Remettre du sens dans nos mots – interview de Tom Sarrat

Un tir peut être suffisant pour se politiser. Ou accélérer le processus. Qu’il touche la cible que nous devenons l’espace d’une demi-seconde n’importe que peu – sauf dans les cas où les dommages physiques sont irréversibles. L’essentiel est là : en tant que participant.e à un rassemblement, la police m’a regardé, mis en joue, et a tiré. Comme si je n’étais qu’un épouvantail, un humain moins important, même pas un humain du tout, en fait. Que faire quand on se fait tirer dessus par l’État ? Est-ce moins violent parce que ce n’est pas létal ? Sans doute pas.

Comme beaucoup de jeunes de ce pays, Tom a connu cette expérience. Caméra à la main, sa participation n’était pas active dans les manifestations. Cela ne l’a pas empêché de se faire tirer dessus à coups de LBD (lanceur de balle de défense). Malgré la violence qu’on leur oppose, les envies de créations alternatives ne s’essoufflent jamais. C’est ce que ce jeune cinéaste/vidéaste breton a choisi de montrer dans son premier long métrage, Chroniques et Outillages de Cité.

 

  • Salut Tom. C’est en partie ce tir de flash ball reçu dans la jambe qui t’a poussé à tourner un long métrage sur les formes de protestation à Rennes ?

 

On peut parler d’une prise de conscience, parce que je faisais des manifs depuis 2009 et j’en devenais un peu essoufflé par ce rythme, par la similitude des manifestations. Ce mouvement m’a donc beaucoup enthousiasmé parce qu’il y avait Nuit Debout, et d’autres initiatives créatrices et réflexives sur le vivre-ensemble.

Ce que j’ai vu dans la rue m’a poussé à me demander ce que faisaient les gens en dehors des manifestations. Quand il n’y a plus personne dans la rue en septembre-octobre. On a commencé par l’Institut d’Études Politiques de Rennes. Comment les étudiant·e·s et professeur ·e ·s voient-iels cette hausse de l’abstention et d’autres courants alternatifs ? Ce sont les seules institutions qu’on a interviewées, et on a pu constater que Véolia finance l’IEP, dont le directeur noue des partenariats public-privé. Les lobbys sont déjà à l’œuvre dès la formation des futur.e.s figures politiques, sociologues ou journalistes.

Aperçu de la bande-annonce du long métrage de Tom

Le mépris (de classe) de certain·e·s profs est effarant. La semaine de l’environnement avait été organisée à Sciences Po et un professeur avait déclaré que les étudiant·e·s n’étaient pas là « pour ramener tous les babos fumeurs de shit de Rennes ». Les étudiant·e·s s’étaient un peu révolté·e·s contre ce mépris. Sciences Po, c’est la seule institution qui m’a refusé le tournage, ce sont les associations étudiantes qui m’ont permis de rentrer. Le budget participatif nous a intéressé·e·s également, on a interviewé un adjoint à la mairie, Glen Jégoux. Ce n’est pas un film qui se base contre les institutions, il se base plutôt sur la quête d’une harmonie.

 

  • À travers ce travail, tu souhaites décortiquer les manifestations individu par individu pour comprendre – et expliquer – pourquoi iels se battent, et ce qu’iels construisent en dehors des manifestations ?

 

Il n’y a pas que ça. Mon travail prend le pouls actuel de toute une contre culture-populaire qui s’est érigée depuis des dizaines d’années. On voulait savoir où en sont ces luttes.

Ce film sert à montrer comment des gens se mettent en relation dans plusieurs univers locaux. Dans ce film, on voit des soixante-huitards, des jeunes engagés ou bien des trentenaires toujours avec une envie, un vecteur, une direction, qui font qu’ils créent des espaces de rassemblement, d’ouverture, d’éducation, d’autogestion, qui sortent complètement des anciennes pratiques de notre état, que la plupart considèrent nécessaires de réactualiser, réadapter, voire faire disparaitre tant leur nocivité est grande. Et ça, c’est juste à Rennes. Grâce au montage d’interviews, on essaie par exemple de confronter ou assembler des théories anarchistes, communistes, néolibérales et même nationalistes.

“L’humain et la pomme” Photo de Tom Sarrat

 

  • Tu voulais savoir si on peut se sentir utile, sans partir à l’autre bout du monde. Tu aurais déjà une réponse, même partielle, à nous donner ?

 

Je n’ai pas posé cette question directement, je voulais prendre des gens dans un espace commun qui ont donc des valeurs communes. Les gens se positionnent dans l’urgence d’une mobilisation. La question, c’était de voir et de donner à voir comment les gens emboîtent différents rouages pour construire une lutte. La définition de la citoyenneté n’est pas unanime, par exemple.

Il faut remettre en question, mais tant que la constitution reste écrite par les dirigeants, ça n’ira forcément pas, on a forcément aucun contrôle. À titre personnel, je pense que c’est complètement possible de se sentir utile à échelle locale. Le docu se terminera sur l’ouverture de la ville aux sans-papiers. C’était ce que je voulais faire dès le départ : montrer comment les gens parviennent à se faire entendre raison sur leurs différences. Comment ils arrivent à jouer avec ça, pour accepter l’autre. 42 associations à Rennes se sont alliées autour de l’accueil des étranger·e·s. Des gens de droite, de gauche, anarchistes, musulman·e·s, catholiques se sont uni·e·s avec un message commun pour agir sur une thématique concrète : donner à manger, un toit à celles et ceux qui n’en ont pas.

“Sourire”. Photo de Tom Sarrat

Mon documentaire, il traite de ça : donner un toit, donner à manger, militer dans la construction, comment travailler sans renier ses principes, ériger une éducation populaire et renforcer le journalisme indépendant. On peut, dans une seule ville, vivre ensemble en harmonie. J’essaie de me dégager de tout discours politique dans ce que je montre pour ne laisser que le présent d’humains qui s’entremêlent à l’écran.

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