S’engager à Salvador – Protection des arbres en danger avec Não ao BRT

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur la popularisation des idées marxistes, la voici de retour pour nous parler cette fois d’un grand mouvement sotéropolitain tentant de protéger des arbres séculaires d’un projet de nouvelle route…

Le mouvement Não ao BRT (« Non au BRT ») est un mouvement de la société civile, composé de différentes associations environnementales et d’une partie de la population de Salvador. Il s’oppose au BRT (Bus Rapid Transit), qui est un projet de la préfecture de la ville. Le projet consiste en la construction de voies rapides surélevées pour les bus et voitures afin de désengorger le trafic. Il permettra ainsi d’aller en seize minutes de la station de métro Lapa au Shopping da Barra. Voilà la présentation qu’en fait la Préfecture… Mais qu’en est-il en réalité ? Je me suis rendue à un acte de protestation le 6 mai pour découvrir ce que tous ces gens avaient à reprocher au projet…

Vive le CO2, à bas les arbres !

Tout d’abord, en dépit de son nom, le BRT ne va pas seulement être une route pour les bus, mais compter huit voies, dont quatre pour les voitures. Ainsi, s’il va « faciliter le transport en commun », il va également donner encore plus de place à la voiture en ville…

La critique majeure faite au projet est la coupe des 579 arbres de l’avenue ACM et de l’avenue Juracy Magalhães, considérée comme l’une des plus vertes de toute la ville. Sur le site de la Préfecture, on peut lire que « 25 à 30% des arbres seront relocalisés ». « Relocalisés » signifie ici que ces arbres, qui sont des géants centenaires, seront abattus, et que de nouveaux arbres seront plantés ailleurs. Mais on ne peut pas compenser la perte de tels arbres, il faudrait attendre des dizaines d’années pour arriver à des arbres similaires aux plus jeunes de ceux qui vont être coupés. Et puis, 25 à 30%, cela signifie que près des trois quarts vont être abattus sans tentative de compensation aucune.

De plus, Salvador est souvent critiqué pour son déficit d’arbres, comme c’est hélas le cas dans beaucoup de grandes villes. Alors que la pollution atmosphérique est de plus en plus dramatique et que les arbres sont un merveilleux moyen naturel d’aider à filtrer l’air, pourquoi encore en couper ? Et ce sont sûrement les arbres les plus précieux de la ville ! On voit que tous les dessinateurs et écrivains qui se sont intéressés au jeu d’inventer la cité du futur prévoient presque systématiquement une ville en harmonie avec la nature, avec de la végétation et des arbres partout. Pourquoi aller dans le sens inverse ?

On reproche aussi souvent le coût absurde de ce projet : 820 millions de réais, soit 205 millions d’euros, ce qui est bien plus cher que les BRT des autres grandes villes brésiliennes.

Des études des groupes environnementalistes sotéropolitains pensent que l’usage qui va être fait du BRT n’est pas assez important pour justifier un tel investissement, des travaux de longue durée et la coupe des arbres centenaires.

Est également pointée du doigt le nombre alarmant de lignes de bus qui sont déjà sous-utilisés, nombreux pense qu’il serait bien plus judicieux de repenser la mobilité avec plus de cohérence que de continuer avec cette habitude frénétique de construire toujours plus de routes, toujours plus grandes, toujours plus bétonnées, dans l’espoir de « désengorger le trafic ».

Des voies rapides pour les plus riches

Enfin, il n’est pas sans pertinence de soulever que les bus qui circuleront sur le BRT seront des bus neufs, plus grands, climatisés. Or, à Salvador, il faut savoir que le prix du trajet dépend de la qualité du bus (peut varier entre R$ 3,70 et plus de R$ 5). Ainsi, les prix du trajet étant déjà très chers par rapport au niveau de vie brésilien, on peut se douter que le BRT ne sera pas accessible à toute une frange de la population qui n’aura pas les moyens de payer le trajet bus, fût-il confortable et climatisé.

On peut aussi aborder les aspects négatifs indirects, comme la désertion des plus petites rues, qui est toujours un problème majeur à Salvador à cause de la violence (comme j’en ai déjà parlé dans cet article (à lire ici) Un grand axe comme le BRT, permettant de joindre en 16 minutes deux bouts de la ville, passant sur une passerelle surélevée, va contribuer à créer moins de présence, et donc moins de sécurité dans les rues. Les pauvres iront à pieds, tandis que ceux qui pourront payer auront leur voie dédiée, en hauteur, comme dans un monde à part. Aujourd’hui déjà, près de 40% de la population se déplace à pied parce à cause des tarifs trop élevés des transports en commun.

L’effet sur les rivières

Ce projet, en plus de couper 579 arbres centenaires, prévoit également de « tamponner » les deux rivières Lucaia et Camarajipe, qui se trouvent sur sa route. « Tamponner » signifie très concrètement recouvrir de dalles de béton et d’une couverture d’asphalte. Il va sans dire que ce procédé aura des impacts majeurs sur toute la faune et la flore dans un périmètre très large. On se souvient de la dernière fois qu’une rivière a été « tamponnée » à Salvador, pour un projet similaire, sur l’Avenida Paralela. Les habitants des comunidades, comme Canabrava (à lire ici), vivant autrefois au bord de la rivière, sont aujourd’hui inondées à chaque pluie, causant des dégâts matériels terribles pour ces gens qui possèdent déjà très peu.

Não ao BRT, un mouvement contestataire qui prend de l’ampleur

Ce projet est critiqué par une bonne partie de la population sotéropolitaine, par de nombreux groupes agissant dans le domaine de la protection de l’environnement et du droit à la ville.

Une pétition [qu’on peut signer ici] a été lancée, et a déjà recueilli plus de 57 000 signatures.

J’ai participé pour ma part à une manifestation le 6 mai, qui a eu lieu avenue Juracy Magalhães, témoignage de solidarité aux arbres qui vont été sacrifiés au nom de la rapidité et du confort de ceux qui pourront payer. De nombreuses personnes brandissaient des pancartes avec des phrases telles que « Où sont les fleuves de Salvador ? », « Pas d’arbres, pas de vote » ou encore « A qui va servir le BRT ? ».

Certains se faisant photographier en faisant des câlins aux arbres, tandis que d’autres interpellaient les voitures qui passaient en agitant des drapeaux et des banderoles. Je fus surprise du grand nombre de voitures qui manifestaient leur soutien, klaxonnant, souriant ou hochant vigoureusement la tête en passant devant nous. Des actes symboliques ont également eu lieu, comme la création d’un petit cimetière avec sur des croix le nom des espèces animales et végétales qui vont mourir avec le BRT.

Ensuite, ce fut le tour des prises de parole, moment où j’ai pu entendre de très véhémentes critiques contre Neto, préfet de la ville. Depuis le début de son mandat, déclare un homme, avec la modification de quartiers comme Barra, les petits commerces ferment au profit des grandes avenues et des Shoppings Center, des centaines de travailleurs informels se sont vus expulsés, et des millions d’arbres ont été coupés dans la ville. Une chose est sûre, ne votez plus jamais pour ACM Neto !

Enfin, les manifestants ont marché le long de la route, continuant à agiter les drapeaux pour attirer l’attention des voitures, puis de nombreuses personnes ont même été jusqu’à planter des arbres afin de montrer leur résignation à garder ce territoire, un de seuls encore si arborisé de toute la ville. D’après les prises de paroles, le nombre de manifestants grossit à chaque action.

Alors que la Préfecture a déjà commencé la coupe des arbres, la cadence accélère, le mouvement prend de l’ampleur et les dates de mobilisation se multiplient. Après une réunion le 7 mai, ont eu lieu des manifestations le 8, 11 et 12 mai, devant la préfecture et sur les lieux où se trouvent les arbres. Le climat est très tendu en attendant l’audience publique du 17 mai, où l’enjeu est très grand pour le mouvement.

Quelles alternatives ?

Le mouvement pense que le transport urbain à Salvador a certes besoin d’être réformé, mais pense que ces réformes doivent être réfléchies à court, moyen et long termes. L’alternative au BRT que les opposants proposent est l’usage des bus qui existent déjà, mais sur des voies qui seraient exclusivement réservées aux bus. Le coût serait nettement inférieur et cela n’auraient pas toutes ces conséquences environnementales désastreuses. On pourrait même envisager une baisse du tarif du trajet pour les usagers, encourageant ainsi les gens à prendre le bus et non plus la voiture.

Et si vraiment la Préfecture tient à son système de voies surélevées, elle pourrait plutôt construire un VLT (Veículo Leve sobre Trilhos, sorte de tram). Ce serait moins cher, avec des travaux moins importants, moins polluant et surtout cela n’offrirait pas de voies supplémentaires aux voitures.

J’ai été convaincue par les différents arguments que j’ai entendu contre le BRT, qui me paraît être une fois de plus un de ces grands projets inutiles – où dont l’utilité est négligeable par rapport aux conséquences négatives –, alors qu’on devrait penser justement à plus de simplicité et de décroissance. La crise écologique est déjà là, et fermer les yeux ne la fera pas disparaître. Agissons tant qu’il est encore temps !

Sources :

diariodotransporte.com.br

mobsalvador.blogspot.com.br

brt.salvador.ba.gov.br (site officiel de la Préfecture)

Voir mon autre article sur la mobilité urbaine à Salvador

Voir mon article précédent sur un groupe de vulgarisation du marxisme

Voir mon premier article où je présente mon projet

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