S’engager à Salvador – Résistance à travers la caméra avec Lugar da mulher é no cinema

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son dernier article sur TETO et la construction dans les “favelas” (disponible ici), la voici de retour pour nous parler, cette fois-ci, d’un événement militant pour la présence des femmes dans le cinéma.

Mercredi, à 19h, j’ai assisté à l’ouverture de l’évènement Lugar da mulher é no cinema, avec le visionnage d’un film réalisé par une femme bahianaise (État de Salvador), A Moça do calendario. S’en est suivi un débat, et je me suis dit qu’il serait intéressant d’écrire un article sur les résistances qui peuvent exister à travers le cinéma d’ici.

Un évènement pour faire de la place aux femmes dans le cinéma

Lugar da mulher é no cinema est un évènement avant d’être le collectif qui l’organise. La traduction de son nom est « La place de la femme est au cinéma », et, s’il cherche à montrer que les femmes peuvent faire carrière dans le cinéma tout autant que les hommes, il veut aussi signifier que, dans un cinéma, la femme est à sa place, et que ce n’est pas nécessairement à elle de tenir la maison tandis que l’homme sort. C’est une sorte de réponse à la phrase bien trop commune « Lugar da mulher é na cozinha » (« la place de la femme est dans la cuisine »).

L’évènement a déjà eu lieu l’année dernière, et c’en est donc la deuxième édition qui s’est déroulée cette semaine, du 26 mars au 1er avril, ici à Salvador, avec, entre autres, des ateliers de photographie, des tables de discussion, et bien sûr, des films ! Je n’ai malheureusement pu assister qu’au visionnage du film d’ouverture et au débat qui l’a suivi, ainsi vais-je me concentrer dans cet article sur ce que j’ai vu uniquement.

Dans ce cadre sont montrés gratuitement au public quatre-vingt-deux courts-métrages brésiliens, réalisés, scénarisés et/ou joués par des femmes. Le but est ainsi de promouvoir la présence de la femme dans le cinéma, ce qui n’est pas évident pour tout le monde au Brésil. C’est également l’occasion de donner de la visibilité aux questions féministes et de discuter de thèmes comme la violence de genre, la misogynie, la sexualité et le racisme (car ici, malheureusement, le racisme est très présent et se retrouve presque toujours mêlé aux autres luttes). Cet évènement est organisé par les cinéastes Hilda Lopes Pontes, Lilih Curi et Moara Rocha et réalisé avec Olho de Vidro Produções, Segredo Filmes et Moara Rocha Produções.

Illustration de l’événement Lugar da mulher é no cinema

La salle Walter da Silveira, lieu d’art et de débat

L’évènement a eu lieu dans deux espaces de la ville de Salvador : le Goethe Institut (équivalent de l’Alliance Française, mais pour l’Allemagne) et la Sala Walter da Silveira. C’est dans ce second endroit qu’a eu lieu la projection à laquelle j’ai assisté. Ça a donc été pour moi une occasion formidable de découvrir ce lieu que j’ai énormément apprécié.

La Sala Walter da Silveira se trouve en sous-sol de la Bibliothèque Publique de l’État de Bahia, et est composée d’un hall avec un bar et des canapés confortables, décoré de vieilles affiches de cinéma, ainsi que de, bien sûr, la salle de cinéma. Espace alternatif, cette salle projette des films brésiliens, contemporains, classiques, et hors du circuit commercial. Elle promeut également les évènements engagés du type de Lugar da mulher é no cinema.

Ne diffusant pas les derniers films à l’affiche, elle n’est pas concurrentielle avec les autres cinémas, et peut donc diffuser la plupart du temps gratuitement. Ceci m’a réellement enchantée car j’adore le cinéma, et en permettre un accès gratuit me paraît être une porte d’éducation populaire non négligeable. De plus, il est de coutume là-bas de prolonger les films par une discussion/débat dans le hall. Cela n’est pas sans me rappeler les projections du Café-Repaire qui ont lieu chez moi, en France, au cinéma de Liffré.

La devanture du cinéma Walter de Silveira

A Moça do Calendario, appel à la liberté

A Moça do Calendario n’est pas tant un film qui parle de résistance qu’une démonstration de résistance, une ôde au rêve. En effet, si le scénario est simple, la façon dont le film est tourné est prodigieuse. C’est une véritable galerie de toutes les potentialités cinématographiques qui ne sont jamais assez exploitées.

Le film raconte l’histoire d’Inácio, travaillant dans un garage automobile sous les cris d’un patron délibérément caricatural et ultra-capitaliste. Il passe sa vie à errer dans les rues de São Paulo, entre son travail qui paraît l’épuiser, et son appartement où il vit avec une femme pour qui il n’a visiblement pas de grande considération. Elle est très humaine, touchante. Mais lui est macho et narcissique, ne voyant que lui et le gris de son quotidien. Il pense peut-être être heureux en discutant de temps à autres avec ses amis ou en couchant avec sa femme en rentrant du travail, mais sa vie est triste et effrayante à la fois, car, dans le fond, Inácio n’est autre que Monsieur-tout-le-monde, il n’est autre que vous et moi… Enfermé dans une vie qui ne lui plaît pas, sa seule fenêtre de rêve est la photo d’une femme sur un calendrier accroché dans un coin du garage (en couleur au milieu des scènes en noir et blanc de son travail). Mais là encore, ce rêve est des plus banals, car il s’agit bien de la pin-up stéréotypée, blonde, très maquillée, avec une mini-robe rouge… La métaphore est parlante : oppressé par son quotidien sans joie, Inácio se rassure comme il peut en tombant amoureux d’une image, sans la moindre profondeur…

Pourtant, il se trouve que dans le film cette image a un double réel, qui est une activiste du Mouvement des Sans-Terre (MST : organisation populaire brésilienne qui milite pour que les paysans brésiliens puissent disposer de terrains pour cultiver) et défend la réforme agraire et le droit à l’habitation. Elle va unir les habitants de périphérie et des militants pour les droits de minorités en un collectif plus fort et plus grand. Cette femme incarne la capacité de rêver, la volonté de combattre le temps de restriction des droits fondamentaux que connaît le Brésil.

Ainsi, onirique, la fille du calendrier va parler à Inácio, et peu à peu l’inciter à repousser cette vie qui ne lui convient pas. Malgré les hurlements de son patron qui lui crie sans cesse de retourner travailler, et essaie même de déchirer l’image, Inácio va donc faire de ce calendrier et de cette fille un espace de rêve et de résistance, qui va grandir progressivement (le calendrier se multiplie sur le mur à chaque scène au travail). Il va commencer à penser et à remettre en question son monde.

Tout au long du film, on glisse donc vers la fin, en assistant à l’émancipation de chacun des personnages. Finalement, la femme d’Inácio le quitte un matin, avec une grande sérénité, lui déposant une lettre entre les mains alors qu’il dort, puis fermant la porte derrière elle sans se retourner. Cette scène est très forte, car tout le long du film, on imagine que c’est Inácio qui va la quitter. Va s’en suivre la scène finale, où Inácio, assis dans un café avec ses amis, va entendre un bruit de klaxon : il s’agit du double réel de la fille du calendrier qui vient le chercher en voiture. Il va alors se lever, saluer distraitement de la main ses amis et sa vie, et monter dans la voiture avec ses rêves.

La plupart des choses ne sont pas dites dans ce film, qui pourrait paraître léger et simpliste, mais beaucoup d’idées sont suggérées, et la manière de filmer, anarchique, est cohérente avec ses idées. Il pouvait évoquer l’adaptation cinématographique de L’écume des jours, mais il m’a personnellement surtout fait penser au film Pierrot le Fou.

Helena Ignez et la destruction créative

La réalisatrice de ce film, Helena Ignez, a derrière elle une longue carrière d’actrice et de réalisatrice, et est considérée comme une figure emblématique du Nouveau Cinéma brésilien. Originaire de Salvador, elle était l’invitée d’honneur de cette deuxième édition de Lugar da mulher é no cinema, et présente pour la projection de A Moça do Calendario, qui est son dernier film.

Lors du débat qui a suivi le film, elle nous explique en quoi ce film est un film de résistance. Pour elle, l’objectif n’était pas tant d’évoquer des idées politiques que d’utiliser la caméra pour inciter les gens à ne pas se conforter dans une vie absurde. Ainsi, la résistance réside plus dans son existence même que dans les mots prononcés. Elle appelle cette démonstration de l’absurde grâce à cette explosion de possibilités techniques « destruction créative », qui permet de faire du cinéma un exercice de liberté.

De la sorte, ce film était plus qu’approprié pour ouvrir cet évènement, appelant les femmes à croire en leurs rêves et à se battre pour les atteindre malgré un système oppressif, et à ne jamais cesser de lutter contre.

Voir mon article précédent sur ces communautés qu’on appelle à tort “favelas”

Voir mon article suivant sur l’éducation populaire dans les comunidades

Voir mon premier article où je présente mon projet

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