S’engager à Salvador – Schématisation du capitalisme avec les filhos e filhas de Marx

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur les armoires partagées à Salvador, la voici de retour pour nous parler cette fois d’un groupe de vulgarisation des travaux de Marx…

À l’occasion des deux-cents ans de la naissance de Karl Marx, le 5 mai 1818, des événements ont été organisés pour faire connaître un peu mieux les idées du philosophe, sociologue et économiste communiste du XIXème siècle. Vendredi 4 a par exemple eu lieu une projection-débat du film Le jeune Karl Marx, sorti en 2017, biographie du théoricien allemand jusqu’à l’âge de trente ans. Film très enrichissant, qui ne se présente pas comme un documentaire et le rend abordable à tout public, il permet une première approche de l’homme et d’un certain nombre de ses concepts, comme le collectivisme, la lutte des classes, et ses théories explicatives des rouages du système capitaliste. De plus, le film montre la confrontation de Marx avec d’autres personnages historiques tels qu’Engels, bien sûr (avec qui il a écrit le Manifeste du Parti Communiste), mais aussi Proudhon (le « père de l’anarchisme ») ou Weitling. La projection, qui a eu lieu dans une salle de la faculté d’Economie de l’UFBA a été suivie d’un débat sur le film et les idées soulevées. Cette modalité, une discussion suivant visionnage d’un support permettant à tous une même base de connaissances, m’a réellement parue pertinente.

Mais c’est le lendemain, le 5 mai, qu’a eu lieu le véritable événement de commémoration.

Une fête d’anniversaire au Velho Espanha

En effet, c’est dans le bar Velho Espanha (« Vieil Espagne ») qu’a eu lieu un après-midi festif pour souffler les bougies du sociologue bicentenaire. C’était la première fois que je mettais les pieds dans ce bar, et j’ai vraiment beaucoup aimé l’atmosphère. Des graffitis à la craie sur les murs défendaient des messages féministes, côtoyant de superbes dessins et une immense carte du quartier. Le mot de passe de la wifi était même « 2016foigolpe » (« 2016 était un coup d’état », cf. mon article sur la crise politique brésilienne). Le bar avait prêté gratuitement ses locaux pour l’organisation de ce moment. L’expression « souffler ses bougies » n’a rien de figuré, car un énorme gâteau trônait sur une table pour l’occasion, et à l’après-midi succédait une soirée musicale prometteuse.

Le Bloco filhos et filhas de Marx

« Bloco filhos e filhas de Marx » (« Bloc fils et filles de Marx »), tel était le nom du groupe qui organisait l’après-midi. J’avoue que ce nom, additionné au grand poster pompeux de l’économiste, au mannequin de deux mètres de haut et à son effigie sur le gâteau-même, m’a laissée au début un peu sceptique, car vraiment trop cliché… En découvrant le décor, j’ai vraiment redouté une apologie sans fin du personnage, entrecoupée de vieilles sentences poussiéreuses. Mais j’ai été heureuse de constater qu’il n’en était rien.

Déjà, les membres du groupe avaient majoritairement entre 20 et 25 ans, ce qui venait rompre avec ma première appréhension. Ensuite, ils n’ont pas fait particulièrement d’éloge de Marx lui-même, mais simplement présenté leurs activités annuelles, qui résidaient surtout en la recherche de popularisation du débat sur les idées marxistes, en dehors de partis. J’ai compris ensuite que le mannequin venait de Carnaval, et que le gâteau était surtout un clin d’œil à cette occasion spéciale. Après cette petite présentation, le professeur Daniel L. Jerziony, docteur en économie, a présenté un sujet très intéressant : « Marx, le capital et la crise du capitalisme ».

Schématisation du capitalisme

Grâce aux écrits de Marx, et dans un langage très simple, le professeur a exposé un aspect des rouages du système capitaliste de la manière suivante : il explique qu’un système capitaliste ne vise pas à produire une marchandise pour sa valeur d’usage, mais pour sa valeur marchande. Ainsi, cette même marchandise n’est pas produite selon un besoin, mais selon les fluctuations de sa valeur de troc. Par exemple, dans un système capitaliste, on ne va pas fabriquer des chaises parce qu’on a besoin de s’asseoir, on va fabriquer des chaises parce qu’il y a moyen de faire du profit avec. De plus, pour Marx, le capitalisme fonctionne par cycles.

Tout d’abord, il y a un capital (de l’argent), qui va permettre d’acheter des moyens de production (outils, matières premières et main-d’œuvre), qui vont permettre une production (par exemple des chaises), qui va être vendue pour de l’argent. Ainsi, on obtient la même chose à la fin du cycle qu’au début. Pour que ce processus présente un intérêt, il faut donc que la quantité d’argent finale soit supérieure à la quantité d’argent initiale, c’est-à-dire qu’il y ait eu un profit. Et le profit, qu’est-ce que c’est ? « Le profit, c’est le temps de travail volé aux employés, explique le professeur Daniel en citant Marx. Car si du bois se transforme en chaises, et gagne ainsi en valeur marchande, c’est seulement grâce au temps de travail des salariés. Ainsi, le profit, c’est l’écart entre la valeur marchande de la chaise et la valeur payée à l’employé pour son travail. C’est ça, la magie du capitalisme. Et c’est cet argent « surgi de nulle part » qui constitue le profit du patron. »

Un système naturellement instable

Et avec cet argent gagné à la fin du cycle, que va faire le patron ? Il va le réinvestir à nouveau dans des moyens de production, commençant ainsi un nouveau cycle. De la sorte, à chaque cycle, il va s’enrichir un peu plus. On voit donc que, pour Marx, le capitalisme est une idéologie irrationnelle et sans limite, qui ne peut fonctionner que de pair avec la croissance économique.

« Mais, ajoute Daniel, le grand paradoxe du capitalisme, c’est qu’il contient lui-même sa propre fin. » Car, si le capitalisme est systémique, ces cycles ne peuvent exister que dans un contexte de concurrence. Et, ainsi, pour soutenir la concurrence, on sera obligés de proposer des prix toujours plus bas, et ce sans faire baisser son profit. La seule solution qui reste est d’investir dans plus de mécanisation à chaque cycle, d’allonger le temps de travail des salariés, de baisser les salaires… Sauf que, ce qu’on ne doit pas perdre de vue, c’est que le profit ne peut être fait qu’en vendant la production. Or, c’est le peuple lui-même qui est susceptible d’acheter nos chaises. Mais si tous les patrons investissent dans la mécanisation et baissent les salaires, le peuple n’a plus d’argent pour acheter nos chaises, la production n’est alors pas vendue, et le système entre en crise, comme c’est le cas actuellement au Brésil. « Il est donc évident, pour Marx que cette crise est en réalité inhérente au système capitaliste qui, par nature, est instable », conclut le professeur d’économie.

La présentation fut suivie de vives discussions et du partage du gâteau, avec une part égale pour tout le monde !

J’ai trouvé l’après-midi très enrichissant, car c’était l’occasion d’en apprendre un peu plus sur les travaux du fameux sociologue-économiste, même pour quelqu’un qui n’aurait aucune connaissance en la matière.

Voir mon article précédent sur le partage de vêtements

Voir mon premier article où je présente mon projet

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