S’engager à Salvador – Promotion de l’usage du vélo avec Mobicidade

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur les manifestations contre l’emprisonnement de Lula (ici), la voici de retour pour nous parler cette fois de la mobilité urbaine…

Vendredi dernier, j’ai assisté à l’audience publique sur la mobilité urbaine à Salvador. À cette occasion a été discuté le plan de mobilité de la ville pour les années à venir.

Étaient présents des membres de Mobicidade, un collectif dont j’avais déjà entendu parler à plusieurs reprises. « Mobicidade » est un jeu de mot entre « mobilidade » (« mobilité ») et « cidade » (« cité »). Ces personnes cherchent par différents moyens et à différents niveaux de promouvoir l’usage du vélo dans leur ville. Je les avais déjà rencontrés à une de leurs soirées-débat organisées au centre culturel La Frida, mais c’est suite à cette audience que j’ai vraiment eu l’occasion d’en apprendre plus sur ce groupe.

L’audience publique

Cette audience avait pour but de parler du « PlanMob » (Plan de Mobilité urbaine de Salvador pour la décennie à venir), en présence de nombreux acteurs comme des conseillers municipaux, des parlementaires et des opérateurs du transport public, mais aussi des mouvements citoyens comme Mobicidade. Le conseiller Hélio Ferreira affirmait réaliser cette audience publique car la participation citoyenne est indispensable afin d’informer la population. Et pourtant, Mobicidade questionne la rapidité (seulement huit mois) avec laquelle on tente de faire approuver un plan qui va s’étaler sur dix ans sans questionnement réel et organisé de la population. Ils parlent d’évacuation de la participation populaire.

De plus, outre ce manque, le contenu du plan a été abondamment critiqué. Daniel Caribé, architecte et urbaniste, affirme que « la préfecture ne fait que copier/coller » la teneur du Plan National de mobilité urbaine. A par exemple été dénigrée par de nombreux acteurs en présence la construction de nouvelles routes pour les bus, qui comprennent en fait également plusieurs voies pour les voitures. Des membres de Mobicidade soulignent que l’ère actuelle n’est plus à la construction de routes supplémentaires, mais à l’aménagement réel d’espaces sûrs pour les piétons et les vélos.

Se déplacer à Salvador

La situation du transport à Salvador est bien différente de celle que l’on connaît en France. Dans cette ville sept fois plus grande que Paris, les routes sont immenses et innombrables, les limitations de vitesse – qui ne sont pas toujours respectées – sont le plus souvent à 70 km/h. De plus, le comportement des automobilistes est agressif et dangereux : coups de klaxon en permanence, dépassement par la droite, franchissement de ligne continu, non respect des feux rouges… Cependant, il serait incorrect de dénoncer ces comportements sans les mettre en relation avec leur environnement, qui est, lui aussi, bien différent de l’environnement français. En effet, pendant la nuit, aucune voiture ne s’arrête jamais, ni au feu rouge ni au stop, à cause de nombreux cas de braquage qui se produisent dans ces occasions. Ainsi, cette conduite sportive est liée à cette même peur sotéropolitaine de l’espace public dont j’avais déjà parlé dans mon premier article. Pour les cyclistes, il n’y a presque pas de voies cyclables, et ils sont contraints de rouler sur la route, à côté de ces voitures à souvent plus de 70 km/h, qui n’ont aucun respect pour eux. Erica, membre de Mobicidade, témoigne que le simple fait d’être à bicyclette justifie de se faire klaxonner, car la plupart des automobilistes considère que les cyclistes n’ont pas leur place sur « leurs » routes en ville.

De plus, le bus est très cher (près de 4 réais, soit environ 1€, ce qui est énorme pour le niveau de vie brésilien) et de mauvaise qualité. La plupart des arrêts de bus n’ont pas d’abribus, en dépit de la traditionnelle pluie tropicale de Salvador, et pas de nom. Ainsi, aucune carte des itinéraires des différentes lignes n’est disponible, sans parler des horaires de bus. De la sorte, on peut se retrouver à attendre un bus plus d’une heure, ce qui rend l’usage de ce moyen de transport compliqué pour les personnes ayant des contraintes horaires fixes.

Les seuls autres moyens de transport pour les personnes sans voiture sont les taxis et les Uber. Cependant, il s’agit là du transport des riches, car beaucoup trop chers pour être utilisés au quotidien. De plus, on connaît bien les problèmes posés par Uber, symbole de notre président Macron prônant une uberisation totale, ce qui ressemble fortement à la société brésilienne. En effet, de nombreux habitants des comunidades (noirs bien sûr) sont « auto-entrepreneurs » : beaucoup se lèvent à l’aube pour aller porter sur le dos toute la journée des sacs entiers de sucreries qu’ils vendent aux riches. Et, si leur insistance peut incommoder ces derniers, il ne faut pas oublier que le repas qu’ils vont mettre dans l’assiette de leurs enfants le soir dépend du nombre de paquets de popcorn qu’ils auront réussi à vendre… Quant aux taxis, beaucoup de brésiliennes ont peur de les prendre seules à cause des nombreux cas d’abus sexuels commis.

Le vélo, vecteur du droit à la ville

Un concept très présent au Brésil est l’idée de « direito à cidade » (« droit à la ville »). C’était d’ailleurs l’un des grands thèmes du Forum Social Mondial, forum altermondialiste ayant eu lieu à Salvador le mois dernier. En effet, l’exclusion socio-spatiale est très présente au Brésil, qui implique que, bien souvent, les habitants plus pauvres – et souvent noirs – sont relégués en comunidades dans les périphéries lointaines. Cet accès beaucoup plus difficile au centre-ville fait d’eux des citoyens de second rang, qui sont souvent oubliés dans les décisions publiques. Pour revendiquer ce « droit à la ville », l’arme la plus courante est l’occupation de bâtiments vide situés en centre-ville, afin d’affirmer la volonté populaire de plus de mixité.

Pablo, membre de Mobicidade, explique que, pour ce collectif, la valorisation de la bicyclette dans l’espace public est une manière d’obtenir le droit à la ville. « La bicyclette est un modal, précise-t-il, qui permet d’accéder à l’éducation (aller à l’école), à la santé (aller chez le docteur, à l’hôpital), au loisir (aller au cinéma), au travail… ». Et, parmi les différents modaux possibles, c’est un des plus faciles d’accès pour tout le monde (car peu cher), et « qui ne génère pas autant de conséquences négatives que la voiture, comme le rajoute Pablo, bien au contraire ».

De plus, la présence de personnes sur des vélos et non dans des voitures, petite bulle fermée progressant à grande vitesse, permet de repeupler l’espace public. C’est une problématique très importante au Brésil, car à cause des violences, les gens ont peur de sortir, ce qui génère un cercle vicieux, comme l’a déjà expliqué Débora de Canteiros Coletivos (article disponible ici), car plus les gens ont peur de sortir, moins il y a de monde dehors, et plus la rue devient dangereuse. Par conséquent, les commerces locaux chutent, remplacés par des Shopping Centers, les rapports sociaux chutent, le dialogue populaire chute…

Le travail de Mobicidade

Mobicidade va donc agir pour promouvoir l’usage du vélo en ville, et ce à plusieurs niveaux. Outre les audiences publiques, où ils vont essayer d’influencer les conseils municipaux, ils organisent également des évènements et des réunions avec la population afin de faire de la sensibilisation. Mais le collectif tente également d’influencer les commerces afin d’intégrer les vélos en ville, par exemple en poussant un cinéma à installer un endroit pour garer les bicyclettes, permettant ainsi à des personnes n’habitant pas trop loin de se rendre au cinéma à vélo.

De plus, le groupe agit aussi de manière plus indirecte, par exemple en faisant des entraînements de chauffeurs de bus pour leur apprendre à partager la chaussée avec les vélos. Mobicidade fait également des études pour déterminer quels sont les profils des personnes qui utilisent le vélo, et de celles qui ne l’utilisent pas, afin de déterminer pourquoi ces dernières ne l’utilisent pas.

Une autre action notable qu’ils ont entreprise l’an dernier est de faire pression sur les candidats municipaux à la période électorale. Ainsi, sur les sept candidats, ils ont réussi à faire signer une liste d’engagement pour les vélos à cinq candidats. Malheureusement, celui qui a été élu faisait partie des deux ayant refusé de signer.

Mobicidade est remarquable de par son organisation très horizontale. En effet, il n’y a pas un responsable, mais tout le monde porte le même titre, même si, de par leur engagement, certains membres sont plus connus de la municipalité et sont devenus des références dans leur domaine. Pablo explique qu’il est souvent taxé de « cyclo-activiste », mais que pourtant, il ne se considère que comme « cyclo-articuliste », parce que Mobicidade ne se bat pas pour le vélo, mais pour que les personnes qui veulent se déplacer à vélo puissent le faire. Ainsi, ils ne sont pas seuls à se mobiliser, mais jouent seulement le rôle de fer de lance de cette mobilisation citoyenne, et articulent les fronts de cette lutte pour s’assurer qu’ils soient complémentaires.

Il est très enrichissant de s’intéresser d’un peu plus près aux travaux de ce collectif, car on se rend assez rapidement compte du fait que derrière une revendication qui peut paraître anodine, c’est tout un changement de société qui est désiré, afin de tendre vers plus de justice sociale et environnementale.

Voir mon article précédent sur les manifestations pour Lula avec le Levante

Voir mon article suivant sur le partage de vêtements et la Fashion Revolution

Voir mon premier article où je présente mon projet

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