Le rock made in Cataluña

La barbe hirsute, le regard noir et profond, à sa droite la dame de pique, chevelure rouge pétard, le rythme ne flanche pas une seconde. Bienvenu au concert les Limiñanas. Autour du couple cinq musiciens cuisinent le garage rock psychédélique à la française, chatouillant des guitares saturées, lâchant des nappes synthétiques derrière des chœurs unis, tâtant quelques instruments louches, de ceux que le copain Comelade affectionne. Par une nuit de novembre, le septuor perpignanais a tenté de réchauffer la capitale bretonne anesthésiée par neuf petits degrés. One, two, three, four…

Synthèse branchée sur ampli

Après une pénible première partie punk-garage, Howlin’ Wolf couvre l’installation de la douzaine de grattes et autres instruments d’alchimistes dont le très chouette matériel du guitariste Ivan Telefunken à pois verts.

Rennes a ce soir passé la quarantaine, les barbes négligées soutiennent les montures à la mode tandis que les doudounes féminines restent au vestiaire (2€). Chester Burnett termine sa prestation d’outre-tombe, le combo de Cabestany entre en scène. Il est 21h10, l’Angleterre nous envie, l’Amérique nous a précédés, les gilets jaunes se les caillent, nous aussi, mais plus pour longtemps.

Les projecteurs lumineux s’abaissent, l’Ouverture de Shadow People résonne. L’instrumental est maîtrisée, l’osmose a depuis un moment rejoint le groupe sur scène. Il suffit à Lionel Limiñana, co-fondateur, guitariste et compositeur de 80% du répertoire, de se tourner vers sa belle, remonter le manche de la six-cordes et bam ! Le son est tranché, le temps de réajuster la corde de La et c’est reparti.

La set-list est riche, cinq albums, deux compilations et un disque en collaboration avec le musicien Comelade permettent de puiser dans chacune des périodes du groupe et d’en livrer une synthèse éclectique branchée sur ampli. Malamore, l’avant-dernier, Crystal Anis le second côtoient sans jurer les reprises des groupes qu’affectionnait le couple à l’adolescence. Pour les puristes comme pour les novices, voici un groupe qui ne renie pas son héritage sans garder la tête plongée dans les bacs sixties. Soyons subjectifs puisque l’art est subjectif mais d’une subjectivité qui s’appuie sur une matière objective (merci Fernand Léger) : les Limiñanas sont le meilleur groupe français actuel. Anton Newcombe, Peter Hook et Kirk Lake sont d’accords avec moi.

Récréation psychédélique   

The Limiñanas est un groupe construit en plusieurs étapes. Lionel Limiñana a d’abord usé ses médiators dans plusieurs groupes locaux du sud de la France (les Beach Bitches, les Bellas) avant une carrière de disquaire. À la fin de la première décennie de ce siècle virtuel, lui et sa moitié Marie enregistrent chez eux deux titres à tendance rock garage (c’est-à-dire bricolés maison avec un son de guitare en distorsion dû à l’utilisation de la marque de fabrique du groupe : la pédale fuzz). L’un des titres est même une lecture d’une recette de cuisine, Migas 2000 (« deux heures seront nécessaires, pour qu’apparaissent…les boulettes.). Postés sur Myspace, les morceaux n’éveillent pas la France, adepte à cette époque de titis parisiens habitués du Gibus. Mais les États-Unis ont eux dépassé la pop mainstream et nombre de labels indépendants fleurissent dans cette contrée étoilée. En quelques jours, deux labels contactent le couple et les signent. L’un des deux est l’honorable Trouble In Mind, les afficionados seront ravis d’apprendre que Jacco Gardner et les Night Beats y ont une chambre à l’année. 2009 agonise mais on s’en fout puisque le premier album du groupe est dans les bacs. Dix ans plus tard le répertoire s’est enrichi, les concerts sont excellents et les collaborations alléchantes.

Vocabulaire

Vous débutez ? Les mots garage, fuzz et jouissance auditive vous sont inconnus ? Alors prenez des notes, écoutez tout cela à tête reposée et réveillez l’enfant que vous avez jadis été (si, si) : The Seeds, le Polnareff des premières années, Kim Fowley (« Let’s take a trip… »), The Lord Of The New Church, JC Satàn, Louie Louie, Morricone, The Kinks, Gloria (Them)… Tout ceci devrait entraîner chez l’auditeur une sérieuse Psychotic Reaction (ouarf, hilarant).

Istanbul Is Sleepy, Shadow People avant le paisible Garden Of Love. Le chant est partagé entre Nika Leeflang à ma gauche et Renaud Picard à ma droite. La nymphe dorée enchante Salvation ou Funeral Baby, alors que l’homme a la coupe de cheveux de Souchon, impressionne lorsqu’il danse avec sa guitare acoustique. Entre eux c’est une récréation psychédélique qui s’opère : la guitare lead assomme le public de rasades en distorsion pendant que la batterie cogne avec plus de cadence qu’un parkinsonien sur un tapis zébré derrière lequel sont placés les trois acrobates du riff, Mickey Malaga structure à la basse à côté d’Ivan Telefunken engagé dans des annotations au clavier (à pois aussi) ou frappant sa guitare en élévation à l’aide d’une cuillère à soupe et d’Alban Barate arrosant le plat de synthétiseur, de guitare et même de ukulélé.

Retour en arrière

Le groupe compose chez lui les albums qu’il enregistre ensuite à plusieurs. Le dernier a même été produit par le leader du Brian Jonestown Massacre, Lord Anton Newcombe, considéré le dieu du rock néo-psychédélique. Il lui arrive même de rejoindre sur scène la formation de temps à autres (comme pendant la Route du Rock).

La batteuse annonce en hauteur Limiñanaaaaaa et un tigre du Bengale déboule dans mon imagination pour bouffer l’atmosphère étouffante rayé par des riffs rouges et orange. Nous est présentée  Suzy « mais son vrai nom est Vicky », que tout le monde appelle Sue, sauf le narrateur qui l’appelle Vie, « comme la vie ». The Gift, puis un trésor exhumé : Crank, dans une version formidable. Le rock germanique est transcendé dans une version sous fumigènes du Mother Sky défloré par les stroboscopes à rendre épileptique un moine tibétain. « I say mothers ain’t too cool like mother sky, tell me for surprise if you’re right… » Le final provient du deuxième album, le couple le plus célèbre de l’histoire du rock (Betty & Johnny) se déchirant à Nassau.

Le public n’est pas en transe, alors après les applaudissements, les méditerranéens viennent asséner un un coup fatal binaire aux bretons paralytiques. Pink Flamingos en trio, ambiance romantique rosée, puis les sorcières brûlent (Witches Valley), et on sort les disques des étagères (« Stones, Otis, Elvis (…) »), avant la roulette russe de Stiv Bators qui, enfin, réveille l’audience de l’Étage.

C’est le moment de conclure, alors on gratte l’intro du morceau le plus joué lors des rappels des groupes de rock depuis 1965 et tous les éternels jeunes de la ville chantent « And her name is G.L.O.R.IAYAYAYA Gloriaaaaa !!! » ensemble, c’est régénérant on se sent en famille mais une qu’on a choisie, pour un peu on danserait ensemble mais nous ne savons pas nous amuser, il pleut dehors, c’est le mois de novembre, et ce soir ça se sent. L’orchestre moderne termine son set par Je M’En Vais, titre de 2014 rarement joué en  et terminé en éruption abrasive sous flashs lumineux intensifs. Applause.

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