Droit à l’avortement : un pas en avant, deux pas en arrière

25 mai 2018, 22h heure irlandaise, toute la twittosphère retient son souffle. « Je suis tellement anxieuse que j’en ai les larmes aux yeux », « ils arrivent quand les résultats, déjà ? ». Les résultats officiels n’arriveront que le lendemain après-midi, mais ce que les Irlandais attendent ce soir-là, ce sont les premières estimations : le référendum passera-t-il en faveur de la dépénalisation de l’avortement ?

Quelques minutes après 22h, les premiers résultats timides commencent à être partagés : le mouvement Repeal the 8th aurait largement remporté la partie, avec près de 70% des votes ! Ces chiffres (66,4% en réalité) sont confirmés le samedi 26 mai, et la nation pousse un cri de joie collectif. Parce que le « 8th » en question, c’est le huitième amendement de la Constitution d’Irlande, adopté en 1983 et qui reconnaissait égal le droit à la vie de la femme enceinte et celui de l’enfant à naître.

Concrètement, les pratiques médicales engendrées par cette décision n’étaient pas aussi bienveillantes que sur le papier. En effet, il fallait que la vie de la mère soit sérieusement en danger pour que l’avortement soit envisagé. À défaut de remplir ces conditions, la patiente et le médecin risquaient quatorze ans de détention – une peine énorme, et pourtant allégée en 2013 : avant cette année et depuis 1861, ce « crime » était passible d’une peine de prison à perpétuité.

Le mois de mai est en passe de devenir synonyme d’avancée sociale vers l’acceptation de tou.te.s : il y a tout juste trois ans, le 22 mai 2015, arrivaient les résultats d’un autre référendum. Ce jour-là, le 34ème amendement de la Constitution était adopté à 62%, permettant enfin aux couples homosexuels de se marier. Ces deux changements symbolisent une avancée énorme pour ce pays historiquement très catholique et, le 26 mai dernier, un sourire éclatant éclairaient bien des visages.

De l’autre côté de l’Atlantique, cependant, le ciel des libertés déjà couvert depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir tourne encore un peu plus à l’orage. Celui-ci se réjouit du fait que « l’Amérique a un président pro-vie, un vice-président pro-vie, une Chambre des représentants pro-vie et des législatures républicaines pro-vie dans vingt-cinq États », comme il l’a annoncé le 22 mai alors qu’il était l’invité d’honneur d’un gala de l’organisation anti-avortement Susan B. Anthony List.

Le hic, c’est que les femmes restent largement minoritaires au Congrès américain : elles ne représentent aujourd’hui que 19,8% des 535 élus. Les décisions qui concernent les citoyennes du pays sont donc, une fois de plus, largement prises par des hommes conservateurs et majoritairement catholiques. Or, comme le disait si bien Rachel dans un épisode de Friends, « no uterus, no opinion ». Il paraît toujours insensé de constater l’état du système, mais la triste vérité est là : les riches décident pour les pauvres, les hommes pour les femmes, les Blancs pour tout le monde.

Et pour nos consœurs américaines, la vérité est pire que triste, elle est carrément inquiétante. En effet, pour mettre en œuvre de façon concrète les belles valeurs républicaines et pour rendre sa grandeur à l’Amérique, la marionnette pétrie de haine qui fait office de président au pays a décidé de frapper fort. Le 18 mai, il a annoncé qu’il souhaitait retirer toute aide financière de l’état aux centres de planification familiale qui pratiquent l’avortement. Ceux-ci devront séparer physiquement leurs autres activités (consultations gynécologiques, prescriptions de moyens de contraception…) des IVG. Cette mesure spécifique, bien que pas encore mise en place, n’arrête pas les conservateurs : depuis 2011, plus de 150 cliniques ont déjà été fermées dans des états majoritairement républicains, dont plusieurs n’en comptent désormais qu’une seule.

De notre côté de l’océan, l’Irlande vient s’ajouter à la longue liste de pays membres de l’Union Européenne autorisant l’IVG sans justification. Pourtant, la répulsion à laisser les femmes décider de ce qu’elles veulent faire de leur propre corps n’est pas l’apanage des Américains : quelques pays européens limitent ou interdisent encore formellement l’avortement. À Chypre, l’IVG n’est autorisé que si la vie de la femme est en danger (et, tout comme en Irlande, la question se pose : à partir de quel moment considère-t-on que c’est le cas ?) ou en cas de viol. En Pologne, la situation est aujourd’hui similaire à celle de Chypre, alors même que les IVG étaient autorisées et pratiquées pendant plus de quarante ans, jusqu’en 1997. Dans les textes de lois finlandaises, l’avortement est seulement autorisé avant 17 ans et après 40 ans ou dans certaines conditions (si la femme a déjà quatre enfants ou plus, ou si elle a des difficultés d’ordre financier ou médical), mais est en réalité facilement accessible.

S’il y a bien une chose que prouve l’ascension de Donald Trump à la présidence – autre que l’absence totale de démocratie dans le système électoral américain –, c’est que les droits obtenus peuvent nous être arrachés d’un instant à l’autre, et que la vigilance reste toujours de mise. La liberté des uns déplaira toujours à d’autres, en particulier à ceux à qui elle n’enlève rien.

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