Entre corruption et oppression, le journalisme mexicain en péril

 Dans un pays où la corruption a progressivement contaminé le gouvernement et les institutions, les médias se soumettent, pour la plupart, aux contraintes imposées par le régime en place et par la pègre. Au Mexique, les journalistes qui refusent de se conformer aux attentes du pouvoir, ainsi que les revendicateurs d’une presse libre, s’exposent à de graves menaces, voire à la mort.

Lors de sa campagne présidentielle en 2012, l’actuel chef de l’État mexicain, Enrique Peña Nieto, avait promis d’imposer une réglementation sur l’argent public destiné à la publicité. Pourtant, cinq ans plus tard, le gouvernement consacre un budget toujours plus conséquent au secteur de la « communication officielle ». Alors que 60 millions de Mexicain.e.s sont sous le seuil de pauvreté – soit la moitié de la population -, l’administration de M. Peña Nieto a puisé, depuis le début de son mandat, près de 2 milliards de dollars dans les caisses de l’État pour financer sa propagande.

Une liberté d’expression toute relative

Le pouvoir a la mainmise sur les journaux et les chaînes de télévision les plus populaires du pays. Il les paie afin de s’assurer une couverture médiatique favorable, particulièrement dans le secteur de l’audiovisuel. Televisa est une entreprise extrêmement puissante, qui possède les chaînes les plus regardées du Mexique et du continent sud-américain. Depuis sa création en 1955, elle se dit priiste – c’est-à-dire en faveur du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), dont est issu Peña Nieto. En s’appropriant un tel géant du multimédia, le gouvernement mexicain jouit d’une image très positive à la télévision. Les détracteur.trice.s du Président avancent d’ailleurs que Televisa soutient Enrique Peña Nieto depuis 2005, alors qu’il n’était encore que gouverneur de l’État de Mexico. L’homme a versé plus de 40 millions de dollars à l’entreprise avant son élection à la Présidence, ce qui aurait donc contribué à son ascension et vers la victoire.

Mais Televisa n’est pas le seul média à être contrôlé par le gouvernement. Les journalistes d’une multitude de magazines, de journaux télévisés et de sites d’information en ligne se plient aux exigences du pouvoir. En échange, celui-ci accorde des fonds, plus ou moins importants, aux groupes de presse et de télévision qui lui sont favorables, « loyaux ».

Le gouvernement mexicain peut faire diffuser les informations qui l’arrangent mais aussi dissimuler celles qui dérangent. Il n’accorde pas de subventions aux médias susceptibles de présenter un danger pour son image. Les éventuels scandales éclaboussant le gouvernement sont tus, ou du moins n’ont pas autant d’ampleur, car des médias avec moins de moyens sont aussi moins influents. De fait, l’État ne fournira jamais les fonds nécessaires à un.e journaliste qui souhaite enquêter et rendre publiques ses investigations sur la corruption ou les malversations de tel ou tel membre du gouvernement. Il privilégiera au contraire les médias pro-PRI, qui soutiennent le régime et ferment les yeux sur les affaires de corruption dans lesquelles il est impliqué. Dans des conditions si déplorables, faire du « vrai » journalisme s’avère être une entreprise difficile.

Le pouvoir des cartels : une autre limite

Outre la production de pétrole et de minerais, le narcotrafic est une autre activité majeure de l’économie mexicaine. Les cartels de la drogue seraient devenus l’un des principaux employeurs du pays. Selon la Chambre des députés du Mexique, 468 000 personnes travaillaient directement pour ces organisations en 2013 [2].

Mais nombreux sont aussi les hommes politiques en lien avec le crime organisé. En 2014, un scandale éclate dans l’État de Guerrero, dans le sud-ouest du pays. À Iguala, six étudiant.e.s sont tué.e.s et 43 autres disparaissent. Ces jeunes, qui voulaient se rendre à une manifestation à Mexico, ont été pris.e.s pour cible et assassiné.e.s par des policiers municipaux de mèche avec le maire de la ville et sa femme – eux-mêmes en relation avec des membres du cartel Guerreros Unidos. Trois ans plus tard, l’enquête présente encore de nombreuses zones d’ombre : les pouvoirs locaux étaient depuis longtemps en lien avec la mafia, et le gouvernement n’a pas vraiment agi pour empêcher la corruption des forces de l’ordre locales.

Les journalistes qui souhaitent ainsi écrire ou enquêter sur cette affaire se mettent en danger. Les gangs de narcotrafiquants, qui gangrènent l’État de Guerrero, recommandent aux médias de pratiquer l’auto-censure et de ne pas traiter ce sujet trop en profondeur. Les journalistes les plus curieux font d’abord l’objet de menaces puis de violences s’ils persistent dans leurs recherches. En conséquence, les reporters qui se penchent sur la corruption politique entre les membres des plus hautes sphères de l’État et ceux du crime organisé sont presque toujours visé.e.s. Les membres des cartels de la drogue infiltrent les services de sécurité de nombreux États mexicains : la police est devenue affiliée aux narcotrafiquants. Elle se débarrasse, quand bon lui semble, d’individus « parasites » tels que les journalistes.

Une profession mortelle

Le crime organisé continue à se répandre dans tout le Mexique et les armes font partie intégrante de la vie quotidienne d’une grande partie de la population. Les cartels sont au fondement de cette violence qui ne finit pas de croître. Dans les grandes villes et au sein des favelas, les règlements de compte et les combats de rue sont de plus en plus fréquemment en rapport avec le narcotrafic. Malgré les risques, de nombreux journalistes travaillent, chaque année, sur l’activité des cartels.

Comme de nombreux professionnel.le.s avant lui, Javier Valdez Cardenás a été tué en mai dernier par un groupe d’hommes au service des “narcos”. Ce journaliste d’investigation jouissait d’une grande notoriété. Il était notamment reconnu pour ses ouvrages sur les trafiquants de drogue et sur les conséquences de leur activité pour un pays tout entier. Le dernier livre qu’il avait fait paraître, en 2016, s’intitulait Narcojournalisme, la presse entre le crime et la dénonciation. Javier Valdez a trouvé la mort dans l’État de Sinaloa, le repère du célèbre Joaquín Guzmán – « El Chapo » qui avait été capturé il y a deux ans et incarcéré aux États-Unis. Cette région du Mexique est l’une des plus touchées par le narcotrafic : la population vit dans la terreur constante et le nombre d’homicides n’y a jamais été aussi élevé que cette année.

Reporters Sans Frontières souligne, dans son bilan annuel paru le 19 décembre dernier, que le Mexique demeure « le pays en paix le plus dangereux au monde pour les reporters », avec 11 journalistes tué.e.s en 2017 – contre 12 en Syrie. Plus d’une centaine de journalistes y ont trouvé la mort depuis 2000, et 25 sont porté.e.s disparu.e.s [2].

Entre les contraintes imposées par un gouvernement corrompu et les purges menées par des mafieux sans pitié, mener une enquête sérieuse ou écrire un article politique de qualité semblent être des tâches impossibles dans le Mexique d’aujourd’hui.

Toutefois, divers journalistes refusent de garder le silence, en dépit des risques encourus à chaque déclaration ou publication d’un ouvrage compromettant. C’est le cas d’Anabel Hernandez, qui travaille pour le quotidien Reforma. Titulaire de nombreux prix et plusieurs fois récompensée pour ses travaux dénonçant les faits de corruption au sein même du gouvernement, cette journaliste a toujours voulu mettre la lumière sur la complicité du pouvoir avec le crime organisé. Dans son œuvre la plus récente, Narcoland (2010) ou Los señores del narco en espagnol, Anabel Hernandez explique comment les autorités sont liées aux cartels de la drogue, de la police jusqu’aux proches du président de l’époque, Felipe Calderón. En révélant l’existence de liens entre les forces de l’ordre, les narcotrafiquants et les organisations instigatrices de nombreux enlèvements, elle a ouvert les yeux des Mexicains sur la malhonnêteté des membres du pouvoir et sur l’importance grandissante de la place du crime organisé dans leur pays.

Diverses organisations non-gouvernementales, comme RSF, se mobilisent aussi pour faire valoir les droits des journalistes et la liberté de la presse en Amérique Latine et dans le monde entier. Mais la situation du Mexique peut-elle vraiment évoluer dans le bon sens ? Peut-être, en sachant que Manuel Lopez Obrador – le leader de Morena, le Mouvement de Régénération Nationale – affirme être le candidat anti-corruption des élections présidentielles de juillet 2018. Il est aujourd’hui le favori, devant le candidat du PRI et ancien Ministre des Finances de Peña Nieto, José Antonio Meade.

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[1] http://www.rfi.fr/ameriques/20130401-cartels-drogue-principaux-employeurs-mexique

[2] https://rsf.org/fr/les-journalistes-tues

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