Psychiatrie à Rennes : Conditions d’accueil inquiétantes et mauvaise santé mentale des soignants

Le mouvement de grève dure depuis deux mois au Centre Hospitalier Guillaume Régnier (CHGR). Manque de budget, augmentation du nombre de patients, baisse des effectifs, augmentation des contrats précaires, manque de lits, souffrance au travail et risque suicidaire… Le personnel mobilisé continue de dénoncer la dégradation des conditions de travail des soignants et d’accueil des patients.

Sous la pression de la mobilisation sociale, le ministère de la santé a annoncé en ce début d’année le déblocage de 44 millions d’euros pour le secteur de la psychiatrie. L’enveloppe qui concerne le CHGR, troisième hôpital psychiatrique de France, chiffre à près de 1,7 millions d’euros. Une première victoire pour les professionnels du secteur en lutte à Rennes qui veulent maintenir la pression. Ils dénoncent le malaise profond que traverse la psychiatrie publique. Ils demandent notamment l’ouverture d’un service de 20 lits et la création de 15 postes pour soulager les tensions.

Chaque année ou presque depuis 10 ans, le personnel alerte sur la situation dangereuse du niveau de budget attribué à l’hôpital et des décisions de fonctionnement qui en découlent. À l’hôpital psychiatrique de Rennes « plus personne ne sourit », prévient le syndicat SUD santé dans un communiqué. « les contraintes budgétaires, leitmotiv de tous les services publics, ont détruit tout ce qui faisait la force de cet établissement : le travail en équipe, la solidarité, le respect. Tout a volé en éclat au profit de la rentabilité, de la culture d’entreprise et de l’individualisation au travail. » Les agents en grève s’alarment aujourd’hui des répercussions que cela entraîne : des conditions inquiétantes d’accueil des 26 000 patients annuels à la mauvaise santé mentale des soignants.

Depuis deux mois, la parole se libère. Lors des assemblées générales ou au piquet de grève, les témoignages sur des conditions défavorables aux soins sont nombreux : « Des nouveaux arrivants attendent parfois 8h sur une chaise le temps qu’un lit se libère. D’autres sont changés de lit ou d’unité en fonction des lits disponibles. Une dame a même changé 8 fois de lits en 13 jours, dont une fois en pleine nuit. » Pour répondre au nombre croissant de patients, l’hôpital optimise au maximum l’occupation des lits disponibles. Les patients partis en permission pour quelques heures se voient parfois réquisitionner leur lit pour accueillir un nouvel arrivant. Le manque de temps lié au manque de personnel est également mis en avant. « L’hôpital psychiatrique, c’est prendre du temps avec des gens qui ont besoin d’accompagnement. Ce temps, on ne l’a pas. »

« Pas le temps de bien faire son travail. »

Selon SUD Santé, en cinq mois, du 1er janvier au 31 mai 2017, 400 feuilles d’événements indésirables ont été remplies par les agents. Ces signalements révèlent des dysfonctionnements liés aux sous-effectifs, aux violences et aux défauts de prises en charge. Presque autant que pour l’année 2015 toute entière, et sur les traces de l’année 2016 qui en comptabilisait 1400. Les salariés dénoncent le décalage de ce qu’est devenu leur quotidien par rapport à la vision de leur métier. « quand on rentre chez nous le soir et qu’on se dit qu’on n’a pas eu le temps de faire correctement notre travail, ça fait mal. » Cette souffrance est bien réelle selon Jacques Meny, secrétaire du syndicat SUD Santé au CHGR. Le climat anxiogène et la peur d’une évolution « à la France Télécom » sont évoqués. « Il y a des souffrances observées chez des patients que l’on retrouve chez certains soignants. Nous avons informé la direction du risque suicidaire ».

SUD Santé demande une analyse des causes de l’absentéisme, « qui ne cesse d’augmenter depuis plusieurs années ». Bernard Garin, Le directeur de l’hôpital, a confirmé au micro de Canal B, avoir été mis au courant de la situation par le syndicat. Il voit dans ce nouveau conflit social « l’expression d’un effort douloureux et réel pour les personnels, de s’adapter à un contexte budgétaire extrêmement tendu ». Il estime cependant que « les risques sont correctement réglés à Guillaume Régnier ». Notamment par « la mise en place d’une cellule de veille des risques psycho-sociaux ». Le problème se situe en amont pour les salariés mobilisés. « Le management par la peur » est la principal cause des souffrances pour SUD Santé. La « réorganisation managériale pour s’adapter au manque de budget » effectuée par la direction est représentative du manque de moyens attribués. 80 % du budget d’un hôpital psychiatrique sont destinés au personnel. Les économies alors demandées par l’ARS (agence régionale de la santé) à la direction de l’hôpital touche directement le nombre de soignants.

1,7 millions de crédits supplémentaires

Entre décembre 2017 et janvier 2018, l’ARS puis le ministère de la santé ont annoncé au total le déblocage de près de 1,7 millions d’euros pour le CHGR.

  • 520 000 € de crédits non reconductibles sur les fonds régionaux pour le projet médico-soignant.
  • 500 000 € de crédits non reconductibles pour l’investissement immobilier.
  • 300 000 € de crédits non reconductibles pour la Maison d’Accueil Spécialisé du CHGR.
  • 264 000 € de crédits reconductibles dans le cadre du dégel ministériel (sommes gelées en début 2017).
  • 84 000 € de crédits reconductibles.

En tout, l’État annonce 44 millions de crédits à l’échelle nationale pour le secteur psychiatrique. 1,7 millions viennent donc s’ajouter au budget principal de l’hôpital établis à plus de 127 millions. « C’est un petit bol d’air » pour le délégué syndical Jacques Meny. Les mobilisés se félicitent tout de même de cette première victoire, mais estiment que les fonds ne répondent pas à la nécessité d’avoir des lits et des postes supplémentaires. Ils demandent aussi que la question de la souffrance au travail et de la précarité soit considérée par la direction de l’hôpital.

Manifestation du 12 décembre en direction de l’ARS.

Solidarité, lien social et détermination

Le 7 novembre dernier, le syndicat SUD santé de l’hôpital Guillaume Régnier initiait le mouvement social. Ils sont rejoint par des collègues non syndiqués et ponctuellement par la CGT, le syndicat majoritaire. On retrouve dans le mouvement des infirmiers, des aides soignants, mais aussi des cadres, des psychologues, des médecins. La solidarité entre agents dépasse le cadre d’une simple lutte syndicale. Les assemblées générales se tiennent le mardi et à différents horaires pour permettre au personnel de jour et de nuit d’y participer. Des banderoles revendicatives sont affichées sur les grillages. Un barnum qui sert de piquet de grève est également planté à l’entrée du centre hospitalier pour marquer physiquement l’espace du mouvement en cours. « Chacun y est invité pour échanger avec le personnel mobilisé et signer la pétition de soutien » précisent les représentants syndicaux SUD lors d’un rassemblement. Toutes les personnes mobilisés ne sont pas en grève. La situation précaire des contractuels, qui représentent 20 % des 2 500 personnes travaillant au CHGR, contraints de nombreuses personnes à se mobiliser en dehors des heures de travail. « Tout le monde ne peut pas se le permettre, ou alors ponctuellement. Une heure de temps en temps, chacun son tour, on se relaie » explique une gréviste.

Suite à l’assemblée générale de rentrée mardi 9 janvier, le mouvement est reconduit. Les grévistes regrettent que la direction n’ait jamais fait la démarche de rencontrer les personnes mobilisées. Ils veulent maintenant rester attentif à l’utilisation par la direction des nouveaux crédits attribués et avoir leur mot à dire dans les décisions prises.

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