S’engager à Salvador – Mise à mal des préjugés sur les favelas avec TETO

Dans le cadre de sa chronique sur l’engagement dans la ville de Salvador, au Brésil, Marie Paul va chaque semaine à la rencontre de groupes qui s’engagent pour différentes causes. Après son premier article sur la récupération de l’espace public (disponible ici), la voici de retour pour nous parler des favelas.

Samedi dernier, je suis retournée pour la deuxième fois à la comunidade de Vila Vitoria. Mais qu’est-ce qu’une comunidade ? C’est en fait le nom que donnent les Brésiliens à ce que nous autres Européens appelons « favela ». Eh oui, comment aurait-il été possible de faire un projet sur l’engagement au Brésil sans en venir, à un moment ou un autre, à parler des favelas ? Ici au Brésil, le mot favela est moins employé, car il est souvent porteur d’une connotation péjorative. Le mot d’usage, comunidade, signifie « communauté ». L’écart entre ces deux mots résume assez bien l’écart entre la réalité et l’image que l’on peut en avoir sans s’y être jamais rendu…

En route pour la favela

Il y a deux semaines, une amie, Lua, m’a proposé de venir avec elle pour découvrir l’association où elle est volontaire, TETO. Elle m’a dit que qu’il s’agissait d’une ONG travaillant dans les comunidades – et m’a expliqué le sens de ce mot – et que cette ONG avançait avec l’engagement des habitants, et que cela correspondrait donc parfaitement à mon projet. Intéressée, j’ai accepté tout de suite.

Sur la route, j’étais impatiente de découvrir ce qu’il en était véritablement de cet endroit dont on a tous déjà entendu parler. Malgré ma défiance des idées reçues et ma curiosité, je ne pouvais pas échapper totalement à cette image communément admise de la favela comme un espace de non-droit, terriblement dangereux, avec des voleurs à l’arrachée, des drogués au coin des rues, des bébés dans les caniveaux, des immondices partout, des mendiants et des personnes en train de mourir de faim, des enfants qui essaient de vous faire les poches, tout ça au milieu des tirs de gangs de trafiquants qui règlent leur comptes.

J’exagère peut-être un peu, mais à peine.

Bienvenue dans la comunidade

C’est donc avec un étonnement ravi que j’ai découvert ce qu’il en était réellement. Nous avons été accueillis avec le sourire, et de nombreux habitants sont venus saluer mon amie, qu’ils connaissaient bien. Ils paraissaient à l’aise, tout sourire, et sincèrement heureux.

Partout autour de nous, jouaient insouciamment des enfants, qui étaient loin d’être abandonnés, mais ressemblaient à n’importe quels enfants du monde, emportés dans un jeu avec leurs voisins.

Les maisons, si elles étaient petites et faites de matériaux simples comme des planches de bois, de la brique ou de la tôle, étaient pourtant construites avec soin, parfois même une palissade encadrait un petit jardin aménagé avec des fleurs. Il y avait certes des cadenas et des chaînes sur les portillons, mais n’oublions pas que nous sommes au Brésil, tout de même !

Les maisons étaient peintes de diverses couleurs, et, si elles étaient à peine plus que des cabanes, c’étaient tout de même de belles cabanes bien entretenues. D’ailleurs, beaucoup de ces maisonnettes disposaient de l’électricité, et de la télévision avec une antenne.

Ajoutez à cela des grands palmiers, bananiers et autres arbres immenses qui poussaient un peu partout, offrant le répit d’une ombre bienvenue au milieu de la chaleur étouffante de ce milieu de journée. Les habitations, les installations, tout était simple, mais les gens vivaient là en prenant soin de leur chez-eux.

La végétation luxuriante d’une comunidade

Très peu de chose concordaient finalement avec le stéréotype de la favela, peut-être la présence d’animaux partout, laissés à l’abandon : chiens, chats, poulets, canard – mais même eux paraissaient cohabiter en harmonie, comme si, face à un contexte difficile, ils avaient tacitement convenu d’un pacte de non-agression.

J’ai aussi été impressionnée par la quantité de déchets qui se trouvaient partout par terre, ce qui contrastait grandement avec les petites maisons proprettes. Je pense qu’il ne serait pas trop audacieux de faire ici le lien avec la faiblesse de sentiment d’attachement à l’espace public, dont j’ai déjà parlé dans mon dernier article (disponible ici), qui est d’ailleurs bien présente en dehors des comunidades, tout comme les déchets au sol.

Mis à part ces deux derniers points, j’ai trouvé que, d’une certaine façon, Vila Vitoria ressemblait beaucoup à Notre-Dames-Des-Landes. Ces maisonnettes simples encadrées par une dense végétation – mais aussi, comme je vais l’aborder plus tard, le climat de solidarité et de résistance – ne cessaient de m’évoquer une espèce de ZAD tropicale. Cependant, pour ne pas donner une image trop idéalisée mais bien rendre compte de la réalité, je me dois quand même d’ajouter qu’à la différence des habitants de la ZAD, la situation des habitants de la comunidade n’est pas un choix, mais résulte du contexte de terribles inégalités sociales du Brésil.

Et pourtant, les gens que j’ai vus ne semblaient pas tristes. Ils vivaient ainsi, ils s’organisaient. Ils avaient quelque chose de plus, que j’ai rarement vu : un véritable esprit de communauté. Tout le monde se connaissait, et on sentait qu’ils pouvaient compter les uns sur les autres.

Un bon exemple de cela est que, à notre arrivée, nous avons croisé une femme en train de travailler à la déconstruction de sa maison, pour récupérer les matériaux et la rebâtir ailleurs. Spontanément, des habitants d’âges divers étaient venus l’aider à faire sauter les clous des planches, et c’est dans la bonne humeur que nous nous sommes joints à eux.

Les petites casas de la comunidade

Le projet de salle communautaire

Le but de notre venue ce jour là était de réfléchir à l’idée de la construction d’une salle communautaire. L’idée avait déjà été évoquée auprès de TETO par des habitants, et il s’agissait alors de faire le tour des maisons avec une pétition à signer, pour voir qui était favorable au projet et prêt à aider si besoin, et ainsi s’assurer que l’idée était pertinente. En effet, comme l’expliquera plus tard Lua lors de notre interview, « la mentalité de TETO, c’est pas de venir et de dire “Nous on sait ce qu’il faut faire, on va construire ça ou ça pour vous”, mais plutôt de dire “Dites-nous ce dont vous avez le plus besoin, et on va vous aider à mettre en place ce projet” ».

TETO est une ONG qui joint différents acteurs – qui peuvent être des bénévoles ou bien même des habitant.e.s –, pour aider à aboutir à la construction d’infrastructures permettant de rehausser le niveau de vie d’une comunidade, selon les besoins exprimés par celle-ci. Ainsi, l’implication de chacun.e est primordiale, d’où l’intérêt d’aller faire du porte-à-porte pour parler de ce projet avec les habitants. Ça a été pour moi une occasion sublime de les rencontrer, et j’ai été touchée par leur générosité, car même s’ils ont peu, ils nous ont toujours offert de bon cœur un verre d’eau, fait entrer et asseoir pour discuter plus à l’aise, certains nous amenaient même un ventilateur !

Ainsi, de maison en maison, Lua a discuté avec les gens de ce qu’ils pensaient du projet, et ils étaient tous pour (sauf un qui était persuadé que le projet n’arriverait jamais à voir le jour). Tout le monde était assuré qu’une salle partagée ferait un grand bien à la communauté, un espace collectif pour mieux s’organiser, avoir des possessions communes, comme des livres, à disposition de tous, pouvoir y laisser jouer les enfants…

L’implication des habitants grâce à TETO

La valeur première de TETO est l’engagement des habitants. Lua m’a même dit qu’un des objectifs de l’ONG était d’arriver à l’autogestion des comunidades. Ainsi, TETO ne veut surtout pas faire les choses à la place des habitants, mais seulement être une ressource supplémentaire de mobilisation et de motivation.

Par exemple, pour acheter les matières premières qui serviront à la construction de la salle communautaire, il faut amasser 2600 réais (monnaie brésilienne, équivalent de 650€). Pour cela, explique Lua, une partie va provenir des donations faites à TETO, mais la grande majorité de l’argent à récolter va venir de l’investissement des habitants, en vendant des gâteaux, en faisant des collectes, en organisant des fêtes… Tout cela fut fixé avec précision sur un planning mensuel lors de la réunion de l’après-midi.

Une habitante et un bénévole de l’association TETO

TETO, vrai vecteur d’engagement citoyen

J’ai vraiment beaucoup aimé cette approche qui était celle de TETO. On aurait pu s’attendre à une sorte d’association caritative misérabilisante, avec des jeunes très aisés qui viennent se donner leur frisson de bienfaisance quotidien en exprimant une pitié douçâtre, mais il n’en est rien. Les volontaires de TETO que j’ai rencontrés sont simples, et croient vraiment en ce qu’ils font. Ils sont à l’écoute, et leur fonctionnement est humble. Ils n’hésitent pas à se mélanger aux habitants.

Reinaldo, chef de la comunidade que j’ai eu le plaisir de rencontrer, résume cela ainsi : « TETO, ils viennent sans préjugé aucun, ils nous écoutent, ils travaillent avec nous, et alors il n’y a pas de frontières ni de limite, on utilise la créativité sans barrières ». Lua précise que le rôle de l’ONG ne se borne pas seulement à la construction, mais touche aussi le domaine de la protection juridique, de la formation des volontaires, du diagnostic des manques… Ainsi, TETO est un peu le fer de lance de la mobilisation dans les comunidades.

Je recommande donc cette ONG, et j’ai déjà la certitude que je reviendrai lors de la prochaine journée d’action !

Voir mon deuxième article sur l’engagement dans les comunidades

Voir mon article précédent sur la récupération des espaces publics avec Canteiros Coletivos

Voir mon article suivant sur l’événement cinématographique féministe Lugar da mulher é no cinema

Voir mon premier article où je présente mon projet

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Une réflexion sur “S’engager à Salvador – Mise à mal des préjugés sur les favelas avec TETO

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