La poésie dans la guerre

Avec pas moins de cinq Césars récoltés, dont la meilleure réalisation et la meilleure photographie, pour un total de douze nominations, Au revoir là-haut a su s’imposer dans le paysage cinématographique français et offrir ses lettres de noblesses à un Albert Dupontel on ne peut plus méritant.

Il était ainsi légitime, au regard de tant de flatteries, d’aborder la chose avec méfiance, et de craindre un film convenu trahissant l’assagissement de son auteur. Que nenni ! Le réalisateur de Bernie et d’Enfermé Dehors est toujours là et ne s’en excuse jamais, exprimant toute sa fougue et sa rage au gré d’un récit à la beauté narrative et visuelle renversante. Plongeons alors avec lui…

Edouard Péricourt et Albert Maillard se sont connus au front durant la Grande Guerre. Le premier, artiste et fils malheureux d’un riche entrepreneur, perd sa mâchoire inférieure en sauvant le second, incarnation même de la bonne âme populaire et naïve. Après la fin du conflit, Maillard va alors s’obstiner à rendre la monnaie de sa pièce à son acolyte et se lancera avec lui dans une arnaque aux monuments aux morts, croisant au passage la route de la famille Péricourt ainsi que celle du terrible Pradel.

Afin de recréer les textures et l’imagerie du cinéma des années vingt qu’il apprécie tant, Dupontel et son directeur de la photographie Vincent Mathias usent de techniques variées qui, en les associant intelligemment, confèrent au film une identité visuelle remarquable et toujours au service de son propos. En effet, en dé-saturant l’image avant de la recoloriser en post-production, le métrage nous plonge dans l’ambiance cinématographique du début du siècle et offre une peinture de Paris magnifiée par ses couleurs et des plans-séquences que n’auraient pas reniés Stanley Kubrick ou Orson Welles.

Si le film, à l’instar du livre qu’il adapte, s’ancre dans une réalité historique qu’il tient à respecter autant que possible, sa structure narrative et sa réflexion sur les arts lui interdisent l’approche naturaliste et l’amènent à adopter des points de vue expressionnistes renvoyant directement à Murnau, Lang ou aux autres grands maîtres allemands de cette époque. Les tableaux de la bourgeoisie décadente succèdent alors à ceux d’un prolétariat croulant sous le poids des institutions.

Cette confrontation de classe, au cœur thématique du film, se voit formidablement incarnée au travers de personnages truculents toujours subtilement écrits, et ce malgré l’évident manichéisme de certains d’entre eux, dont le terrifiant Pradel, amené visuellement à la manière du colonel Kurtz d’Apocalypse Now et interprété avec une jouissance transparente par Laurent Lafitte. De l’autre côté du spectre, la révélation Nahuel Pérez Biscayart habite entièrement le personnage d’Edouard Péricourt et fait passer mille émotions sans jamais prononcer le moindre mot.

Cette gueule cassée, traumatisée davantage par son père que par la guerre, fait le pont entre les deux univers et illustre le pouvoir unificateur de l’Art, portant à bras-le-corps le propos magnifique du film. Dans l’optique de cacher ses blessures, ce dernier se fabrique ainsi des masques et renaît à travers ses créations. C’est ce nouveau regard, paradoxalement plus pur et sincère qui l’amènera à monter son arnaque, questionnant alors la moralité de ses actes et de ses motivations tout en dévoilant l’hypocrisie des puissants qui gouvernent le monde et l’absurdité totale de cette grande industrie qu’est la guerre.

Aux côtés du terriblement attachant Maillard, que Dupontel fait naître à la perfection, Péricourt permet à Au revoir là-haut de s’inscrire dans la géniale œuvre de son auteur et de dresser le portrait de ces marginaux magnifiques, ces êtres trainés dans la boue qui réussissent à s’élever au-dessus du monde par la seule force de leurs blessures et de leurs émotions, bien trop pures pour être réprimées.

En dépit d’une ou deux articulations narratives amenées un peu artificiellement dans le récit (l’histoire d’amour avec la bonne, la relation avec l’interrogateur), Au revoir là-haut se distingue du tout-venant du cinéma français et propose une expérience visuelle et narrative maîtrisée, jouissive et dérangeante à la fois, dont l’enrobage prestigieux ne phagocyte jamais le génie punk d’un Dupontel décidément très en forme. À se procurer de toute urgence !

Lire aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *