Engagez-vous, rengagez-vous… dans la Police de la Pensée

On ferme un onglet de son navigateur, on en ouvre un autre. Le premier était ouvert sur un épisode de Black Mirror, le second sur la page d’un site d’informations. Pourtant, un instant de confusion s’empare de nous au moment de la transition : lequel est fictionnel, lequel est réel ?

Le thème général de la série à succès produite par Netflix est l’avancée de la technologie et son emprise sur notre vie quotidienne. Des mamans qui surveillent leurs enfants de trop près grâce à des implants, des fraudes à l’assurance débusquées en visualisant les souvenirs des victimes, des transmissions de conscience dans un autre corps… En résumé, des critiques qui prennent racine dans la réalité, auxquelles s’ajoute une dimension futuriste encore bien loin d’être atteinte. Si loin que ça ? Pas forcément.

Une évolution qui tend vers le superflu

Au mois de janvier, la célèbre enseigne Amazon, qui prend de plus en plus d’ampleur dans le monde occidental, a décidé de frapper fort une fois de plus en ouvrant un magasin Amazon Go à Seattle, sa ville natale. Le principe ? Ne plus avoir à faire la queue ! Le magasin de 170m² est équipé de bornes de sécurité sur lesquelles les clients scannent leur compte Amazon – et par extension, leurs informations bancaires – stocké sur leur smartphone, puis font leurs emplettes sans avoir à s’inquiéter de passer en caisse : leur compte est débité automatiquement lorsqu’ils ont terminé.

Mieux encore, ils n’ont pas besoin de scanner les articles ou d’en faire la liste, parce que des dizaines de caméras sont rivées sur les rayons et scrutent leurs moindres mouvements, ce qui leur permet d’enregistrer instantanément tout article retiré des étagères. Les senseurs, algorithmes et systèmes de vision utilisés pour accomplir cet exploit de technologie sont « similaires à ceux qu’on peut trouver dans les voitures sans conducteurs ». Les détails de toute l’opération sont expliquées en images (et en anglais) dans cette vidéo de promotion publiée par l’enseigne :

Plus de technologie, moins de contact

L’émission matinale américaine The Today Show a envoyé l’une de ses chroniqueuses visiter et présenter le magasin en question, et se réjouit dans un tweet d’un avantage bien spécifique à ce nouveau genre de shopping : « Amazon nous laisse entrevoir à quoi pourrait ressembler le supermarché du futur (et il n’y a aucun caissier !) ».

Quel plaisir, en effet, d’accueillir l’évolution technologique et le décès agonisant de tout contact humain à bras ouverts ! Qu’importe qu’on ne croise plus jamais le regard d’un autre être vivant, que le langage oral décline jusqu’à disparaître et que nous soyons tous remplacés par des machines un jour. Du moment qu’on économise aujourd’hui ces précieuses minutes autrefois passées dans la queue du supermarché, qui seront soigneusement réinvesties dans le tournage d’une vidéo de nous-mêmes en train de manger une capsule de lessive. Sauf que, dans la réalité très ironique des choses, le magasin qui « fait disparaître l’attente en caisse » ressemblait à ça, lorsqu’il a ouvert :

 

Des clients font la queue devant Amazon GO
Des clients font la queue devant les portes du magasin Amazon GO, à Seattle

Big Brother s’exporte en France

Pendant que les Américains se félicitent de rendre les rapports humains progressivement accessoires, les Français, eux, préfèrent mettre la technologie au service de la délation démocratisée. En effet, la ville de Nice a décidé d’expérimenter une application appelée « Reporty », téléchargeable sur les smartphone de tout un chacun et qui permettrait de filmer un délit afin de le signaler aux forces de l’ordre instantanément. « Chacun d’entre nous doit devenir un citoyen engagé acteur de sa propre sécurité, et donc de la sécurité collective », a annoncé Christian Estrosi le 12 janvier dernier, quelques jours avant le lancement de l’expérimentation de deux mois conduite par 2 000 citoyens volontaires.

L’application, qui vient s’ajouter aux quelques 2 000 caméras de surveillance déjà installées dans la ville, est loin de faire l’unanimité : certains applaudissent cette protection supplémentaire qu’ils jugent utiles pour faire intervenir la police plus rapidement, voire pour prévenir les crimes sur le point d’être commis. D’autres, en particulier l’opposition municipale socialiste, dénonce un appel à la délation généralisée. Mathieu Zagrodzki, chercheur en science politique, s’inquiétait au micro de RMC le 15 janvier : « Le risque est de faire remonter des comportements suspects de personnes qui ne sont absolument pas délinquantes. Il y a aussi un problème moral et celui d’un encombrement des services de sécurité. » Quand on constate, sur les réseaux sociaux, la tendance généralisée à accuser certains groupes ethniques ou religieux de tous les maux de notre pays, on peut imaginer sans peine les dérives possibles de la mise à disposition d’une telle application à tous les citoyens lambda.

La mithridatisation de l’opinion générale

La mithridatisation est un procédé qui consiste à s’injecter des doses croissantes d’un poison afin d’y développer une insensibilité. Si certains, comme Benjamin Sontaag (co-fondateur de l’association Quadrature du Net), s’inquiètent de la légalité et de l’utilité de l’application Reporty, d’autres défendront toujours l’avancée technologique au nom du progrès, ou encore parce qu’ils n’ont « rien à se reprocher ». La présence de plus en plus envahissante de la technologie dans nos vies privées s’effectue de manière assez pernicieuse pour que la majorité des citoyens concernés ne prennent pas conscience de la gravité de la situation actuelle.

Rappelons toutefois, à titre purement informatif, la présence des « télécrans » dans l’œuvre autrefois considérée dystopique de George Orwell, 1984. Ces télévisions, présentes dans les maisons de chaque membre du tout-puissant Parti unique dirigé par le fameux Big Brother, ont pour but de surveiller chaque mouvement des citoyens et de déceler le moindre signe de rébellion. Si de tels outils, en plus d’être devenus portatifs, étaient mis à la disposition de tous, il faudrait bien peu de choses pour que la fiction se mue en une réalité glaçante.

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