S’engager à Salvador – Travail dans la forêt à la Pedra do Sabiá

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur un mouvement contre un projet impliquant la coupe d’arbres centenaires, la voici de retour pour nous parler cette fois d’une ferme de cacao bio en agroforesterie et d’un mode de vie différent.

 

Tout d’abord, je tiens à m’excuser pour mon retard de plusieurs semaines pour écrire ce dixième et dernier article de ma chronique. J’ai en effet été confrontée à un problème technique : mon ordinateur, vieux de dix ans, n’a pas supporté l’humidité de la jungle, et a rendu son dernier soupir avant que je puisse écrire un seul mot. J’ai tenté sans succès de trouver un engin de substitution que l’on pourrait me prêter, avant de me résigner à attendre mon retour en France, le 1er juin, pour me lancer dans la rédaction.

Mais là encore, pourtant, il a fallu beaucoup de temps avant que je réussisse à m’y mettre. Cet article étant le dernier, j’ai fait face à un étrange blocage pour me lancer dans son écriture, consciente que cela consisterait à clôturer le cycle de mon temps au Brésil. De plus, il se trouve que ce moment a également été pour moi le plus important de tout mon voyage. Profondément marquée, je n’avais que trop conscience de la difficulté que j’aurais à rendre compte de mes si nombreuses émotions à travers un simple article. Ainsi, j’ai finalement tâché de faire de mon mieux, et à présent, le voici.

Étouffée par la ville

Cet article sort quelque peu du cadre que je m’étais imposé, car, même si regroupé dans ma chronique « S’engager à Salvador », son sujet se situe à Itacaré, à plusieurs heures au sud de cette ville, bien que toujours dans l’état de Bahia. Je me suis permis cette entorse car j’entrevoyais là la potentialité de quelque chose d’un peu différent de mes autres sujets, mais qui enrichirait sans nul doute la palette de solutions que je cherchais à proposer.

À vrai dire, je me sentais étouffée par la ville. J’ai toujours vécu à la campagne, mais je ne me serais pas doutée qu’habiter dans une si grande ville – sept fois plus grande que Paris, rappelons-le – pendant plusieurs mois me pèserait tant. J’avais besoin de me retrouver dans la nature, dans la nature sauvage, et non dans un parc créé par l’Homme. Ainsi, lorsque j’ai entendu parler de la Pedra do Sabiá, une ferme de cacao biologique hébergeant une communauté de volontaires dans la jungle, j’ai aussitôt fait mon sac et sauté dans un car.

Un lieu coupé du monde

Qu’est-ce que la Pedra do Sabiá  ? C’est avant tout une oasis de verdure, une réelle explosion de végétation tropicale. On y fait du chocolat avec le cacao récolté, ainsi que des cosmétiques naturels. On y fait également pousser toutes sortes de fruitscomme des bananes, des avocats, des ananas, des cupuaçus, des mangues, des papayes, des haricots de toutes tailles…

Pourquoi me suis-je donc intéressée à cet endroit, et en quoi la Pedra est-elle engagée ? À vrai dire, ce n’est pas la ferme en elle-même qui est engagée, mais avant tout le mode de vie qui peut être cultivé là-bas. Rien que sur le plan de la nourriture, tout est biolocal, on y mange végétarien, la consommation est saine et décente, et on y apprend à tout faire soi-même, de la terre à l’assiette. Et ça, c’est déjà beaucoup. La Pedra do Sabiá cherche à tendre le plus possible vers l’autonomie alimentaire. Ainsi, cette proximité de la communauté avec les différentes étapes de production de leur propre nourriture contribue à les reconnecter avec la nature. En effet, tout le monde travaille dans la terre, les jardins sont conçus selon certaines pratiques permaculturelles comme l’agroforesterie.

Et, outre le travail au jardin, l’endroit est tellement magnifique et la jungle tellement luxuriante qu’il est impossible de se trouver là sans se sentir frappé au creux du ventre. En tout cas, pour moi, qui n’ai que l’habitude d’une nature sage, domptée en champs carrés et en forêts quadrillées par des routes, cela a été un choc. Dans ce lieu, on ne peut qu’être fasciné par ce qu’ils nomment Mãe Terra(« Mère Terre »). On ne peut qu’en venir à aimer la nature. À l’aimer vraiment, comme une personne. Cela permet de retrouver en soi les choses essentielles, de se rappeler de ce qui est vraiment important dans la vie.

Une vie en communauté

Un autre des éléments centraux, en plus de alimentation et de la relation à la nature, c’est la vie en communauté. En effet, au moins une quinzaine de personnes vit dans cet endroit au quotidien. Il existe trois statuts possibles : résident,volontaire et hôte. Les résidents sont les volontaires de longue date qui ont fini par venir habiter à la Pedra. Ils prennent donc pleinement part aux activités et ont un rôle décisionnaire. Les volontaires sont des personnes qui, attirées par la jungle d’Itacaré, viennent s’installer pour un mois, travaillant en échange du logement, et contribuant financièrement pour les repas. Les hôtes, enfin, sont là en vacances pour la durée de leur choix, ne travaillent pas, et payent pour le gîte et le couvert. Tout le monde prend ses repas ensemble, lorsque le gong résonne, et parfois on veille après manger, pour discuter ou jouer de la musique.

Afin d’améliorer la qualité de la convivência (« vivre-ensemble »), sont d’usage des pratiques de communication non-violente inspirées entre autres des accords toltèques (une culture mésoaméricaine dont les Aztèques se prétendent les descendants). Même s’il arrivait que, naturellement, il y ait des accrochages, dans l’ensemble, l’entente était plutôt bonne et les relations bienveillantes.

Le travail à la Pedra

J’ai moi-même séjourné à la Pedra do Sabiá en tant que volontaire. Je travaillais 4 heures et payais 30 réais par jour, soit 7,50 €. Le travail était réparti chaque lundi entre tous les bénévoles et résidents, sur la base du volontariat. Sur un tableau présentant toutes les tâches nécessitant d’être faites, on inscrivait nos noms dans une case par jour, en plus des temps de préparation des repas.

Au début, je me suis portée volontaire pour les travaux qui me semblaient les plus intéressants, comme la préparation du chocolat ou les cosmétiques, puis assez rapidement je me suis rendue compte que je préférais largement les travaux plus physiques.

En effet, j’ai aimé travailler au jardin, les pieds et les mains dans la terre, arrachant les mauvaises herbes et voyant ces gens chérir le sol comme leur propre peau. J’ai aimé traverser quotidiennement la jungle à pied jusqu’à la Cidade de Luz, projet d’un nouveau groupement d’habitations où nous retapions de vieilles maisonnettes pour les rendre habitables. J’ai aimé en frotter les tâches sur le sol, j’ai aimé en repeindre les murs à la chaux, et, jour après jour, voir mon travail prendre forme.

C’était si évident.

Le bonheur d’une vie simple

La maison dans laquelle je travaillais s’appelait Fruta Pão. La personne qui y passait le plus de temps et supervisait les travaux était un résident, Rodrigo. C’était avec un tel amour qu’il construisait les portes en bois pour cette maisonnette, ou encore qu’il réparait la gouttière, comme si rien n’avait pu le rendre plus heureux… C’était un grand sage.

Il m’a fait lire du Thoreau, philosophe américain abolitionniste du XIXème siècle, et nous avons eu de nombreuses discussions sur la pauvreté matérielle volontaire et le refus de la propriété privée. Matériellement, Rodrigo ne possédait que deux réais(soit 0,50 €), et un volume d’affaire personnelles qui tient dans l’espace d’un sac à dos. Mais, en vérité, c’est une des personnes les plus riches que j’ai jamais rencontrées. Son mode de vie nous a beaucoup inspirées, mon amie Andréa et moi, car il est d’une grande cohérence avec ses idées.

Comme le dit Thoreau, ce n’est pas le devoir d’un homme de se dévouer à l’éradication d’un mal, pour terrible qu’il fût ; il peut très bien avoir d’autres préoccupations ; mais c’est son obligation, pour le moins, de se désintéresser du mal, et […] de ne pas lui donner, en termes pratiques, son appui. La vie de Rodrigo est une application directe de cette idée : il trouve dans son action individuelle un refus total d’un système qu’il juge mauvais, et jouit du bonheur d’une vie simple et presque sans argent. Il travaille ainsi quelques heures chaque matin et bénéficie d’une immense liberté tout le reste de son temps, pour faire du kayak sur la rivière, pour lire, pour jouer de la guitare, pour échanger avec les personnes de passage, pour se baigner à la cascade, pour randonner dans la forêt… Sa vie est radicalement épurée, il n’a gardé que ce qui est essentiel pour lui.

Des limites à dépasser

Ça a été très intéressant pour moi de me pencher sur l’idée qu’il faut construire en même temps qu’on détruit – j’entends par là s’engager pour remettre en cause un système établi, comme je le fais moi-même. En effet, la proposition d’alternativesest à mon avis essentielle pour avancer et pour montrer les tares du modèle en place. Ainsi, quoi de mieux comme alternative qu’une alternative au niveau d’unmode de vie tout entier ? Le mode de vie de Rodrigo est un exemple idéal, mais pas la Pedra do Sabiá dans son ensemble, car je trouvais que ses limites était rapidement visibles.

Tout d’abord, le prix et la répartition en trois statuts. Cette idée que ceux qui payent ne travaillent pas, et que ceux qui travaillent doivent tout de même payer un peu (sept euros par jour, c’est très cher), m’a profondément déplu.

De là découlait la seconde limite : une population socialement très peu mixte, et qui malheureusement était essentiellement constituée de Blancs, alors qu’en Bahia 80% de la population est noire.

Et enfin, la troisième, et pas des moindres, était que le terrain appartenait à une seule et même personne, qui avait donc pouvoir absolu sur tous les autres.

Et pourtant, ce séjour à la Pedra m’a vraiment beaucoup appris, grâce à l’étude de certains modes de vie individuels, mais aussi justement grâce au fait de percevoir ses limites, et ainsi de pouvoir commencer à réfléchir à un modèle qui les dépasse tout en étant viable.

Les essais d’utopie

Je suis bien consciente que je suis loin d’être la première à réfléchir à un tel modèle. Presque tous les auteurs d’utopies (système idéal selon eux) en sont arrivés à des formats très similaires, qui regroupent souvent une petite communauté soudée et égalitaire, en lien avec la nature, et sans rapports de domination.

Il est intéressant de constater que cet idéal est l’idéal de vie anarchiste, même si tout le monde préfère employer le terme « utopie ». Car en effet, si l’on se fait bien souvent une idée péjorative de l’anarchisme, son seul objectif est le suivant ; l’autogestion, c’est à dire la gestion d’une communauté par elle-même.

De nombreuses communautés ont déjà été créées tout au long de l’histoire et partout dans le monde, et même aujourd’hui, on entend beaucoup parler des « écovillages », qui sont d’ailleurs recensés sur différents sites, comme le GEN.

Ces tentatives de vie en communauté peuvent paraître à certains égoïstes et lâches, dans le sens où elles abandonnent la lutte pour de l’entre-soi. Mais pourtant, ces gens ne font qu’appliquer le principe de Thoreau : s’ils ne peuvent éradiquer le mal, au moins n’en seront-ils pas complices. Je pense que ces communautés servent de laboratoires et de sources d’inspiration pour les militants qui continuent à se battre dans le monde d’aujourd’hui, et que ces deux modalités sont complémentaires.

Certaines personnes n’ont pas la force, la fougue ou l’envie de se battre frontalement, mais je pense que chacun peut résister à sa manière, à son niveau.

Ainsi, pour moi, ce temps à la Pedra do Sabiá aura beaucoup nourri mes réflexions et aura été une très belle conclusion à mon voyage au Brésil. Ma chronique touche donc à sa fin, je vous remercie de m’avoir lue !

Voir mon premier article où je présente mon projet

Lire aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *