont un média pour Girls to the Front mais surtout pour les femmes et les filles qui souhaitent écrire sur leur expérience personnelle. « Comme pour les concerts, notre credo est le même : mixer les récits de vie et les perspectives tout en proposant aux femmes et aux filles un espace d’expression. »

Chaque zine arbore un sujet général. En fait, cela n’est pas le fruit du hasard. Les filles veulent avant tout rester ouvertes aux différentes interprétations possibles sur un même thème. « Nous incluons toujours un message d’ouverture pour que chaque personne se sente libre de s’identifier comme elle le souhaite dans nos zines », comme dans le cinquième zine où Girls to the Front révèle la face cachée du sexe. En effet, le sexe est trop souvent exposé dans les médias comme quelque chose qui se veut doux, forcément bon et réservé à la dynastie hétérosexuelle. Avec Agata et Ola, une fille parle de sa première fois, pas si voluptueuse … Puis, une femme expose le sexe entre lesbiennes et une autre écrit un article sur l’asexualité.

Ici, la parole se veut davantage libérée. Girls to the Front cherche le plus souvent à noircir les pages de ses zines d’expériences personnelles, d’une encre plus que jamais authentique. Chez Agata et Ola, le féminisme se vêtit de couleurs différentes, à en devenir pluriel et intersectionnel.

Les zines et workshops en images

Les thèmes des zines : les femmes dans la musique, la force des femmes, le corps, les relations entre les femmes, le sexe, le sentiment d’être étrangère (à soi-même ou face aux autres) et enfin « all queers to the front » sur la communauté queer et ses différentes perspectives. Souvent, les idées de thèmes s’inspirent de l’actualité polonaise.

Agata et Ola travaillent actuellement sur un nouveau zine avec pour sujet la maladie et le handicap. Elles souhaiteraient y évoquer les conditions physiques et mentales excluant les femmes, les personnes non binaires, trans et/ou queers de la société,  parfois à cause du problème lui-même mais parfois à cause de la perception sociale de celui-ci. « Nous soutenons que la maladie et l’invalidité ont un sexe et que la douleur féminine est moins prise au sérieux. »

Pendant un long moment, le duo Agata et Ola a seulement fait des soirées, des concerts et des zines. Puis, peu à peu elles ont commencé à mettre en place des ateliers d’expressions artistiques.

Une fois n’est pas coutume, je remercie la merveilleuse Agata de m’avoir fait découvrir Girls to the Front, un coup de coeur, et j’embrasse Ola qui se trouve de l’autre côté de l’Atlantique cette année. Et qui sait, la Bretagne aura peut-être l’occasion d’accueillir Girls to the Front cet été ? Z feministycznymi pozdrowieniami.

[¹] « Ok, toutes les filles devant ! Je ne plaisante pas ! » [²] « On se sent bien ! »


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