S’engager à Salvador – Éducation populaire dans une comunidade avec l’ACECC

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur un événement féministo-cinématographique (ici), la voici de retour pour nous parler, pour la seconde fois (premier article disponible ici), de l’engagement dans les comunidades.

J’ai été samedi dans une autre comunidade (nom donné par les habitants à ce que les européens appellent « favela ») que celle de Vila Vitoria, dont j’avais parlé dans mon article sur l’association TETO (disponible ici). L’ACECC, association que je vais présenter aujourd’hui, agit elle aussi dans le domaine du développement communautaire, mais contrairement à TETO, qui cible plutôt la construction, l’ACECC se concentre davantage sur l’éducation populaire des habitants par les habitants.

Venue avec des amis connaissant des membres de cette association, nous avons été accueillis très chaleureusement, et la présentation de la communauté de Canabrava m’a permis de me faire une idée un peu plus précise des conditions de vie dans une comunidade. J’en ai donc à présent une idée un peu moins heureuse que lors de ma première venue dans une comunidade, à Vila Vitoria, car plus en prise avec la réalité. Et pourtant, malgré les données sur la précarité des habitants que j’ai reçues, j’ai constaté à nouveau cette même générosité et ce même esprit communautaire empli de solidarité qui m’avaient tant enchantée la première fois.

En effet, une jeune femme, venue elle aussi rencontrer l’ACECC, issue d’une autre comunidade et aujourd’hui à la faculté, a témoigné que cela pouvait être très dur de vivre là. Elle a raconté que dans son quartier, souvent, il n’y avait même pas d’eau courante. Quand elle est entrée à la faculté, elle était un véritable ovni pour les habitants de sa communauté, et, auprès de ses camarades à l’université, elle ne révélait jamais d’où elle venait. J’ai été très émue par ce témoignage. Elle a ajouté ensuite que les gens qui ne vivent pas en périphérie ne peuvent même pas imaginer ce que c’est que de vivre sans eau courante. Et elle ne parlait pas là d’eau potable, mais du simple accès à l’eau, pour se baigner, tirer la chasse d’eau, cuisiner… En effet, elle avait raison, nous ne savons pas.

Canabrava, de déchetterie à véritable communauté

Fondée en 1976 sur une déchetterie à ciel ouvert, la communauté de Canabrava était alors dépourvue d’électricité, d’eau courante et de moyens de transport pour joindre le centre-ville (Canabrava étant, comme la plupart des comunidades, située en périphérie). Les années passant, le quartier grandit et se transforma, marqué par de nombreuses actions citoyennes et par un sentiment de résistance présent depuis le début. La justice sociale et écologique a toujours été l’objectif premier des habitants.

Née en 2015, l’ACECC (Associação Cultural e Esportive da Comunidade de Canabrava) est définie par Leo, son président, comme un « groupe de personnes qui se sont unies pour faire la différence dans la comunidade, pour créer un réseau de communication entre les habitants, et chercher à résoudre les problèmes ensemble, de la meilleure manière possible. »

T-shirt de l’ACECC

Une vie pas toujours facile pour les habitants

Car, en effet, dans une comunidade aussi grande que celle de Canabrava, avec plus de 17 000 habitants, les problèmes ne sont pas rares. Plus de 50% des familles ont un revenu inférieur à 150 R$ par semaine (soit moins de 160€ par mois) et plus de 70% des habitations ne sont pas pourvues du minimum sanitaire. Les habitants vivent donc pour la plupart dans une très grande pauvreté matérielle.

La communauté possède une école, qui a été construite par les habitants, mais ne possède aucun accès à l’enseignement de second degré (collège, lycée). Ainsi, tous les jeunes peuvent aller à l’école et bénéficier des bases de l’éducation, mais quand ils ont terminé, ils sont « lâchés dans la nature ». C’est avec beaucoup d’émotion qu’une habitante de Canabrava, membre de l’ACECC, nous a expliqué que les enfants d’ici, qu’elle connaît quand ils sont jeunes, sont tous bons. Ils se chamaillent, font parfois des bêtises, mais ils sont bons, et ils ont chacun des capacités énormes. Ça lui crève le cœur de voir tous ces enfants, si gentils, au potentiel gâché, dont une partie finit inévitablement par tomber dans le trafic de drogue ou par devenir voleur pour gagner sa vie. Mais que peut-on faire ? C’est l’un des motifs premiers de l’ACECC, permettre à ces jeunes de garder le cap, prolonger les enseignements de l’école par l’éducation populaire.

« Nous n’avons pas d’accès à l’éducation ni d’alimentation correcte, mais nous avons notre dignité, » conclut une bénévole de l’ACECC.

Jeunes bénéficiaires d’un cours de capoeira

L’ACECC, un engagement dans l’éducation populaire

Leo explique que l’ACECC repose également sur des volontaires nommés « mestres », qui développent bénévolement des activités culturelles, sportives, éducationnelles et d’assistance sociale (cours de capoeira, percussions, boxe, football, bibliothèque commune, lectures collectives…).

L’organisation de l’association se fait grâce à des réunions mensuelles où tous les habitants sont conviés, et où tout le monde peut donner son opinion et échanger. Et ensemble, on prend des décisions. « Lors des réunions, tout est fait démocratiquement, précise Léo, on vote, on n’impose rien qui n’ait été décidé collectivement ». À chaque réunion succède une discussion politique, qui bien souvent peut tourner en dispute, mais cela a peu d’importance, car ce type d’autoformation intellectuelle et politique est également centrale dans le développement de la communauté.

Une démonstration de percussions

L’association ne cesse de mettre au point de nouveaux projets pour élever le niveau de vie des habitants : développement de nouvelles activités sportives, formation d’une banque populaire et d’une association de commerçants pour dynamiser une économie plus locale, laboratoire de production audiovisuelle, centre communautaire d’accès à l’information, accès populaire à Internet… La préfecture de Salvador, toujours en recherche de plus de popularité, avait d’ailleurs clamé haut et fort sa promesse de donner l’accès à Internet à la comunidade de Canabrava, ce qui, après de nombreux mois, n’est toujours pas effectif. Otavio, membre de l’ACECC, explique que quand la classe moyenne-supérieure réclame quelque chose, elle peut être sûre que cela va être fait dans la semaine, mais quand il s’agit des habitants des comunidades, tout le monde paraît sourd, d’un seul coup… D’où l’importance de créer des réseaux, et faire tourner les nouvelles, car c’est seulement si l’information commence à se savoir que la préfecture n’a pas tenu sa promesse – et donc que sa cote de popularité risque d’être mise en danger – que des solutions vont être mises en place. L’ACECC attache de l’importance à ce projet, car elle aimerait mettre en place des activités pour permettre aux habitants d’accéder par eux-mêmes à l’information, et donc augmenter leur autonomie intellectuelle.

Moi-même très férue du principe de l’éducation populaire, de l’idée que l’on peut tout à fait se former entre nous, même sans diplôme, et que l’on tous énormément de choses à s’apprendre, j’ai été ravie d’en voir l’application qui en était faite à Canabrava. La journée était superbement inspirante, et la vitalité et la combativité de l’ACECC m’ont laissée admirative.

Voir l’autre article où je parle des comunidades avec TETO

Voir mon article précédent sur l’événement cinématographique féministe Lugar da mulher é no cinema

Voir mon article suivant sur les manifestations pour Lula avec le Levante

Voir mon premier article où je présente mon projet

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