Mais que fait Google à Rennes ?

Vous avez sans doute pu remarquer le petit distributeur de café roulant Google qui circulait sur la place de la mairie ces derniers jours, ou encore les annonces sponsorisées du géant du net sur votre mur Facebook : il se trouve que Google ouvre son premier atelier numérique en France.

Si auparavant, le moteur de recherche n’était présent qu’à son siège parisien et dans ses laboratoires de recherche où se concentrent ingénieurs et scientifiques, il dispose maintenant d’un espace physique accessible au citoyen lambda. Le but ? « former au numérique » est la raison invoquée sur le site internet, et « instaurer un espace de dialogue » vous répondra-t-on dans leur établissement rue de la Monnaie, derrière la place des Lices. Mais, comme le témoigne l’actualité de ces deux dernières années, dès qu’on commence à parler d’instaurer un « dialogue », cela démontre une nécessité de recourir à la langue de bois pour cacher des intentions plus ciblées sous un discours vide et généralisé. Alors nous pouvons creuser davantage la question : que fait Google à Rennes ? Simple stratégie commerciale, réelle volonté bienveillante d’éduquer au numérique, concrétisation du pouvoir titanesque de l’entreprise sur la vie des citoyens ?

Une première visite du lieu

À notre arrivée à l’atelier, nous sommes accueillis par des jeunes souriants et dynamiques vêtus d’un polo bleu Google. Pas le temps de rester perdus, on est tout de suite pris en charge. Le lieu est divisé en quatre parties : une réservée à la promotion de start-ups rennaises du numérique, un espace de démonstration des dernières innovations de la firme, un espace de conférence et une salle de formation. Difficile d’imaginer qu’ils arrivent à installer tout cela dans un espace aussi petit, entièrement modulable, mais qui correspond finalement à la vision de l’atelier numérique qu’ils partagent : un lieu à taille humaine et convivial, accessible pour n’importe qui. Il faut reconnaître que cet atelier n’est pas une démonstration de la puissance financière de Google, qui aurait très bien pu installer un temple de la formation au numérique au cœur de la ville. Les locaux, plutôt modestes, ressemblent à un joli intérieur IKEA aux couleurs du moteur de recherche : bleu, rouge, jaune, vert.

Des formations décevantes

Au programme, des ateliers : « décrypter l’information sur internet », « tendances de recrutement dans le numérique », « initiation au code pour les enfants », « protéger ses données », « les fondamentaux du référencement naturel », « faire une bonne présentation au travail », « gérer son e-réputation », « développer sa communauté youtube »… Et des conférences : « la technologie, un levier pour la mixité », « naviguer sur internet en toute sécurité », « la culture de l’innovation chez Google », « développer son activité grâce aux outils du numérique »… Ce programme est très représentatif de l’ambiguïté du lieu et du sentiment mitigé qu’il provoque. Entre deux conférences intéressantes se trouve une caricature de la vision « start-up nation », en contradiction avec les idéaux que la firme véhicule.

Former au numérique, c’est génial. Les algorithmes dominent le monde, les ordinateurs sont notre deuxième cerveau, l’intelligence artificielle s’immisce progressivement dans notre vie quotidienne. Si nous voulons garder l’autonomie inhérente aux sociétés démocratiques, il faut se former au numérique. Ainsi, on ne peut que saluer Google pour sa prise d’initiatives qui visent à « combler la fracture numérique », comme le racontent les coachs de l’atelier. Mais, c’était peut-être rêver que penser que Google, le numéro un du numérique qui est accusé d’utilisation abusive de données personnelles, allait nous former, nous petit humains ignorants, aux secrets de ce qui constitue la base de son activité. Non, si la firme propose des formations, cela reste dans l’optique de mieux utiliser les outils qu’elle propose, pas celle d’avoir la capacité de comprendre comment fonctionne leur moteur de recherche et d’atteindre une certaine autonomie en informatique. Ainsi, quand je fais part de mon envie d’apprendre à coder et programmer à un monsieur en polo bleu, il me répond que« ce ne sera pas possible en formation continue ici, vous pouvez peut-être faire une séance d’initiation avec les enfants, mais sinon je vous conseille de prendre des cours en ligne ». Moins que de servir à éduquer, ce centre vise à mieux nous intégrer dans un monde capitaliste dominé par le pouvoir économique.

Ainsi, il y a une certaine déception à voir que ce lieu est plutôt orienté vers les professionnels, les entreprises et les chercheurs d’emplois ; ou alors à la promotion de Google. Si l’entreprise vante sa culture de l’innovation, c’est peut-être vrai dans le domaine technique mais absolument pas dans le domaine politique. La démarche de cet atelier n’est pas de promouvoir une vision neuve de la société, plus démocratique, plus égalitaire, plus écologique mais de savoir utiliser les nouvelles technologies de communication pour mieux s’intégrer au modèle capitaliste périmé d’aujourd’hui.

Conserver une image positive auprès de la population

Finalement, cet atelier numérique ressemble à une grande parade. Des formations très courtes et parfois totalement bidons, des promotions d’entreprises et des derniers outils de la firme, des dispositifs pour améliorer Google (possibilité d’emprunter des caméras street-views, etc.)… On se demande pourquoi l’entreprise dépense autant d’argent pour mettre en place ce genre de projets, qui est absolument non-lucratif. La réponse se trouve peut-être dans la stratégie de Google pour garder une position dominante sur le marché du numérique, en cherchant à s’attirer la confiance des citoyens. Les deux dernières années ont en effet été un peu « tendues » sur certains terrains pour la firme, qui voit apparaître de plus en plus de partisans pour son démantèlement et se voit traîner en procès par la Commission Européenne. En novembre dernier, le magazine Quartz révélait que toutes les données de localisation des utilisateurs d’Android étaient transmises à Google, même lorsque les données de géolocalisations étaient désactivées, ce qui avait provoqué un tollé. L’entreprise a par la suite annoncé qu’elle arrêterait de recourir à ces pratiques, mais non sans susciter l’exaspération de nombreux clients qui commencent à chercher des alternatives plus respectueuses de leur vie privée, comme le démontre le succès du moteur de recherche Qwant.

L’extension du pouvoir politique de la firme

Google voit donc dans cette initiative une nécessité de renouer la confiance avec ses utilisateurs, mais aussi la création d’un espace de « dialogue », c’est-à-dire un lieu d’interaction entre une entreprise auparavant dématérialisée et des personnes. Cela est significatif du pouvoir toujours plus grand de la firme. Quel genre d’entreprise impacte tellement la vie du monde entier qu’elle peut se permettre de créer des lieux de discussions avec ses clients (sans être un service technique) ? On n’imaginerait pas aller dans un atelier Renault, Bouygues, ou quoi que ce soit d’autre par plaisir, si on se déplace pour eux, c’est dans leur magasin. Cela montre quand même la popularité de Google et sa proximité avec les individus.

Omniprésence dans la vie quotidienne, volonté d’éduquer, de soigner, efforts de démocratisation de la culture… certains n’hésitent pas à remarquer que Google est aujourd’hui en mesure de concurrencer des États. En tout cas, le rôle qu’il entend se donner dépasse largement celui de firme de l’informatique. En 2015, l’entreprise est remodelée en une structure plus grande, Alphabet, qui regroupe désormais Google et plusieurs autres filiales qui n’ont rien à voir avec internet, comme par exemple Calico, une société de biotechnologie qui s’est donné pour but de lutter contre le vieillissement, ou encore DeepMind, une société de recherche en intelligence artificielle et dont le logiciel Alpha Go a battu le meilleur joueur du monde de Go en mars 2016. L’intention de Google est de révolutionner le monde par les technologies, comme le montre d’ailleurs son implication aussi dans les smart cities, les « villes connectées ».

La masse de données titanesque que nous lui transmettons tout les jours alimente sa puissance et lui donne cette possibilité de façonner le futur qui nous attend. Son chiffre d’affaire dépasse largement le PIB de certains états, dont le Danemark par exemple. En mai 2017, ce pays a nommé un « ambassadeur numérique » pour négocier avec les géants du web, ce qui signifie qu’il leur reconnaît la puissance d’un état. Ce qui n’a finalement rien de très étonnant. Google connaît le profil et la vie privée de presque tout les habitants des pays occidentaux alors que l’état n’a accès qu’à leur état civil ; Google est en tête des recherches pour la technologie de pointe et est en mesure de construire la meilleure armée du monde si elle accepte de collaborer avec un état ; l’entreprise propose des services dans tout les domaines… bref, elle a un poids diplomatique, renforcé par son poids géostratégique : la concurrence entre les pôles Washington-GAFAM et Pékin-BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) permet aux défenseurs de Google de rappeler que si on commence à démanteler les grandes entreprises technologiques américaines, on se retrouve dépassés par les grandes firmes indépendantes chinoises.

“Do the right thing” : la devise de Google

Si la firme californienne a un poids politique, il faut cependant nuancer les propos d’un pouvoir totalement illimité. Les gouvernements disposent encore de la capacité de mettre un frein à ce genre d’entreprise, même s’il s’agit d’un mastodonte comme Google. Récemment, le géant a dû se plier aux nouveau règlement européen de protection des données (REPD), tout comme elle a dû accepter la censure d’internet pour s’installer en Chine. En 2017, la Commission Européenne a démontré que Google n’était pas intouchable en l’accusant d’abus de position dominante pour avoir favorisé son propre service de comparaison de prix Google Shopping : elle a été condamnée à une amende de 2.42 milliards de dollars. De plus, l’entreprise semble vouloir améliorer par elle-même la protection des données de ses utilisateurs après les derniers scandales en date. Il est certain que la firme a conscience de son pouvoir d’influence sur la vie de personnes privées mais aussi sur la vie politique d’un état, mais on peut imaginer qu’elle suivra la ligne de son mantra « Do the right thing ».

À l’ère du trafic de masse des données numériques, il est évident que la surveillance de masse est rendue possible, d’autant plus que celles-ci sont accaparées par une sorte d’oligarchie des géants du web, mais leur démantèlement ne serait pas judicieux. En effet, en plus d’être les premiers en recherche technologique, d’investir des milliards dans l’innovation qui est bénéfique à toute l’humanité, on ne peut pas reprocher à ces entreprises d’être trop performantes. Elles ne sont pas en situation de monopole, dans le sens où l’entrée au marché reste libre et où personne n’est obligé d’utiliser leurs services. De plus, dans tout les cas les technologies de l’information nous rendent tous de plus en plus dépendants et plus vulnérables. Il est plus raisonnable de faire confiance à ces grandes entreprises qui détiennent nos précieuses informations, et de s’assurer qu’elles soient optimisées par un encadrement juridique rigoureux.

En décembre 2017 le magazine Usbek&Rica a choisi pour thème « faut-il démanteler Google ? » lors de son 27ème Procès pour les Générations Futures (des conférences-spectacles sous forme de simulations de procès), qui s’est conclu par ce mot du jury: « l’humanité, en toute confiance, a livré une partie de son autonomie à votre firme. Partout dans le monde, des centaines de millions de femmes et d’hommes mettent entre vos mains un pouvoir exorbitant sur la conduite de leur propre vie. Nous espérons que vous saurez prendre la mesure de vos responsabilités. ». Cette dépendance à l’égard des firmes high-tech peut de plus être minimisée par une formation accrue dans le domaine du numérique. Si nos données ne sont pas protégées, ce n’est pas que de la faute de ces entreprises géantes, mais aussi parce que la plupart d’entre nous n’ont aucune idée de comment bien les protéger. Lorsque nous serons en mesure d’acquérir une autonomie en informatique, nous serons en mesure de décider si on veut, par exemple, utiliser un moteur de recherche comme Google ou en utiliser un autre qu’on considère plus « éthique » .

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