Les réseaux sociaux, nouvel espace de contestation politique ?

Depuis les années 2010, le rapide développement des smartphones et réseaux mobiles aura accompagné l’essor des réseaux sociaux sur internet, jusqu’à les rendre omniprésents dans la vie quotidienne des jeunes.

C’est dans ce contexte qu’il devient intéressant de se demander si ces extensions numériques de nos personnalités nous permettent vraiment de développer nos rapports sociaux, ou si, au contraire, elles ne seraient qu’un miroir vaniteux s’accordant à l’individualisme ambiant. Ainsi, puisque les réseaux sociaux captent en leur sein une bonne partie de la vie des jeunes et qu’ils sont progressivement devenus des lieux de débats politiques (notamment avec les présidentielles de 2017), une grande question se pose : peuvent-ils amener des gens à se mobiliser au point de réussir à faire bouger les choses ?

Une nouvelle caverne pour Platon : quand les écrans remplacent les ombres

De nos jours, beaucoup de jeunes possèdent des portables, de l’ordinateur au smartphone, en passant par la tablette. Les écrans ont donc une place très importante dans la vie des adolescents qui, grâce à la 4G, peuvent maintenant accéder aux applications telles que Facebook, Instagram et Twitter n’importe où et n’importe quand. Ces réseaux remplissent alors peu à peu tous les espaces creux de la vie quotidienne, nous occupant du trajet de bus jusqu’aux toilettes, allant même parfois jusqu’à détourner notre attention des individus proches physiquement, comme en cours ou lors des repas en famille. Partant du postulat de cette capacité des écrans connectés à attirer à eux l’attention au moindre relâchement d’intensité de l’activité humaine, il convient alors de s’interroger : dans nos vies quotidiennes, des murs réels ou des murs Facebook, que regardons-nous le plus ? D’une affiche dans la rue ou d’une publication Facebook, laquelle a le plus de chances de nous faire parvenir un même message ?

Du constat de leur omniprésence à l’utilisation politique des réseaux sociaux

Outre (sinon par) leur aspect envahissant et addictif, les réseaux sociaux présentent donc plusieurs avantages du point de vue politique. Comme on l’a vu, avec leur implantation fulgurante dans nos vies, ceux-ci ont aussi pu être progressivement utilisés à des fins politiques. Leur capacité à toucher un public jeune qui semblait de plus en plus inatteignable -car défiant face au champ politique- en a fait un outil privilégié pour les militants, mais aussi pour les politiciens professionnels et les élus. Ainsi, la campagne de la France Insoumise l’année dernière témoigne de l’impact de ceux-ci, puisqu’on peut deviner la corrélation entre la forte présence des militants Insoumis sur Facebook et le fait qu’un jeune sur trois se soit tourné vers le candidat Jean-Luc Mélenchon.

De plus, en dehors du militantisme classique, ces nouveaux réseaux rendent possible l’intervention de non-professionnels dans la production de l’information, et dans la contestation de celle-ci : tout le monde peut se créer une page Facebook, utiliser un hashtag, ou encore réagir publiquement à une publication en la commentant. Il est facile (et gratuit) de s’abonner à des pages, et la veille informationnelle en est donc extrêmement facilitée : les informations arrivent d’elles-même dans les fils d’actualités. Par ailleurs, il s’en dégage souvent un aspect motivant pour les internautes, notamment par la possibilité d’interagir avec des inconnus rassemblés virtuellement autour des mêmes centres d’intérêts. Ainsi, comme le dit Stéphane de la chaîne Youtube Osons Causer, les réseaux sociaux ont permis la « diffusion sans précédent de paroles de dominés, à la marge des médias traditionnels ». Pour lui, ils auront été une fenêtre de bouillonnement intellectuel qui a largement dépassé les médias plus classiques (du journal papier à la télévision).

Censure & homogénéisation progressive de la pratique politique en ligne

Le problème de rendre tout le monde acteur de l’information est l’abondance -voire même la surabondance- de celle-ci, qui pourtant ne signifie pas plus de richesse des données. Ainsi, sur internet, la production de l’information est marginale au regard de la reproduction de l’information : la prolifération de l’espace de l’information entraîne souvent un retraitement plus que la réelle production de celle-ci. Prétendant remédier à cela, des réseaux tels que Facebook ont fait évoluer les algorithmes qui régissent leurs fils d’actualités, non seulement au profit des publicités et autres publications sponsorisées (où l’auteur paie pour gagner en visibilité), mais surtout au détriment des pages dites non-certifiées et ne payant pas la plateforme. Peu à peu, la liberté d’expression qui semblait constitutive de Facebook s’éteint, et ce sans vraiment d’interdiction formelle, juste parce que les algorithmes décident pour les usagers de ce qu’ils doivent voir. Ainsi, le contrôle discrétionnaire des réseaux eux-mêmes crée une sorte de distorsion économique de l’information, qui s’aggrave de plus en plus avec l’augmentation des coûts de sponsorisation.
Réseaux sociaux, quand le net devient une drogue gratuite et accessible à tous… Image : Psychedelic Society

Vouloir changer le monde en usant de plateformes intrinsèquement liées à l’idéologie libérale

En dehors du fait que de nombreux scientifiques aient remarqué le danger de l’addiction aux réseaux sociaux, qui par la quantification de la valeur des individus et la quête permanente de validation sociale (via les likes) provoquent chez certains utilisateurs des comportements proches de ceux de personnes droguées, les réseaux sociaux sont loin d’être des outils réellement subversifs vis-à-vis de l’hégémonie culturelle du capitalisme. En effet, actuellement, ceux-ci sont principalement développés dans le but de maintenir l’utilisateur à « scroller » (faire défiler son fil d’actualité) le plus longtemps possible sur les plateformes en l’abreuvant de « shitpost », afin de lui faire visualiser un maximum de publicités, ce qui ajoute donc l’effet pervers d’être extrêmement chronophages à ces plateformes.

Et si tout de même militantisme dans ce contexte il y a, il convient d’en relativiser l’action. En effet, celle-ci se fait alors sans responsabilité concrète ni risque physique, et ne demande pas de véritable investissement à son auteur, puisque celui-ci serait sinon occupé à  « scroller » (c’est à dire ne rien faire de particulier) sur ce même réseau par simple habitude. Les réseaux sociaux contribuent donc au développement de nouvelles formes d’engagement politique, plus faciles et moins coûteuses, mais aussi bien moins inquiétantes pour le pouvoir politique en place… Comment construire des mouvements sociaux solides alors que rien qu’au sein d’une même classe, les camarades n’échangent plus entre eux et se contentent de donner leurs avis sur Twitter ? S’il n’est pas trop tard, à défaut d’une déconnexion globale, cela devra sûrement passer par une réinvention du lien social humain dont nous prive progressivement toutes ces plateformes. À chacun de définir quel usage rationnel des réseaux sociaux peut être fait, afin de ne pas oublier d’éteindre régulièrement nos téléphones pour ouvrir nos cœurs.

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