S’engager à Salvador – Partage de vêtements et Fashion Revolution

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur la mobilité urbaine à Salvador (ici), la voici de retour pour nous parler cette fois des alternatives dans le domaine des vêtements…

Du 23 au 29 avril ont eu lieu à Salvador – et dans toutes les grandes villes du Brésil – des ateliers et activités sur la thématique d’une « révolution de la mode », pour revenir à des modes de production et de consommation des vêtements plus décents. Je me suis rendue à un débat sur « l’économie du partage » (« economia compartilhada ») dans le domaine des vêtements.

La Semana Fashion Revolution

La Semana Fashion Revolution est une semaine mondiale qui célèbre les travailleurs de l’industrie de la mode, et commémore le désastre du Rana Plaza en 2013.

Le Rana Plaza était un grand bâtiment au Bangladesh qui regroupait les ateliers de confection d’un grand nombre d’entreprises textiles, telles que Camaieu, Primark, Mango, Benetton, Auchan, Carrefour, Walmart, H&M, Gap… Le 23 avril 2013, des consignes d’évacuation du bâtiment sont données, au vu de l’apparition de fissures sur les murs. Ces consignes sont ignorées par les responsables d’ateliers. Le lendemain, le bâtiment s’effondre, faisant 1 127 morts. Si cela peut paraître être un accident, ou encore de la faute des responsables d’atelier, ces morts sont en réalité les victimes de la fast fashion et de notre époque de consommation irréfrénée. Ce sont en réalité les victimes des vêtements que nous achetons sans cesse sans en avoir le besoin et dont notre armoire déborde.

Ainsi, ce drame a été pour beaucoup une prise de conscience, et chaque année, à la même période, de nombreuses personnes se rassemblent pour sensibiliser et réfléchir collectivement. Cinq ans après l’effondrement du Rana Plaza, cette semaine rassemble toujours plus de monde pour discuter des différentes façons de faire une mode éthique, et de sortir des paradigmes actuels de l’industrie des vêtements.

« Montre ton étiquette. Questionne les marques. #QuiFaitMesVêtements »

Cette semaine ont eu lieu des activités diverses telles que la projection de documentaires sur les conditions de fabrication des grandes marques, mais aussi des conférences sur les alternatives sociales et écologiques. Se sont également déroulés des ateliers pour apprendre à coudre des vêtements soi-même ou pour planter du coton. Je me suis pour ma part intéressée à un sujet que j’apprécie particulièrement : le partage de vêtements.

L’économie du partage

Je me suis rendue à un débat qui avait lieu dans la boutique Outside. Outside n’est pas une boutique ordinaire, car les clients n’y achètent pas de vêtements : ils payent un abonnement pour emprunter un certain nombre de vêtements chaque mois, comme dans une bibliothèque.

La boutique Outside

Au débat se trouvaient également la conceptrice d’une application de prêts de vêtements, LOC, et d’une boutique de location de tenues de soirées, CLOSET.

Ce concept d’emprunt d’habits évite d’acheter de nouveaux vêtements que l’on rangerait dans son armoire et n’utiliserait qu’une fois tous les deux ou trois mois (voire moins), ce qui est hélas le cas de nombreuses personnes de nos jours.

Mariana, une des conceptrices de la boutique Outside ajoute : Une autre vertu est que cela permet de tuer cette espèce de sentiment de propriété absurde que nous avons tous quant à nos vêtements. Beaucoup de personnes se refusent à prêter leurs vêtements, parce que ce sont « les leurs ». Mais c’est juste que ça n’est pas dans nos habitudes, il faut faire changer les mentalités, et petit à petit les gens se rendront compte qu’une même veste peut-être portée par de nombreuses personnes mais qu’elle sera différente sur chacun.

« Outside, un espace qui PARTAGE LA MODE »

Un luxe qui ici ne s’adresse hélas qu’aux riches

Néanmoins, si l’idée initiale de partager des vêtements afin de réduire sa consommation à l’achat est très intéressante, je dois avouer que j’ai été très déçue quant à la façon de faire. En effet, il s’agissait à chaque fois plutôt d’une location que d’un échange réel.

Pour avoir le droit de louer un vêtement par mois, le prix est de 60 réais, ce qui est le prix moyen de l’achat d’un vêtement neuf. Ce tarif ne rend donc la boutique accessible que pour les personnes ayant déjà une garde-robe bien remplie, car une personne avec un revenu inférieur préférera payer une seule fois 60 réais pour un vêtement qu’elle pourra garder que de devoir payer 60 réais chaque mois.

Ensuite, la boutique se trouve dans un quartier très aisé, ce qui, du fait des inégalités socio-spatiales de Salvador (lire mon article précédent), ne la rend accessible qu’à une population bien précise.

Enfin, sur la trentaine de personnes présentes au débat, toutes les personnes présentes étaient blanches, sauf une, qui était métisse, alors que la population noire et métisse représente 80 % de la population totale de Salvador. Ceci est une indication de plus sur l’absence de mixité sociale de ces projets.

La mode, une préoccupation des plus riches ?

Non au développement durable, oui à la décroissance

Cela ne me fait pas pour autant abandonner l’idée du partage de vêtement, et je conçois vraiment cela comme une solution pour l’avenir. Il faudrait seulement, selon moi, que cette idée ne se fasse pas juste soupape de bonne conscience pour permettre aux populations aisées de continuer à consommer en paix, mais réelle alternative pour tous.

Je pense que l’écart entre ce à quoi je m’attendais en allant à ce débat et ce que j’ai trouvé résume assez bien l’écart entre décroissance et développement durable. Le développement durable est selon moi un voile de fumée qui permet au gens de penser qu’ils vont pouvoir continuer à consommer autant et conserver le même niveau de vie, tout en arrêtant d’exploiter les plus pauvres et de détruire la planète. Pour moi, à l’heure où, si tout le monde consommait autant que nous autres européens, il faudrait les ressources de plus de deux planètes Terre, il est impossible de maintenir ce développement en le rendant « durable ». La seule solution est d’arrêter là, le plus vite possible, et de revenir à plus de simplicité. C’est cela, la décroissance.

 

Ainsi, il aurait fallu, pour moi, que la boutique tienne plutôt un rôle de banque de vêtements, où les clients troqueraient leur propres vêtements contre les vêtements des autres clients, et ce en circuit fermé, sans passer par l’achat de nouveaux vêtements pour alimenter la boutique. De cette manière, pourraient être proposés des prix minimes (simplement pour la gestion, l’entretien et le rangement des habits stockés), accessibles à tous. Ou encore, la boutique pourrait être gérée collectivement, les personnes se relayant pour la faire tourner, ce qui pourrait même aboutir à la gratuité d’accès. Le nombre de personnes adhérent à l’idée permettrait une grande variété, ce qui tuerait les besoins individuels d’acheter de nouveaux habits. Ce serait comme une grande armoire collective.

 

 

Sources :

Pixabay

Wikipédia, L’effondrement du Rana Plaza

 

Voir mon article suivant sur un groupe de  vulgarisation de l’économie marxiste

Voir mon article précédent sur la mobilité urbaine avec Mobicidade

Voir mon premier article où je présente mon projet

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