Loi Vidal : du réveil de Rennes 1 à l’occupation de Sciences Po

« Pour nous étudiant-es, la Sélection, qu’elle soit dans la fac, à l’entrée de la fac, ou même effectuée par des vigiles qui demandent des cartes étudiantes Rennes 1, c’est NON ! ». Ainsi la page Facebook Assemblée générale de Rennes 1 concluait-elle un de ses premiers communiqués, publié en réaction à la décision de l’administration de l’Université d’employer des vigiles privés pour contrôler les entrées des facultés de droit et de sciences économiques.

Eh oui, en février de cette année 2018, après plusieurs AG rassemblant quelques centaines de personnes à Rennes 2, des blocages et des manifestations étudiantes passant par la fac de droit, un mouvement social a enfin vu le jour dans l’Université de Rennes 1…

16 février : fais voir tes papiers !

Banderoles du cortège Rennes 1 le 22 mars

La première Assemblée Générale (nous dirons AG pour la suite) prend place à la faculté de droit, sous forme d’AG informative sur la loi Vidal (instaurant la sélection pour aller en fac). Mais l’administration, inquiète, organise en catastrophe un contrôle de cartes étudiantes avec présence de vigiles aux entrées pour ne laisser passer que les étudiants de Rennes 1. Plusieurs lycéens et étudiants de Rennes 2, venus apporter leurs témoignages, sont injustement refoulés, tandis que des militants En Marche et UNI viennent faire de provocantes tirades sur une pseudo « égalité des chances ». L’AG suivante s’organise à la faculté de sciences économiques, cette fois sous forme d’une « AG de lutte » (suite à un vote presque unanime) dont sont alors exclues les personnes ouvertement opposées au mouvement social (dont l’une fait un scandale en prétendant s’être fait « tirer l’oreille »). Entre tractage, piquets de grève et pique-nique dans le cloître de la BU Hoche, la mobilisation continue à prendre de l’ampleur. Mais face au renforcement des contrôles de cartes et de la sécurité de la fac d’éco, ainsi qu’à un mail du doyen reprenant un communiqué de l’UNI pour menacer les étudiants mobilisés, les AG sont alors déplacées à Sciences Po.

22 mars : casse ta nasse !

Blocage de Sciences Po le 22 mars

Pour l’organisation de la journée nationale de manifestation du 22 mars, c’est une centaine d’étudiants qui se retrouvent à Sciences Po et votent le soutien aux EHPAD, retraités, postiers, cheminots et plus généralement à tous les fonctionnaires en lutte. Il est alors admis que la défense du service public en tant que bien commun, non soumis aux intérêts privés, devient l’un des objectifs de l’AG de Rennes 1. Dans cette idée, les étudiants organisent un blocage de l’IEP le jour de la manifestation. Accompagné par les personnels de Rennes 1 mobilisés eux aussi contre les coupes de budget dans l’enseignement supérieur, c’est donc un cortège de près de 200 personnes qui se forme pour rejoindre le centre, en passant par le lycée Jean Macé mais aussi par les facs de droit et d’éco (dont les personnels tentent de fermer les portes au lieu d’encourager les jeunes à aller défendre leurs facs…). Le cortège rejoint alors la manifestation syndicale, avec l’aide de laquelle il brise même une nasse policière qui empêchait le cortège de Rennes 2 de rejoindre le défilé.

19 avril : ne renonce pas d’un fil !

Presque 200 personnes en AG à Sciences Po pour préparer le 19 avril

Après l’éclatant succès du 22 mars, plusieurs AG et manifs moins importantes se succèdent, dont une nouvelle AG informative à la fac de droit, qui se tient cette fois sur le parvis suite à un nouveau refus de l’administration de laisser un amphi à la centaine d’étudiants intéressés… Puis vient le moment de tous se rassembler pour préparer la nouvelle date nationale de manifestation du 19 avril : nouvelle grosse AG à Sciences Po, avec cette fois près de 200 personnes. S’ajoutent aux revendications la démission de M. Bedel (proviseur du lycée Jean Macé qui a fait plusieurs fois intervenir les policiers contre des lycéens pour empêcher tout blocage ou même AG dans son lycée), ainsi qu’un soutien à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Cette fois, un blocage reconductible de l’IEP est voté, à partir du jeudi de la manif ! Un groupe d’étudiants va même soutenir le cortège lycéen qui se forme au lycée Joliot Curie, bloqué dans la matinée : une centaine de jeunes rejoint alors l’IEP, suivie de près par une dizaine de camions de CRS, et c’est donc cette fois plus de 300 jeunes et personnels de Rennes 1 qui s’élancent vers la place Charles de Gaulle depuis Sciences Po.

En attendant mai : viens te faire matraquer !

Quand des policiers rentrent pour la première fois dans un IEP (photo @brthlmdnt)

En parallèle, suite à la décision de la direction de Sciences Po d’annuler une conférence sur la convergence des luttes et de mettre en place à l’IEP aussi un contrôle des cartes étudiantes effectué par une agence privée, un rassemblement a lieu, et les étudiants réussissent à pénétrer dans les bâtiments ! Une occupation d’amphi est alors mise en place en réaction aux prétentions de contrôle des cartes, d’abord pour permettre aux étudiants mobilisés de s’organiser entre eux et d’échanger avec les autres de l’IEP, puis sous une forme plus travaillée avec l’organisation d’une Université autonome (avec barbecues collectifs, conférences et présentations de mémoires) ! Simultanément, la journée de violences policières du 24 avril à Rennes annonce la couleur, le gouvernement veut étouffer la contestation : gazeuses et chiens contre les manifestants, puis course poursuite et matraquage d’un cortège étudiant, envoyant plusieurs personnes à l’hôpital. La répression de la manifestation du 1er mai continue sur cette ligne avec de nouvelles chasses à l’homme et interpellations violentes, et pour finir la semaine c’est le directeur de Sciences Po, Patrick Le Floch, qui choisit de faire intervenir près de 70 CRS dans l’IEP afin de faire arrêter une dizaine d’étudiants mobilisés réunis dans la BU.

14 mai : plutôt des idées que des policiers

Contrôle des cartes étudiantes par la police le 14 mai, jour des examens

Le 14 mai, pour empêcher que le début des examens à Sciences Po ne vienne mettre fin à la mobilisation, les étudiants tentent de bloquer à nouveau l’IEP, mais Patrick Le Floch est en roue libre et les CRS prennent le contrôle de la rue pour filtrer les étudiants. Une tentative de chaîne humaine est violemment réprimée et des renforts arrivent pour repousser tout perturbateur loin de l’IEP. Devant des conditions aussi abjectes, déjà anticipées dans un communiqué de professeurs de l’IEP annonçant leur refus d’examens sous surveillance policière, les étudiants rentrés dans Sciences Po tiennent des AG et décident finalement de ne pas passer les examens. Une grande AG prend ensuite place le midi même dans l’IEP, avec cette fois près de 500 personnes, et l’annulation des examens est alors votée, ainsi qu’une nouvelle occupation de Sciences Po. Mais en dépit de cette démonstration de la volonté étudiante, la direction annonce d’abord des examens en présentiel à partir du jeudi même, puis, devant la fermeté des étudiants mobilisés, décide de relâcher le bras de fer, pour mettre fin à la mobilisation de manière plus fourbe. À partir du mercredi suivant sont donc organisés des examens en ligne, au mépris de toute notion « d’égalité des chances » (ceux-ci rendant la fraude incontrôlable et favorisant donc clairement ceux ayant le temps ou l’argent nécessaire pour se permettre de tricher).

23 mai : examens en ligne et renoncement au principe d’égalité

Occupation de l’amphi Lanjuinais à Sciences Po

Face à l’annonce des examens en ligne, une nouvelle AG se tient en fin de semaine, et cette fois c’est près de 300 étudiants qui votent la poursuite de la mobilisation et le boycott des partiels, ainsi que la participation massive à la manifestation du 22 mai. Afin de tous se regrouper pour faire front ensemble le jour des examens en ligne, la prochaine AG est alors prévue pour le dit mercredi 23 mai. Mais suite à la pression et aux menaces de la direction de l’IEP (risque d’exclusion pour les premières années), moins d’une centaine d’étudiants se retrouvent pour boycotter. La manœuvre de la direction a fonctionné : individualiser les étudiants pour les empêcher de résister… Encore moins nombreux à l’AG suivante (les étudiants ayant été contraints de rester chez eux pour réviser et passer leurs examens), il est alors décidé de finalement abandonner l’occupation de Sciences Po pour se concentrer sur l’aide aux lycéens. Depuis le 22 mai, les résultats de ParcourSup sont sortis, et de nombreux jeunes se retrouvent sans affectation, ou avec une affectation ne correspondant pas à leurs projets d’avenir… Entre CRS violents et examens en ligne douteux, Macron et ses suivants ont réussi a étouffer les universités. Mais peut-être que les lycées sauront encore se lever à temps pour refuser l’instauration pérenne de la sélection.

Mr BlackSheep
(photos par l’Assemblée générale de Rennes 1, depuis Facebook & Twitter)

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