Radio Univers, radio libre et indépendante

La France est le pays qui compte le plus de radios proportionnellement à la population, et c’est principalement dû au nombre plutôt élevé de radios associatives qui sont issues d’une histoire riche et qui participent amplement à la culture radiophonique du pays.

Je suis souvent passé devant ce vieux bâtiment délabré à la sortie de Cuguen, petit bourg de la campagne rennaise. Ce qui surprend le plus avec cette maison, ce n’est pas d’apprendre qu’il s’agit d’une ancienne école, mais de visiter les locaux de la radio qui diffuse dans ces petites pièces depuis plus de 30 ans. Radio Univers y est confortablement installée, et Matthieu m’accueille à bras ouvert dans le studio. Des livres d’André Breton, de Federico Garcia Lorca et de René Char couvrent les étagères, des pochettes de grands groupes des années 60 décorent les murs. La culture est partout, et cet endroit est révélateur de l’orientation de la radio qui y est diffusée.

Radio Univers est une radio qui se veut libre

Radio Univers est une radio associative, ce qui signifie qu’elle n’est ni radio officielle ni radio privée : elle n’a aucun but lucratif et est héritière d’un mouvement de radio dites « libres ». J’ai interrogé Matthieu au sujet de cette appellation de radio libre et de l’histoire de Radio Univers. En 1981 débute ce que l’on appelle aujourd’hui la libéralisation des ondes. À ce moment, une floraison de radios contestatrices apparaît. Ce qu’elles contestent ? Le monopole d’état sur les médias, qui pèse depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et le manque de liberté d’expression massif des journalistes. À vrai dire, on peut même faire remonter plus loin l’histoire de ce mouvement : les révoltes de mai 68 portaient aussi, notamment au moment de la grève de l’Office de Radiodiffusion et Télévision Française, sur les mêmes thématiques. Ce mouvement est alors soutenu par des intellectuels et pose problème au gouvernement socialiste de l’époque : en effet, les radios dites libres se multiplient et particulièrement dans l’opposition de droite. Avec l’anarchie qui règne alors sur les ondes (parfois des centaines de radios émettent simultanément), le gouvernement se voit obligé de réguler ce réseau, en créant un statut légal pour les radios libres : elles ont alors un territoire d’émission limité et doivent remplir un certain cahier des charges. C’est donc dans la lignée de ces radios libres que se place aujourd’hui la radio cuguennaise, qui fait le choix de l’indépendance : elle refuse catégoriquement les publicités et possède son propre émetteur. En refusant les publicités, Radio Univers refuse l’emprise d’un agent extérieur sur le contenu de la radio ; en d’autres termes, elle veut « diffuser ce qui lui plaît ». Ainsi, les chroniqueurs sont autonomes matériellement puisque, malgré l’isolement rural du studio, celui-ci est bien équipé et parfaitement opérationnel.

Le studio de Radio Univers

Cependant, Matthieu pose une limite à cette liberté du fait d’être financés. En effet, la radio, pour subsister, a recours au Fonds de Soutien à l’Expression Radiophonique (FSER). Celui-ci naît parallèlement à la privatisation de TF1 en 1985. Le gouvernement socialiste de l’époque inclut dans les clauses de cette privatisation le fait que, proportionnellement aux bénéfices engendrés par chaque publicité, une certaine taxe devrait être déposée par l’annonceur pour soutenir les radios associatives. Le fonds résultant est alors géré par le principe de la discussion syndicale, tout comme l’était par exemple la caisse d’allocations chômage : les représentants des salariés négocient pour leurs intérêts face aux représentants des patrons, dont les intérêts divergent. Dans ce système, l’État ne joue qu’un rôle de garant de ce que les négociations se déroulent convenablement et que les accords qui en découlent ne soient pas trop injustes. Cependant, en 2006, sous le mandat de Jacques Chirac, l’État reprend la main sur le FSER et les syndicats salariés perdent tout moyen de contrôle sur celui-ci. Matthieu déplore cet état de fait qui, comme nous l’avons déjà vu, impose de nouvelles restrictions et un travail administratif très important. L’État préfère faire des appels d’offres plutôt que de soutenir les initiatives des radios. Ainsi, le fait d’être aidé financièrement par ce fonds en plus d’une petite aide de la région fait dire à Matthieu que, bien que ce ne soit pas le cas pour l’instant, ces aides pourraient bientôt poser des contraintes exigeantes de contenu qui signeraient la fin de la liberté de Radio Univers. En effet, avec la professionnalisation de leur association, les aides financières sont devenues essentielles : le salariat semble de toute évidence réduire leur liberté en les rendant, au bout du compte, un peu plus dépendants. Cependant, leurs partenaires ne leur posent pas ou très peu de restrictions au niveau du contenu, et les 7 membres de l’association suivent donc une ligne journalistique particulière : celle de la culture.

Radio Univers est une radio qui se veut culturelle

Toutes les radios font face, à un moment ou à un autre de leur histoire, à un dilemme tenace : vaut-il mieux prendre le risque de perdre des auditeurs mais rester fidèle au rôle du média, c’est-à-dire diffuser la culture et les informations, ou, pour s’assurer d’être écoutée, faire la course à l’audimat ? En clair, il s’agit de trouver un équilibre entre être écouté et être culturel. En tant que radio associative qui refuse les publicités, Radio Univers se place en marge des circuits commerciaux des grandes radios. En effet, par exemple, elle ne réalise pas d’études d’audience, pas par indifférence, mais parce que la radio a des priorités différentes : dans la lignée des radios libres, Radio Univers (qui était un journal à ses balbutiements) est née de l’initiative de « gens qui voulaient s’exprimer, trouver et proposer des choses différentes de ce qui est proposé dans les grands réseaux ». Radio Univers propose surtout une programmation musicale variée, qui se veut « éclectique, plurielle », mais qui réalise très régulièrement, plutôt que du divertissement gratuit, des interviews d’intellectuels (historiens, philosophes, sociologues, etc.) et qui prend le temps de diffuser des lectures de poésie. De façon synthétique, Matthieu exprime leur objectif dans cette radio en disant qu’ils veulent « ne pas reproduire le blabla habituel des grands réseaux ». En s’adaptant à ses moyens et pour poursuivre ce choix de diffusion de la culture, Radio Univers est avant tout une radio musicale, et elle prend le parti de la diversité : que ce soit dans les sons, les musiques qui vont de la musique classique à l’électro de garage, ou même dans les interviews proposés dans l’émission phare de la radio, Logosphère. Dans cette émission, Matthieu réalise ce qu’il appelle du « journalisme culturel », c’est-à-dire que plutôt que d’être dans un rapport de confrontation avec son invité, il lui donne la possibilité de s’exprimer, il agit en relais de voix alternatives. Finalement, le but de Radio Univers, comme celui de tous les médias libres et indépendants, est celui d’investir la parole, et la radio offre, selon Matthieu, des possibilités intéressantes.

Une école de la commune où se trouvent les locaux de Radio Univers
Cette ancienne école est louée par la commune à des prix très bas

Radio Univers défend la poésie de la radiodiffusion

La radio se trouve en quelque sorte à mi-chemin entre la télévision et le journal papier. En effet, dans les trois cas, il s’agit d’un journaliste qui s’adresse à une audience. Dans le cas du journal, c’est à travers ses mots uniquement ; la radio rajoute la dimension des sons, des voix ; et enfin la télévision rend le journaliste transparent : son image est révélée, rien n’échappe au spectateur qui l’examine maintenant en tant que personne. Pour Matthieu, la télévision est contraire au charme que possède la radio de se baser sur l’imaginaire individuel de chaque auditeur : la radio, comme la poésie, s’adresse aux oreilles, et réveille en nous un monde, un univers qui nous est propre. La radio installe donc un rapport très particulier avec l’auditeur, mais Radio Univers ne se contente pas de ça et propose aussi une web-radio qui lui permet de s’émanciper des limites de la radio hertzienne, mais aussi des billets accompagnant chaque interview qui s’apparentent beaucoup à des articles de presse écrite (vous pouvez retrouver tout cela sur leur site www.radio-univers.com).

Radio Univers est donc bel et bien une radio libre, même si ce statut est de plus en plus fragile et menacé aujourd’hui, et si vous traînez un jour sur la 99.9 FM, vous aurez une tentative de réponse à la question : « comment le monde pourrait-il être autre ? ». Radio Univers présente, à travers son univers musical riche et varié et ses interviews culturelles, un aperçu de différentes manières de faire et de penser le monde. Cette radio, faite avant tout avec « beaucoup d’huile de coude et de bricolage », est donc une occasion à la fois d’entrer en contact avec une culture diverse et de reconsidérer le rôle de la radio et de la liberté dans la presse.

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