Une crise en mal de solutions

Le 28 novembre dernier, le visage de l’acteur Omar Sy apparaissait sur les écrans de millions de Français. Il lance alors un appel aux dons pour venir en aide au peuple rohingya,  « le plus persécuté au monde » d’après l’ONU, et espérait voir ces dons atteindre 1,5 millions de dollars après 48h de direct au Bangladesh. Finalement, la somme a atteint près de 2 millions d’euros. 

L’acteur français et plusieurs personnalités du web et de la musique (Mister V, Jhon Rachid, Seb la Frite, DJ Snake…) se sont réunis à Cox’s Bazar, ville et port de pêche dans le sud-est du Bangladesh – à quelques dizaines de kilomètres de la frontière birmane – pour un direct retransmis sur Facebook pendant 48 heures. L’initiative est lancée par Jérôme Jarre, un Français de 27 ans ayant démarré sa carrière sur la plateforme Vine, disparue en fin d’année 2016. Aujourd’hui, il profite de son influence sur ses millions de followers pour donner de la visibilité à des marques ou, dans certains cas, à des causes qui lui sont chères. En mars 2017, il avait lancé le mouvement #TurkishAirlinesHelpSomalia pour demander à la compagnie Turkish Airlines d’envoyer un avion rempli de vivres en Somalie. Il avait eu gain de cause grâce à la mobilisation de plus de 50 000 internautes et, le 27 mars, 60 tonnes d’eau et de nourriture atterrissaient en Somalie.

Une situation intenable pour les musulmans

Cette fois-ci, Jérôme Jarre ne s’est pas mobilisé contre la famine mais contre un véritable désastre humain, l’épuration ethnique du peuple rohingya en Birmanie. Ce peuple constitue une minorité musulmane dans un pays majoritairement bouddhiste et y est persécuté depuis des décennies. En cause, un gouvernement qui les a officiellement réduits au statut d’apatrides. Tandis que les Rohingyas se considèrent comme descendants de commerçants arabes, turcs, bengalis ou mongols et font remonter leur présence en Birmanie au XVe siècle, le gouvernement, lui, considère que le peuple est venu du Bengale avec le soutien de la Grande-Bretagne, le colonisateur. Or, une loi passée en 1982 par la dictature militaire décrète que seules les minorités ethniques présentes dans le pays avant 1823 (date de la première guerre anglo-birmane) méritaient légitimement la citoyenneté birmane.

Pour la majorité du peuple birman, la scission est nette : à leurs yeux, les Rohingyas ne sont pas des compatriotes, mais des réfugiés du Bangladesh. Parce qu’ils n’ont pas de statut officiel dans leur pays natal, ils n’ont pas le droit de travailler, d’étudier, de se marier ou d’avoir accès aux soins. On leur a imposé une limite du nombre d’enfants, ce qui donne lieu à de nombreuses naissances illégales d’enfants sans papiers, et ils ont été officiellement interdits de vote lors des élections de novembre 2015. Ils sont raillés, caricaturés dans les journaux nationaux. Win Naing, l’un des caricaturistes les plus célèbres du pays, a déclaré à l’Agence France-Presse que ses dessins « suivent le sentiment de son pays » lorsqu’il dessine les Rohingyas sous les traits de crocodiles encerclant un journaliste occidental.

Pourquoi cette nouvelle vague de migration ?

Si plus de 620 000 Rohingyas ont fui la région d’Arakan – au nord-ouest de la Birmanie –  depuis le 25 août pour se réfugier au Bangladesh, ce n’est pas uniquement à cause du non-respect de leurs droits humains. En effet, une nouvelle vague de violence a commencé à la fin du mois d’août, en réponse à l’attaque de plusieurs poste-frontières par des rebelles rohingyas, excédés par le manque de réaction du gouvernement face à leur situation. Parmi les 89 victimes ce soir-là, une dizaine sont des policiers birmans. La riposte ne s’est pas fait attendre longtemps : de violents affrontements entre militaires et rebelles ont suivi, qui ont fait plus de quatre cent morts, pour la plupart Rohingyas. La tentative de cessez-le-feu lancée par les rebelles le 10 septembre dernier est restée vaine, car le gouvernement a refusé de négocier avec des « terroristes ».

Aujourd’hui, près d’un million de Rohingyas, pour la plupart des enfants, sont installés dans des camps de réfugiés, dans des conditions sanitaires désastreuses. Rémy Ourdan, envoyé spécial au Bangladesh pour le Monde en septembre, raconte que l’aide a mis beaucoup de temps à se mettre en place dans les camps : « Rarement, pour un tel flot de réfugiés passant de la guerre à un pays en paix, le désert humanitaire n’a été aussi criant. Il faut chercher dans l’histoire récente des conflits, dans les recoins les plus abandonnés de la planète — notamment en Afrique et là où des réfugiés arrivent dans une zone elle-même encore en guerre — pour trouver un tel abandon.  »

Une aide française jugée naïve

Lors du lancement du projet Love Army de Jérôme Jarre, celui-ci annonce son intention face caméra, entouré de plusieurs Rohingyas : « Ces gens-là n’ont aucune voix. C’est sûrement les gens au monde qui ont le moins de voix aujourd’hui […] Et si on donnait toutes nos voix aux Rohingyas ? On appellerait ça #LoveArmyForRohingya ». Au 1er décembre, trois jours après la diffusion de ce message, un peu plus d’un million et demi de dollars ont été récoltés grâce aux dons de célébrités et de particuliers. Une somme énorme, et une mobilisation qui redonne de l’espoirt. Des voix se sont élevées de notre côté du globe, pour venir en aide à un peuple en détresse.

 

Pourtant, cette mobilisation a soulevé quelques questions. Lorsque Jérôme avait lancé le projet pour venir en aide aux Somaliens, sa mobilisation avait été critiquée car jugée trop naïve, pas assez professionnelle. Un article de Slate.fr publié en avril dernier clame que « Jérôme Jarre n’a pas vraiment compris le travail des ONG ». Pour les auteurs de l’article, « l’idée même du projet semble problématique, puisqu’il laisse croire au monde entier qu’un avion rempli de nourriture et d’eau peut se révéler efficace. »

Des besoins qui dépassent le court-terme

Quelques mois après la mobilisation pour la Somalie, celle en faveur des musulmans Rohingyas soulèvent les mêmes questions : un don massif d’argent est-il réellement la solution ? Les ONG humanitaires présentes sur place s’interrogent sur le refus de Jérôme Jarre de travailler en collaboration avec elles. Il souhaite que la totalité des dons profite aux réfugiés et que les vivres acheminés jusqu’au Bangladesh soient distribués par des volontaires locaux. Or, la situation sur place est très compliquée en termes d’organisation. Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde, dit au micro d’Europe 1 se demander comment Jérôme et ses compères vont utiliser ces dons de manière efficace.

La question est légitime. Bien que la somme réunie par le seul intermédiaire des réseaux sociaux soit impressionnante et serve à pallier les besoins immédiats des Rohingyas, elle ne suffirait pas sur le long-terme. De plus, interrogé durant le direct sur Facebook, un réfugié conteste : « Nous n’avons pas besoin de votre or et de vos diamants, nous avons tout ce dont nous avons besoin dans notre pays. Nous ne nous sommes enfuis au Bangladesh que pour sauver nos vies. ». Les volontaires et porte-paroles de la Love Army, qui font au demeurant preuve d’une solidarité qui réchauffe le cœur, se sont-ils seulement posé les bonnes questions ?

Les yeux fermés et les poings liés

La responsabilité d’un meilleur futur pour le peuple rohingya se trouve entre les mains d’Aung San Suu Kyi. Or, la cheffe du gouvernement de facto et lauréate du prix Nobel de la Paix en 1991 s’est vue fortement critiquée pour sa passivité envers le sort de la minorité musulmane de Birmanie. Après la nouvelle vague de violence survenue cet été, Suu Kyi a accusé la communauté internationale de manque d’objectivité, dénonçant un « iceberg de désinformation » sur la situation, qui aurait pour but de « promouvoir les intérêts des terroristes ».

Certains défendent le silence de Suu Kyi, comme Alexandra de Mersan – anthropologue spécialiste de la Birmanie – qui précise qu’elle a tenté de « mener une première conférence de réconciliation nationale, […] ce que n’ont jamais fait les militaires » et alléguant que « sa marge de manœuvre est extrêmement réduite. » Mais l’argument ne prend pas pour le monde occidental ; la couverture du Time, le 2 octobre dernier, clame que « Le calvaire des Rohingyas ternit le nom d’Aung San Suu Kyi ». Et pour l’auteure, la sentence est claire : « c’est ainsi que s’écroulent les légendes ».

Sous les feux de la critique, la cheffe du gouvernement birman s’est rendue sur place et a signé, le 23 novembre dernier, un accord avec le Bangladesh pour mettre en place un programme de rapatriement des réfugiés, censé commencer dans les deux mois. Reste à savoir si le gouvernement, obligé de coopérer avec des autorités militaires peu conciliantes, voudra et pourra offrir un meilleur avenir aux Rohingyas.

 

 

 

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Sources :

http://www.unhcr.org/fr/news/press/2017/10/59e5f207a/declaration-conjointe-crise-refugies-rohingyas.html

http://www.europe1.fr/international/rohingyas-la-love-army-une-initiative-qui-pose-question-3508073

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/09/06/birmanie-aung-san-suu-kyi-denonce-un-iceberg-de-desinformation-sur-le-drame-des-rohingya_5181595_3216.html

 

 

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