Violences policières à Rennes : la répression se durcit

Mardi 24 avril dans la matinée, dans le cadre d’un appel à une journée d’action contre la politique de Macron, une petite centaine de manifestants arrive rue de Saint Malo. Près du rond-point de Grand Cartier, ils sont stoppés par une intervention policière qui a marqué les esprits et les chairs.

Une douzaine de blessés dont deux à la tête sont à déplorer. Les blessures que nous avons recensées sont de nombreux hématomes, une plaie au crâne et une à l’arcade. L’essentiel provient de coups de matraque. Certains témoins parlent également d’un doigt dans l’œil et de coups de poing lors de la nasse contre les vitres du MacDo. La vidéo postée sur les réseaux sociaux par la page de l’assemblée générale de Rennes 1 montre effectivement un coup de poing porté par un policier. (58e seconde)

Au-delà de la violence physique, les manifestants subissent des intimidations, des menaces et des insultes à répétition de la part des forces de l’ordre. Dans cette vidéo, on peut voir qu’une personne qui se tenait à une quinzaine de mètres du groupe nassé contre le MacDo par la police décide de filmer ce qu’il se passe. Filmer les forces de l’ordre dans leur mission est un droit. La police ne bénéficie pas de protection particulière en matière de droit à l’image. La circulaire du 23 décembre 2008 le précise explicitement. « Les policiers ne peuvent donc s’opposer à l’enregistrement de leur image lorsqu’ils effectuent une mission. […] Il est exclu d’interpeller pour cette raison la personne effectuant l’enregistrement, de lui retirer son matériel ou de détruire l’enregistrement ou son support ». La jeune femme ne se cache donc pas pour le faire. Vite repérée par la police, elle se fait tout de même charger et est empêchée d’immortaliser la scène. La vidéo en question étant floue et inexploitable, ils ne lui demanderont pas de la supprimer.

La jeune femme est étudiante en Droit. Nous avons pu obtenir son témoignage. Novice dans la mobilisation mais bien au fait de ses droits, elle est scandalisée de ce qu’il s’est passé. Elle nous confie avoir réclamé le matricule des deux policiers qui ont fait pression, mais n’a obtenue aucune réponse. Un arrêté du 24 décembre 2013 précise pourtant que « Les agents qui exercent leurs missions en tenue d’uniforme doivent être porteurs, au cours de l’exécution de celles-ci, de leur numéro d’identification individuel. ». De nombreux témoignages depuis le mouvement social contre la loi travail en 2016 confirment que le port du matricule en manifestation est loin d’être respecté.

« Aujourd’hui en France on matraque des gens qui vont distribuer des tracts. »

Un étudiant de Rennes 2 témoigne sur Facebook

Partis en cortège depuis Rennes 2 aux alentours de 7h du matin, un groupe d’environ 80 – 90 personnes se dirige vers le rond-point de Grand Cartier pour y mettre en place un barrage filtrant. L’objectif des manifestants, pour la plupart étudiants, est de provoquer un ralentissement du trafic routier et distribuer des tracts à chaque automobiliste. À mi-parcours, trois camions de la compagnie départementale d’intervention (CDI) et une voiture de la Brigade anti-criminalité (BAC) se positionnent derrière le cortège pour le suivre de près. Sous pression mais à distance, le groupe soudé poursuit sa route. À environ 400 mètre du rond point, la police charge avec leurs véhicules en faisant ronfler les moteurs. « Le groupe a commencé à flipper par peur de la voiture. On s’est tenus les épaules les uns les autres et on a commencé à courir » témoigne Jean*. Ensuite, les policiers équipés sont descendus en criant et ont chargé les manifestants à pied. « C’était sans sommation et dans notre dos, précise Hugo, un jeune étudiant de 20 ans. Ils ont couru vers nous. J’ai reçu un coup à la jambe et un énorme coup sur l’arrière gauche du crâne. J’ai couru le plus vite possible, comme jamais, et j’ai remarqué que je saignais abondamment. » Arrivé près du MacDo, il se colle contre la vitre, « sonné ». « Les étudiants ont formé un arc autour de moi et m’ont alors passé des compresses et de l’eau ». D’autres militants affirment que le fast-food a fermé ses portes alors que les jeunes se faisaient frapper et qu’une personne était en sang.

La police met alors en place une nasse. Cela consiste à encercler, refermer et prendre au piège les cibles visées. Les manifestants se retrouvent ainsi compactés contre le MacDo, n’ayant comme seule issue individuelle que la fouille et le contrôle d’identité.

État de choc, hématomes et points de sutures

Blessure suite aux violences du 24 avril

« J’accuse mal le choc. J’ai été tabassé à plusieurs reprises tandis que j’essayais de fuir et que je hurlais à mon agresseur d’arrêter. » Jean* aussi s’est vu assener des coups, dont un à la tête. Il raconte en tremblant : « Les CRS (Il s’agit en réalité de la CDI, ndlr) nous ont rattrapés, il nous criaient dessus et nous insultaient. J’étais à l’arrière du groupe, j’ai vu la police donner des coups de matraques aux camarades à coté de moi. J’ai entendu des cris de douleurs et d’autres qui leur criaient d’arrêter. Puis je me suis pris un premier coup de matraque à l’épaule. J’ai hurlé “ARRÊTEZ !”.

Le CRS m’a ensuite donné un violent coup de matraque sur le côté de la tête, au niveau de l’œil droit, et un troisième coup sur la cuisse, ce qui m’a fait hurler de douleur et crier une nouvelle fois “ARRÊTEZ”.

Blessure suite aux violences du 24 avril

J’ai porté ma main au visage pour la récupérer couverte de sang. Les camarades autour de moi m’ont demandé plusieurs fois si ça allait et si je pouvais continuer de courir. Une fois encerclés ils ont resserré jusqu’à ce qu’on soit tous épaules contre épaules, coincés contre le mur. Pendant les 20 ou 30 minutes qui ont suivi, ils ont continué de nous insulter et de menacer verbalement et en levant leur matraque contre ceux qui essayaient de leur résister. Régulièrement, ils arrachaient quelqu’un du groupe, en menaçant de coups de matraques ceux qui voulaient les retenir. » Pris dans la nasse, les manifestants prennent soin des deux blessés à la tête et appellent les pompiers. « La police n’a même pas cherché à voir nos blessures, ils n’ont pas appelé les secours, ils ne nous ont pas laissé sortir du groupe compact écrasé contre le mur, » précise Jean*, amer. « Quand j’ai montré ma plaie au policier en face, ils s’est moqué de moi et m’a dit que “j’avais du me cogner contre un de mes petits camarades” ».

Emmenés aux urgences par les pompiers, Hugo et Jean* auront droit à des points de sutures. Ils souhaitent porter plainte. Les autres blessés sont repartis avec le cortège une fois le contrôle de police terminé.

Des violences policières à comprendre dans un contexte de répression politique

Pour mieux comprendre l’enjeu politique de cette répression (qualifiée de disproportionnée par les étudiants), il faut la replacer dans son contexte. La manifestation et la tentative de tractage que les violences policières de mardi ont servi à empêcher s’inscrivent dans le cadre du projet d’une « journée de blocages à Rennes », appelée par l’AGI (assemblée générale inter-professionnelle) de la ville, en réaction à ce qu’elle dénonce comme les attaques gouvernementales sur le service public. Pour la première fois, plusieurs actions étaient prévues de manière coordonnée par les étudiants, cheminots, postiers et certains syndicalistes de CGT Mines-Energie, ce qui pourrait expliquer le fort dispositif répressif mis en place ce jour.

Plus tôt le même jours, une autre tentative de blocage s’est trouvée confrontée à une répression surdimensionnée. Des étudiants arrivés entre 5h et 5h30 au dépôt de bus de la Star a été accueillie par la police armée de gazeuses et accompagnée de chiens. Les policiers ont débloqué la route, à peine 15 minutes après le blocage de celle-ci par une soixantaine d’étudiants. Mais plusieurs autres actions organisées dans le cadre de cette journée ont réussi à passer entre les mailles du filet policiers.

Simultanément à la violente répression policière rue de Saint Malo, les postiers, en grève depuis déjà plus de 100 jours, aidés par d’autres étudiants, bloquent le centre de tri de La Poste du Colombier. Du côté de la rocade sud de Rennes, dès 6h, un groupe de manifestants condamnent la route à l’aide de pneus enflammés, provoquant d’importants bouchons. L’action suit l’appel à la journée de blocage, et apporte son soutien à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Enfin, vers midi, entre 150 et 200 personnes se rassemblent près du blocage mis en place par les postiers, avant de partir en cortège dans le centre-ville et rendre visible leur journée d’actions jusqu’alors occultée par une violente répression policière du mouvement social.

Malgré les violences policières, les blessés et les contrôles d’identités, les étudiants restent mobilisés. Malgré les projets d’actions avortés, certains préfèrent analyser cette journée comme une belle preuve de la détermination collective. D’autres y voient l’effectivité de la convergence des luttes.

* Nom modifié à la demande de l’étudiant

 

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