S’engager à Salvador – Manifestation pour Lula aux côtés du Levante Popular da Juventude

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur l’éducation populaire dans la comunidade de Canabrava (ici), la voici de retour pour nous parler cette fois d’un mouvement politique de jeunesse brésilienne…

La semaine dernière, tout le Brésil était suspendu. Suite à son procès, Luiz Inácio Lula Da Silva (Lula), ancien président et candidat le plus populaire aux prochaines élections, a été déclaré coupable, et condamné à douze ans de prison ferme (sachant qu’il est déjà âgé de soixante-douze ans). De nombreuses manifestations ont éclaté dans tout le pays, et la ville de Salvador ne faisait pas exception. A eu lieu une première manifestation vendredi 6 avril, puis une seconde mercredi 11. Je me suis rendue à cette dernière.

« Lula livre! »

Avec ce énième coup pour la démocratie, après l’impeachment de Dilma Roussef en 2016 et l’assassinat de Marielle Franco le mois dernier, le climat politique brésilien est plus que tendu. Depuis que Dilma Roussef (centre-gauche) a été démise de la présidence et que Michel Temer (droite libérale) a pris sa place, les acquis sociaux gagnés pendant les deux mandats de Lula n’ont pas eu de répit, Temer le « golpista » (illégitime) n’a eu de cesse que de faire passer des réformes encore plus « flexibilisantes » que celles que l’on connaît aujourd’hui en France, pour l’éducation, la santé publique, les retraites, les lois du travail, l’éducation…

À présent, alors que la fin de son mandat (en réalité, du mandat de Dilma Roussef, dont il a pris la place suite à l’impeachment) approche et que tous les sondages montrent sans équivoque que Lula serait élu dès le premier tour aux élections à venir en octobre, voilà que c’est Lula qui est traîné en justice pour « corruption passive » et « blanchiment d’argent ». Les médias alternatifs parlent de lawfare, car le motif de son procès n’est qu’une accumulation d’irrégularités et de choses incertaines, qui, même si elles étaient vraies, représenteraient bien moins que toutes les autres affaires de corruption que le Brésil connaît et dont les auteurs restent presque toujours impunis. Il s’agirait en réalité d’un prétexte et de l’usage de tous les outils qu’offriraient les textes de lois pour éliminer le candidat du Parti des Travailleurs (PT) six mois avant les élections présidentielles.

Au-delà du partisanisme et de l’adhésion ou non à la personnalité de Lula, c’est un coup très violent pour le Brésil car c’est la preuve que la Justice-même peut être utilisée par la classe au pouvoir pour maintenir le système établi. A partir de là, pourquoi voter (le vote étant obligatoire au Brésil) ? Qui pourrait garantir que le candidat que l’on élirait ne serait pas envoyé en prison, lui-aussi, juste après les élections ?

Ainsi, c’est toute la gauche qui était rassemblée mercredi dernier derrière un seul mot d’ordre : « Lula livre! » (« Lula libre ! »).

Manifestation du 11 avril, logo du PT en bas à droite

Une manifestation brésilienne

Les températures brésiliennes étant bien différentes de celles que l’on connaît en France, les manifestations ne se déroulent pas de la même manière. Elles attendant en général la tombée de la nuit (vers 17h30) pour partir, afin de permettre aux manifestants de déambuler sans risquer l’insolation. Ainsi, nous nous sommes donc concentrés à Iguatemi (près de l’immense centre Shopping da Bahia) près de deux heures avant le départ. Cela a permis de bloquer le trafic durant tout ce temps sur la voie entre l’ACM et l’avenue Bonocô. Pendant ce temps se sont succédées de nombreuses prises de paroles. Tout le monde était représenté : syndicats, travailleurs, lycéens, étudiants, habitants de comunidades, paysans…

C’est à cette occasion que j’ai fait connaissance avec le Levante Popular da Juventude. J’ai été interpellé par leur groupe car je les ai vus brandir un drapeau noir. Pensant qu’il s’agissait d’un groupe d’anarchistes autonomes, je suis allée leur poser quelques questions. J’ai alors constaté que le drapeau n’était pas entièrement noir, mais portait en son centre leur symbole, une silhouette courant avec un drapeau noir justement.

Le Levante Popular da Juventude

Ils m’ont alors expliqué qu’ils sont une organisation de jeunes militants à l’échelle nationale, mais qu’ils ne sont affiliés à aucun parti.

« Levante Popular da Juventude » signifie « Soulèvement Populaire de la Jeunesse ». Leur objectif est la mobilisation des masses dans le but de transformer la société et de renverser le système capitaliste-patriarcal-raciste. Ils se définissent comme des jeunes ne se pliant pas à l’injustice et à l’inégalité. Ils m’ont expliqué que le Levante cherche à organiser les jeunes où ils sont, et se divise donc en trois fronts : dans les lycées et universités, dans les quartiers de pérphérie (comunidades), et dans les campagnes.

Leur maître-mot est articulation, car ils cherchent en effet à se mettre en lien avec les autres mouvements sociaux, comme le Mouvement des Sans-Terres (MST) ou le Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST). Aspirant à une Révolution brésilienne, ils visent à s’insérer dans différentes catégories du peuple qui pourraient venir à se soulever en temps de luttes. Leurs trois piliers sont organisation, formation (théorie e pratique) et lutte (attaquer directement et indirectement le système).

Réunion d’information organisée par le Levante Popular da Juventude

Des musiques et des danses pour mobiliser

Quand le soleil a commencé à disparaître à l’horizon, le cortège s’est mis en marche. L’ambiance d’une manifestation est totalement différente quand elle nocturne. Très festive, colorée, bruyante et mouvante, à l’image du peuple brésilien, c’est pourtant avec détermination qu’elle avançait. Le Levante Popular da Juventude, en tête de cortège, scandait des slogans avec convictions en brandissant son drapeau. Parmi eux se trouvait une batucada, ensemble de percussions comme on en voit souvent en manifestation, même en France, mais qui est pourtant originaire du Brésil, qui jouait sans s’arrêter.

Amanda, du Levante, explique qu’il s’agit ici d’un des moyens d’action privilégiés du groupe, les actions Agitation et propagande, qui utilisent abondamment la culture afin de rassembler, de sensibiliser et d’activer les jeunes. Ainsi, nombre de leurs messages politiques sont mis en chansons et chantés à tue-tête, en manifestation par exemple. Mais j’ai pu constater le lendemain, à une soirée organisée par la Levante Popular da Juventude, que leurs ressources culturelles sont multiples. La soirée s’appelait A Cultural, et rassemblait des déclamations de poèmes, des démonstrations de hip-hop et des présentations de rap, tournant à chaque fois autour de thématiques comme la lutte des classes, la vie dans les favelas ou le sexisme.

Ils organisent également des réunions d’information sur les réformes avec des intervenants extérieurs. Je me suis rendue à une présentation sur la nécessité d’une éducation populaire et le devenir de l’éducation publique dans les facultés, sujet m’intéressant au plus haut point du fait qu’il entre en parfaite résonance avec l’actualité française (loi Vidal, loi ORE).

J’ai ainsi eu l’occasion d’échanger sur les luttes et la mobilisation dans les universités, qui est plus difficile car au Brésil les universités sont sélectives, et donc le public qui les fréquente est souvent plus aisé. J’ai également pu parler avec une lycéenne des modes d’actions dans les lycées, où la répression est très forte, et où la question politique est prohibée (enfin, au final, cela n’est pas si différent de la France). Là-bas, les occupations sont le mode de protestation le plus fréquent, même dans les lycées, ce qui arrive très peu chez nous, mais, en revanche, ils ne connaissaient même pas la modalité du blocage de lycée. La discussion a donc était très enrichissante pour tout le monde.

Une publicité dans le bus (« Combien vaut ton rêve ? ») pour un programme payant aidant à réussir le concours d’entrée à l’université, créant ainsi une sélection sociale

Ils m’ont aussi parlé d’une de leur action récente contre la Globo, chaîne de télévision majoritaire brésilienne, dont l’équivalent en France serait BFMTV. A l’occasion du jour mondial de la femme, c’est 800 militantes qui se sont réunies, de différentes origines comme le Levante, le Mouvement des Sans-Terres ou le Mouvement des Petits Agriculteurs (MPA). Accusant la Globo de faire de la propagande de droite contre Lula et de manipuler les foules, elles ont envahi le site du groupe, tagué les murs et fracassé les portes vitrées. Quoi que l’on pense du vandalisme, dans le Brésil actuel, de telles actions méritent un sacré courage.

Ainsi, j’ai été charmée par l’approche de cette organisation, à la fois très véhémente dans ses revendications et ses luttes, et très efficace dans son rôle sensibilisateur chez les jeunes, dès le lycée. Cela m’a fait plaisir de voir d’autres jeunes si mobilisés.

« LULA LIBRE ! LA GLOBO MENT ! »

 

Voir mon article précédent sur l’éducation populaire dans une comunidade avec l’ACECC

Voir mon article suivant sur la mobilité urbaine avec Mobicidade

Voir mon premier article où je présente mon projet

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