La forme de Del Toro

En 25 ans, dix films et deux séries, Guillermo Del Toro s’est construit une carrière atypique où chaque œuvre porte au corps la marque si singulière de son auteur. Reconnaissable entre mille, son cinéma acquiert avec La forme de l’eau une maturité surprenante et touche à une forme d’épure on ne peut plus galvanisante pour qui acceptera de se laisser porter par ce magnifique conte fantastique pour adultes.

 

Le film prend place dans l’Amérique des années 60, alors en pleine Guerre Froide, et nous propose de suivre le destin d’Elisa, une femme de ménage muette qui s’éprend d’une mystérieuse créature amphibie retenue captive par le gouvernement. Guidée par ses émotions, elle va tout mettre en œuvre pour la sauver, accompagnée dans sa tâche par sa collègue de travail afro-américaine, ainsi que par son voisin et meilleur ami, un vieux peintre fauché et homosexuel.

Fable sur l’acceptation de la différence que d’aucun considérerait légitimement comme nécessaire à l’aune du contexte socio-politique dans lequel elle sort (l’Amérique de Trump), La Forme de l’eau constitue, à l’instar de tous les autres films de Del Toro, une véritable déclaration d’amour au cinéma et à sa formidable puissance évocatrice.

Le soin, désormais habituel chez le réalisateur, accordé à l’aspect formel du film, se voit ici transcendé par une signifiance de chaque instant. Avec un budget ridicule de 19,5 million de dollars qui ne phagocyte jamais l’expérience proposée, Del Toro nous immerge ainsi dans l’univers mental de ses protagonistes. L’appartement d’Elisa, situé au-dessus du cinéma l’Orpheum, est notamment caractérisé par une fenêtre formant un quart de cercle mourant dans sa cloison, marquant immédiatement le caractère incomplet du personnage et suppose alors la nature de sa quête. L’appartement de son voisin, construit en symétrie par rapport au premier, nous apporte les mêmes informations sur lui en plus d’évoquer la complétion qui résulte de son interaction avec l’héroïne. Idem pour le laboratoire dans lequel est retenue captive la créature, construit comme une scène de théâtre qui, plutôt que d’élever la grâce et la beauté mystique du monstre, la dissimule dans son estrade et l’empêche de s’exprimer.

Le métrage pose également un code couleur très prononcé qui guide le spectateur à travers les différentes étapes du récit. Le bleu évoque évidemment la créature et ses capacités extraordinaires. Le vert renvoie au futur et à la dégénérescence maladive qu’il implique vis-à-vis de la magie du monde. Enfin, le rouge est utilisé par touches très marquées afin de signifier le cinéma et bien sûr l’amour qui s’immisce petit à petit dans la vie des personnages.

Si tous ces éléments constitutifs inscrivent La Forme de l’eau dans la continuité de l’œuvre de Del Toro, le métrage marque une véritable rupture avec le reste de sa filmographie.

En effet, son cinéma a toujours su briller par son aspect très personnel, mais conservait une certaine pudeur qui confinait parfois à une infantilisation du propos. On pense notamment aux deux Hellboy ou à Crimson Peak, dans lesquels l’acte sexuel était traité avec une distance qui bridait l’expérience émotionnelle. Ici, le personnage d’Elisa est d’emblée représenté en train de se masturber. Sa beauté n’est plus froide et archétypale mais réellement hypnotisante et impliquante. La combinaison de ces aspects permet au film de toucher à l’intimité profonde du réalisateur. Les nombreuses références explicites à sa cinéphilie ne se contentent pas de signifier ses influences et sa cinégénie mais nous en apprend plus sur son passé et sa sensibilité. Le Livre de Ruth, projeté devant les yeux du monstre, est ainsi le premier film qu’il a vu en salle. La structure même de l’histoire convoque la vision que Del Toro a fantasmé en découvrant L’étrange créature du Lac Noir lorsqu’il était enfant. Une telle honnêteté apparaît suffisamment rarement pour être soulignée, et l’ultime récompense réside dans la communion intime que La Forme de l’eau permet avec son auteur.

 

Plus qu’un chef d’œuvre formel, plus qu’une histoire à la beauté renversante, La Forme de l’eau est une connexion alchimique et sensorielle avec un cinéaste parmi les plus importants de sa génération. Si l’art devait un jour justifier son existence, ce serait en invoquant sa capacité à transcender l’existence de celui qui le contemple et l’amener à réfléchir autrement. En cela, Guillermo Del Toro nous a prouvé une nouvelle fois que l’art ne mourra jamais tant que quelques personnes continueront à y croire. Alors foncez, tout simplement.

 

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Une réflexion sur “La forme de Del Toro

  1. Une créature émotionnelle. Et le tout fait d’elle une survivante, une créature qui se bat pour vivre, un cas désespéré, parce qu’elle peut tout traverser, tout vaincre sans y survivre.

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