Australie – Uncle Greg, l’histoire d’un enfant volé devenu artiste engagé

Les aborigènes ne représentent plus que 3% des 24 millions d’habitants en Australie. Les peuples autochtones ont souffert de la politique de l’Australie blanche jusque dans les années 70 et continuent de subir un racisme à peine dissimulé. Quelques jours avant “ the invasion day ” qui commémore le massacre des aborigènes par les premiers colons, j’ai rencontré Greg Fryer à Melbourne. Ce comédien est un des enfants des générations volées.

Vingt minutes avant mon interview, je reçois un message digne d’un vieux film d’espionnage sur mon téléphone : “ je porte un chapeau, un maillot de football rouge et un jean noir ”. Le chapeau en question, c’est une casquette de marin, souvenir d’un tournage de film. Ça lui donne un faux air du navigateur aventurier Corto Maltese. Grand fan de football et de politique, il porte fièrement le maillot de l’équipe de Corée du Nord. Le foot et la politique, il a vraiment ça dans la peau. Il me montre fièrement le haut de son torse, côté cœur, où je découvre la cendre rouge d’un tatouage un peu fané. Il s’agit de l’insigne de l’équipe de foot de Livourne. Les supporters de ce club italien arborent fièrement le drapeau rouge communiste lors des matchs. Artiste-performeur au théâtre comme au cinéma, Gregory J. Fryer, aka Greg Fryer est un homme en colère contre l’humanité. Il faut dire que l’humanité ne l’a pas gâté.

Les générations volées : la part d’ombre bien moche de l’Australie

Greg Fryer est né il y a un peu plus de cinquante ans près d’Alice Springs, dans le territoire du Nord de l’Australie. Là-bas, c’est le cœur des terres rouges, en plein désert, à 1500 kilomètres de Darwin et 1532 kilomètres d’Adélaïde. A un ou deux ans, il est dérobé à sa famille, en toute légalité avec la complicité du gouvernement australien, pour être placé dans une famille d’accueil blanche.

La langue, les traditions, les connaissances, les danses, la spiritualité ne peuvent pas être transmises aux générations futures, s’il n’y a plus de génération future.

Greg fait partie des générations volées, ces 50 000 enfants aborigènes arrachés à leurs parents pour être adoptés par de vrais australiens blancs à des fins d’assimilation. Ces actes ont été perpétrés pendant près de 80 ans, entre 1890 et 1970. L’État australien n’a reconnu les faits et présenté des excuses officielles seulement en 2008. En volant les enfants des autochtones, les blancs souhaitait voler leur avenir. La langue, les traditions, les connaissances, les danses, la spiritualité ne peuvent pas être transmises aux générations futures, s’il n’y a plus de génération future.

Face au traumatisme, défendre sa culture et son identité malgré tout.

A treize ans, il fuit sa famille d’accueil où il est maltraité physiquement et psychologiquement. Il est recueilli par une drôle de communauté, un peu punk, à Brisbane, sur la côte nord-est. Aux côtés de ces gens, il apprend l’école de la vie. A 19 ans, le jeune Greg s’implique dans 4ZzZFM, un programme radiophonique dédié aux aborigènes. C’est la première fois dans l’histoire du pays que les indigènes ont un média pour faire entendre leur voix. Ils peuvent y mettre en avant leur histoire, leur culture, leur tradition et leurs langues. Greg est jeune quand il commence à travailler comme technicien son pour cette radio. Il ne connaît alors pas grand-chose à propos des générations volées, des aborigènes. Aunty[1] Glenice le prend sous son aile et il rencontre d’autres aborigènes. Il parvient à retrouver les traces de sa propre famille biologique. 42 ans après avoir été arraché de sa famille, il revoit enfin sa grand-mère, femme centenaire aujourd’hui. Elle a une maison, un grand lit mais elle préfère dormir dehors, sur le sol, comme elle l’a toujours fait. 

Sur les 250 dialectes aborigènes, seules 60 restent aujourd’hui parlés.

On ne peut être considéré comme un réel aborigène sans en parler pas la langue. “Je déteste l’anglais qui est pourtant ma langue principale, car c’est la langue des colons. Il n y a pas d’école pour apprendre les langues indigènes alors j’ai appris l’italien”. Sur les 250 dialectes aborigènes, seuls 60 restent aujourd’hui parlés. Uniquement deux écoles proposent des cours de langues aborigènes à Melbourne. Ce n’est guère mieux dans le reste du pays. L’Australie est encore à des années-lumières d’une reconnaissance de ses langues indigènes. Néanmoins, l’anglais créole, un mélange d’anglais et de langues aborigènes, est parlé dans la rue. C’est une manière pour les aborigènes de tous se comprendre tout en évitant les oreilles indiscrètes d’australiens non-natifs. Ainsi, “Deadly” en anglais est normalement employé pour désigner quelque chose de négatif, terriblement mal alors qu’en anglais créole ça veut dire l’inverse : “ magnifique ”, “ fucking good ”.

Le comédien à la voix chaude et puissante se souvient de ses cours d’histoire à l’école. Son professeur leur explique que l’Australie a été découverte par le capitaine James Cook en 1770. Il lève la main spontanément : “ Mais monsieur ! Nous, nous étions déjà là. Ce n’est pas lui qui a découvert l’Australie ”. La réponse de son professeur est sans appel, concise et violente : “Just shut up”[2]. L’Histoire a occulté la société complexe et développée qui existait avant que les colons débarquent sur l’île-continent. “ Nous n’avons rien à faire ici. Cette société est déjà très développée ” avait cependant écrit dans son journal le navigateur français Jean-François de La Pérouse (1741-1788) que l’artiste aborigène tient un peu plus en estime.

Nous sommes à la terrasse d’un bar punk à Smith Street, à Fitzroy, quartier rock de la culture underground à Melbourne. Pendant notre échange, plusieurs personnes le saluent d’une chaleureuse poignée de main et échangent quelques banalités. Je finis par lui faire remarquer qu’il est connu comme le loup blanc dans la jungle urbaine qu’est ce quartier. Il m’explique qu’en fait il ne connaît pas ces gens mais qu’il est simplement de coutume de se saluer entre aborigènes, même si on ne connaît pas. De même, quand un aborigène rencontre un autre aborigène, il est d’usage de demander “ where are you from ? ”. “ Et ça peut éviter des problèmes de consanguinité aussi ” me confie-t-il d’un air malicieux. Un soir, il aborde une séduisante femme aborigène dans un bar. Rapidement il lui demande d’où elle vient, comme il est de coutume de le faire entre aborigènes. Ils se rendent alors compte qu’ils sont cousins éloignés, originaire du même village. Le flirt a tourné court se rappelle t-il dans un éclat de rire sonore.

Lart comme revanche à lassimilation forcée

Greg ne manque pas d’humour même lorsqu’il s’agit de parler d’un sujet sensible comme celui de la cause aborigène : “ À choisir, j’aurais quand même préféré être colonisé par les français car avec vous j’aurais au moins eu un vrai statut d’artiste ! ”

En 1996, alors qu’il est en tournée en France en tant que musicien de didgeridoo dans une compagnie de danse, il réalise qu’il est un artiste. “ En France, les artistes sont reconnus. Ce n’est pas le cas en Australie. Il vaut mieux être médecin ou avocat. L’Australie ne valorisent par ses artistes. ”

“J’aime raconter des histoires, tenir le miroir devant une société en décrépitude et lui montrer à quel point elle est laide.”

Greg Fryer

A Brisbane, il commence à jouer du didgeridoo à l’âge de 19 ans. Mais c’est dans le théâtre qu’il trouve sa vocation : “ J’aime raconter des histoires, tenir le miroir devant une société en décrépitude et lui montrer à quel point elle est laide .”.

A Melbourne, il fait la rencontre de Lloyd Jones, metteur en scène hors norme que Greg considère comme son père de substitution. Avec Lloyd Jones, Greg peut se mettre nu sur scène sans poser de question, ce qu’il ne ferait pas avec tous les metteurs en scène. Il trouve une vraie famille au sein de La Mama Theatre, un théâtre contemporain indépendant devenu véritable institution à Carlton, quartier bohème de Melbourne. Celui-ci a ouvert ses portes à des centaines d’artistes à la recherche d’un espace où exprimer leur créativité, sans préjugé. Il compte notamment parmi ses anciens résidents Cate Blanchett, David Williamson ou encore Barry Dickens.

“ Parfois tu dois faire des films de merde parce que tu dois juste manger ! Et puis parfois tu prends ton pied ”. Il vient de terminer le tournage d’un film, une comédie d’horreur sur le racisme en Australie. Il joue le rôle d’un type qui découpe les gens en morceau et il a beaucoup aimé ce tournage. Il a vraiment hâte de voir ce film dont « Flesh and blood » pourrait être le titre. Il jouera au Darwin Festival, grand rassemblement des cultures aborigènes qui a lieu chaque année début juillet. Dans un mois, il participe à un atelier sur le théâtre indigène, à Melbourne. Beyond blue est une association de sensibilisation aux problèmes de dépressions mentales engendrés par le racisme pour les populations aborigènes en Australie. Ce spot publicitaire a connu un franc succès et Greg apparaît dedans. Un jour ça lui plairait bien de réaliser son propre film, une comédie aigre-douce bien, à l’image du personnage.

Il y a plus de vingt ans, lorsqu’il joue en Europe, il passe dans plusieurs villes de France, dont Brest. Il se souvient d’y avoir rencontré des bigoudènes. Elles lui raconte que si la coiffe bigoudène est aussi haute, c’est qu’une bouteille d’alcool y est cachée. Je dois lui confesser qu’il s’est sûrement fait berner par ces bretonnes.

Rage against the machine” : Un homme en colère

Greg poursuit sur le plan politique. Ses mots sont durs :

« L’Europe a bien changé. Malheureusement la droite dure au pouvoir progresse un peu partout, le fascisme est tapi là. Les Etats-Unis et l’Europe niquent le Moyen-Orient. Les États-Unis détruisent la Libye, le terrorisme monte. De ma propre expérience, si tu veux maintenir ta propre culture, bien sûr tu es le bienvenu ici, mais tu dois comprendre la culture déjà présente, ce que les anglais n’ont pas fait ici. C’est triste car le fascisme profite de la situation pour grossir en Europe et dans le monde. De mon point de vue extérieur, c’est terrible ce qui se passe en Europe. Tout le monde est en train de se battre, la machine de guerre est en marche. Si vous voulez vous battre parce que vous êtes en colère il faut le faire contre le gouvernement libéral, de droite, à la botte du capitalisme. Fuck you ! C’est ce que je vois en France, les gens en ont assez de toute cette merde et essaient de s’en sortir. »

“Les australiens sont trop paresseux pour protester. Tant qu’ils ont de la bière, une paire de seins à proximité et le match à la télé tout va bien. “

Greg Fryer

Les yeux brillants, il me continue à parler du mouvement des Gilets Jaunes en France. 

« Ces gens ont été déçus par les promesses d’un président technocrate et capitaliste. All the system is fucked[3]. Il comprend, les français sont revendicateurs, c’est bien. Ce n’est pas en Australie que ça arriverait. Les australiens sont trop paresseux, tant qu’ils ont de la bière, une paire de seins à proximité et le match à la télé tout va bien. L’Australie est à la botte des Etats-Unis, incapable de prendre position sur le plan international. Et sur le plan national, il reste tant à faire… » déplore-t-il.

Si Greg devait être défini par le nom d’un groupe de musique, ce serait sans nul doute “ Rage against the machine ”. Un des meilleurs concerts de sa vie. Greg est un homme en colère mais qui peut le blâmer ? On lui avait dit que la colère passerait avec l’âge. Mais plus il vieillit, plus il est en colère contre cette société. L’enfant volé n’oubliera et ne pardonnera jamais. Crier sa colère et sa différence sur les planches, voilà probablement le meilleur antidote.

 


[1] Aunty (ou uncle) : tante (ou oncle) en anglais. C’est un titre honorifique chez les aborigènes.

[2] “ Tais-toi c’est tout. ”

[3] “ Tout le systeme est foutu. ”

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